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samedi 11 avril 2009

Le contraire de un

Voici un titre que j'aurais aimé trouver tout seul, mais comme souvent, penser seul ne suffit pas, ne permet pas toujours de se renouveler, parfois, empêche même de créer. Les influences, les rencontres, les lectures, sont des ciments de l'existence, ils permettent de pousser les murs, de les élever, d'enrichir quotidiennement notre royaume. Ce billet va, à nouveau, parler de la solitude, car s'entend, se dit, se pense parfois une forme nouvelle, une troisième, et des plus inquiétantes de cet état que nous connaissons tous et qui réserve bonnes comme mauvaises surprises. Nous avions déjà décrit les deux solitudes, la bonne et la mauvaise : l'accomplissement de l'une et l'état d'abandon et de dégoût de soi que confère la seconde. Une troisième existe, et nous ne la soupçonnions pas. Il s'agit de la solitude réfléchie, mûrie, pensée et raisonnée. Cette solitude-là est terrible, parce qu'elle nous enferme dans une posture, résumable en ces termes : "Je suis mieux seul qu'en couple, au moins je ne déprime pas, et finalement, la vie n'est pas si mal, restons donc seul, ainsi, je ne souffrirai plus de ruptures, d'impatiences ou d'attentes..." Contre l'attente, privilégions l'oubli de soi, la négation de l'amour, et vivons, vaille que vaille, en étant vaguement convaincu que cette situation n'est finalement pas si terrible... Me fais-je bien comprendre ?
Il est vrai que la vie à deux n'est pas reposante, en tous les cas, et ces pages sont là pour exprimer cette idée force : la vie à deux n'est pas un gage d'accomplissement existentiel, ce n'est pas la solution à un mal, elle n'est qu'une forme différente de la vie, de notre vie. Elle vient la ponctuer, incidemment, en général sans que nous l'ayons choisie. Se fermer à cet événement, c'est une autre démarche, plus pernicieuse, parce qu'elle repose sur une réflexion, parce qu'elle est mûrie et s'avère même parfois vérifiée : "nous sommes mieux seuls que mal accompagnés", entend-on. C'est un fait, également : les histoires d'amour s'achèvent plus souvent qu'elles ne durent, et cet achèvement fait du mal. Il est donc légitime de renoncer, de rester cloîtré, de se fermer aux regards, aux rencontres, aux discussions que nous serions amenés à mener. Nous y sommes tous passés.
Il est tout de même dangereux de s'enferrer dans ce que nous dicte notre ego, même s'il semble avoir raison, même s'il a peut-être raison d'ailleurs. La logique a de toute façon forcément raison devant l'illogique, mais comme l'amour ne puise aucune racine dans la logique, il est impossible de résoudre quelques questions que ce soit à son propos ; en rhétorique, il me semble que cela s'appelle une aporie (un embarras pour choisir entre deux propositions, disait Aristote).
Certes, aimer est une des choses les plus difficiles au monde, mais il s'agit aussi d'une des portes ouvertes les plus rafraîchissantes, parce qu'elle abat nos idées préconçues et nous transforme. C'est au contact de l'autre, d'une autre histoire que nous grandissons. L'amitié remplit ce rôle, à part égale. L'amour ajoute une touche plus inédite, que je pressens mais sur laquelle il m'est impossible de mettre un mot. Ce que les amis bouleversent en nous par leurs paroles, leurs actes ou leurs histoires, l'amour le révolutionne et l'entérine. Renoncer à aimer, c'est finalement renoncer à une partie naturelle de nous-mêmes, qu'au lieu de dompter et de maîtriser (difficilement, je le concède), nous faisons avorter. Méfions-nous donc de l'aigreur. Qu'on ait peur, c'est compréhensible, mais la peur s'effondre face à l'expérience, face au recul, face à la réflexion. Un petit enfant sera effrayé à l'idée de traverser la rue, mais guidé, en ayant grandi, il finira par être attentif aux feux, et il aura ainsi appris à ne plus avoir peur des voitures sur la chaussée. En amour, c'est la même chose : nous avons peur de traverser, mais nous savons aussi que cette traversée peut être sans danger. La peur ne résout rien, elle paralyse, parfois nous fait faire des bêtises.Ne laissons pas la crainte dicter notre existence.
Bon vent !
"Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante." Erri De Luca-Le Contraire de Un
feu vert

mercredi 22 octobre 2008

Les coeurs pétrifiés

Une question me taraude depuis quelques jours ; j'avais prévu de vous parler de la timidité et du physique, du dire "je t'aime", de l'infidélité, et aussi de raconter quelques anecdotes rigolotes, mais ce sera pour une autre fois, parce qu'une conjonction de conversations, de lectures et sans doute aussi mon propre petit état de petit moi, soulèvent quelques nouvelles interrogations ... Nous savons, c'est une évidence, que selon les âges, nous n'avons pas les mêmes attentes amoureuses : on n'aime pas à vingt ans comme à trente ou à quarante, voire plus. Un petit minet de 20 ans et tout gentil tout plein, attend des valises de "je t'aime" par jour, fait des cadeaux (et en attend), vers les quarante, c'est un peu différent : deux chiens, qui se reniflent, se jaugent, se sourient et sont heureux ensemble, mais qui n'hésitent pas à mordre le cas échéant...
Sans doute les années, la vie, une certaine maturité transforment nos attentes amoureuses. Difficile de généraliser, ce sont des constats que nous serons tous amenés à faire, et pour cause, des années de plus, nous en connaissons au moins une fois par an... J'entendais Benoîte Groult un soir, qui expliquait à quel point elle était contente d'être vieille et physiquement diminuée car depuis, elle n'avait plus à se préoccuper de l'amour, qui, selon elle, restait une histoire de jeunes et traduisaient des troubles, des questionnements, des errements qu'elle pense avoir résolus avec la sagesse et l'apaisement que confère la vieillesse. Certains moines tibétains, mais aussi de nombreux chrétiens, expliquent savamment que l'arrêt du plaisir charnel, la fin des questionnements sentimentaux, sont des buts à atteindre, et qu'avant cela, il faut expérimenter, errer, s'user un peu, se faire les dents. Une de mes copines, en couple avec une fille depuis dix ans, m'explique qu'à 60 ans passés, finalement, ce sont ses amis qui auront plus compté...
Après une déconvenue sentimentale, après la colère, le chagrin, la tristesse, la baise tout azimut, arrive ce que j'appelle le "coeur pétrifié", un peu comme si notre corps coupait toute envie d'amour, comme si, après un essai atomique, il fallait laisser le jardin reprendre tranquillement son souffle, il fallait laisser la terre le temps de se regénérer avant de cultiver à nouveau. Je choisis l'image atomique, parce que parfois, cette régénération est très longue ; et plus on vieillit, plus elle est longue (l'attente). Alors, comme on le disait avec un ami, on vit, on mange, on boit, on travaille, on baise, mais notre corps est comme mort, comme si tous les élans d'affection étaient orientés on ne sait où. C'est une période sans doute un peu angoissante, indiquant vraisemblablement qu'avant de nous occuper d'un autre, il faut certainement s'occuper de soi. La grande question est : combien de temps cela va durer ? Passés les trente ans, on est plus pépère, plus tranquille, on sort moins, on se replie peut-être plus facilement. Il me plaît de penser que tout cela tient peu de temps, une année tout au plus, et que c'est une réaction normale. On rencontre des mecs, mais ils nous plaisent sans plus, et comme on a pris un peu d'expérience, on se dit qu'on ne va peut-être pas essayer, ainsi va la vie... Parfois, il arrive, en boîte, au bordel, de voir tous ces types sans doute très beau et très bien (nous le sommes tous, je crois, même mes ex...) mais ils ne nous attirent pas. Le courant est coupé. Alors, on fait comme ils disent dans les bouquins, on se bouge le derrière, mais c'est peine perdu. Un de mes ex, qui a mon âge, me disait : "je n'ai plus envie de me mettre avec quelqu'un "pour essayer"" ; l'image est vraie, plus jeunes, comme on a moins d'expériences, on est sans doute moins frileux, moins difficile, et ensuite, on a, je pense, un peu peur. Personnellement, j'avoue que j'ai un peu de mal à me dire : je vais retenter le couple, mais bon, je me ferai encore plaquer dans trois ans, et avec le temps, se faire plaquer, c'est un tantinet lassant, je ne suis pas sûr qu'on s'en remette sans une certaine sagesse, voire une certaine ironie de soi, qui n'arrive qu'avec l'âge et les expériences...
Eh oui, le prince charmant n'existe pas, mais les mecs bien sont là, seulement, parfois dans la vie, on n'a pas besoin d'un mec bien, notre coeur hiberne, il n'en désire pas. Alors on attend, parce qu'on aime ça quand même : attendre le coup de fil, recevoir un mail, de promener le soir au bord de la Seine, dire des conneries très classes sur les mecs et s'engueuler avant de se réconcilier... Il faut juste s'amollir un peu, et ne pas craindre la douleur, qui, d'ailleurs, parfois n'arrive jamais !

Bon vent !

"Il existe peu de choses auxquelles les êtres humains s'acharnent davantage qu'au malheur. Si nous avions été mis sur la terre par un créateur malveillant dans le but exclusif de souffrir, nous aurions de bonnes raisons de nous féliciter de notre enthousiasme à entreprendre cette tâche. Les raisons d'être inconsolable abondent : la fragilité de notre corps, l'inconstance de l'amour, le manque de sincérité de la vie sociale, les compromis de l'amitié, l'effet anesthésiant de l'habitude. Face à des maux si persistants, nous pourrions tout naturellement nous attendre à ce qu'aucun événement ne soit attendu avec plus d'impatience que notre propre extinction."
Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie. 10/18.