Le passé n'est pas toujours bon conseilleur. S'y lover et nourrir le regret, les remords, les amertumes, ce n'est pas bon, c'est même dangereux. Cette vérité est légitime lorsqu'il s'agit de son passé, mais se pencher sur le passé des hommes peut aider à y voir plus clair... Il est des moments où le passé, l'histoire, éclairent et édifient. Des moments où il est rassurant de voir que nos petites questions ont déjà été posées il y a bien longtemps, qu'elles n'ont pas toujours été résolues. Cela nous remet à notre place, aide à relativiser, et à y croire. Il a été beaucoup écrit sur les ruptures sentimentales, des choses bonnes, d'autres un peu gnan-gnan, une chose est vraie, ce n'est pas un moment anodin dans une vie, ce n'est ni bien, ni mal, c'est une brique de l'existence. Les quelques lignes qu'un vieil homme de près de 70 ans, se penchant sur sa jeunesse et son amant décédé viennent nous montrer que l'amour, les peines de coeur, la soif d'être soi-même, sont vieux comme le monde.
"Au début de mon enseignement dans la municipalité où je suis né, je m'étais fait un ami. Notre ardente compagnie me l'a rendu infiniment cher. Nous avions le même âge, et nous partagions les fleurs de l'adolescence. Enfant, il avait grandi avec moi, nous étions allés ensemble à l'école et nous avions joué ensemble... notre amitié était plus douce que de raison, mûrie par la ferveur des passions communes... Avec moi, ce jeune homme perdait l'esprit. Et sans lui mon esprit était perdu. Son amitié pour moi n'avait pas plus d'un an, amitié d'une douceur, me semblait-il, supérieure à toutes les douceurs de ma vie jusque-là.
Tourmenté par des fièvres, mon ami gisait depuis longtemps sans connaissance dans une sueur létale. Il était dans un état désespéré, on l'a baptisé inconscient. Je ne me suis pas fait de souci sur le moment. Je pensais que son âme retiendrait tout ce qu'il avait reçu de moi plutôt que ce qu'on faisait subir à son corps inconscient. Mais les choses ne se sont pas passées comme ça. Il est revenu à la vie et à recouvré la santé. Aussitôt, dès que j'ai pu parler avec lui, ce que j'ai pu faire assez vite, et dès que lui-même en a été capable, puisque je ne me séparais jamais de lui et que nous étions éperdument pendus l'un à l'autre, j'ai voulu me moquer avec lui, pensant que ce serait réciproque, du baptême qu'il avait reçu totalement inconscient et insensible... Mais alors je lui ai fait horreur, comme un ennemi. Il m'a prévenu, avec une franchise extraordinaire et inattendue, que si je voulais être son ami, je devais arrêter de lui parler ainsi. Stupéfait et troublé, j'ai remis à plus tard l'expression de mes pensées. Il devait d'abord reprendre des forces et être suffisamment en forme pour que je puisse faire avec lui ce que je voulais...
Quelques jours plus tard, en mon absence, il est repris de fièvres et meurt.
Cette douleur a noirci mon coeur. Dans tous mes regards, il y avait la mort. La patrie était mon supplice et la maison paternelle un étrange malheur. Tout ce que j'avais eu en commun avec lui se retournait sans lui en torture monstrueuse. Mes yeux le réclamaient partout et on ne me le donnait pas. Je haïssais tout parce que tout était privé de lui et que rien autour de moi ne pouvait plus me dire : le voici, il arrive, comme de son vivant quand il était absent. ... Seuls les pleurs m'étaient doux et avaient pris la place de mon ami dans les plaisirs de mon coeur.
Maintenant, c'est déjà loin... et la blessure s'est calmée. J'étais malheureux. L'âme est malheureuse, garrottée par l'amitié des choses mortelles, et lacérée quand elle les perd. Le malheur qu'elle éprouve était déjà son malheur avant même de les perdre. Je me trouvais exactement dans cet état. Je pleurais amèrement et je trouvais mon repos dans l'amertume. Oui, j'étais malheureux. Mais je tenais à cette vie de malheurs plus qu'à mon ami. J'aurais bien voulu la changer mais je n'aurais pas voulu la perdre à sa place. Je ne sais si j'aurais voulu la perdre pour lui, comme la tradition, ou plutôt la fiction, d'Oreste et Pylade qui auraient voulu mourir ensemble l'un pour l'autre. Ne pas vivre ensemble était pour eux pire que la mort. Mais en moi, je ne sais quel sentiment extrêmement paradoxal s'était levé. A la fois un immense dégoût de vivre et la peur de mourir. Je crois que plus je l'aimais, plus j'éprouvais pour la mort, qui me l'avait emporté comme une ennemie très féroce, de la haine et de la peur. Elle viendrait soudain à bout de tous les hommes, j'imaginais, puisqu'elle avait pu l'avoir. Je m'étonnais que le reste des mortels vive alors que celui que j'avais adoré comme s'il n'eût pas dû mourir était mort.... J'ai moi-même éprouvé que mon âme et son âme ne faisaient qu'une seule âme dans deux corps différents. Je ne voulais pas vivre à moitié, et en même temps, je ne voulais pas mourir... Sans doute parce que je ne voulais pas que celui que j'avais tant aimé meurt tout entier...
... J'ai fui la patrie. Mes yeux chercheraient moins mon ami où ils n'avaient pas l'habitude de le voir. De la ville de Tagaste, je suis ainsi venu à Carthage..."
Augustin d'Hippone (354-430), les Confessions, livre IV.
Tout est là : l'absence, les traces de celui qu'on a aimé dans les moindres détails, dans un objet, un paysage, une parole, une odeur. Tout est là encore : l'envie de mourir pour rejoindre celui qu'on a aimé, mais la peur de mourir et par conséquent de faire mourir, une seconde fois, l'amant disparu.
Augustin est finalement parti à Carthage, où il s'est converti au christianisme, et il est devenu Saint Augustin, le plus grand penseur de l'Occident de la fin de l'empire romain. Il vivait au quatrième siècle, il a écrit ces lignes poignantes à la fin de sa vie, alors qu'il était un évêque et un philosophe reconnu, adulé. Certes, Augustin n'avait visiblement pas tout digéré : il est devenu le papa du péché originel, du péché de chair et de la chasteté chez les prêtres. Si ce jeune homme, dont il parle, avait vécu plus longtemps, la face du monde eût peut-être bien changé !
Vous trouverez une version superbe des Confessions, plus lisible que la traditionnelle dans la traduction très réussie de Frédéric Boyer : Les Aveux, POL-2008
