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vendredi 13 mars 2009

Il manque quelque chose

Une semaine un peu bizarre m'oblige à prendre la plume à une heure bien trop tardive pour un jeudi soir. Il y eut cette rencontre, appelons-la amoureuse, même si ce Jules de chez Smith en face ne se fait pas plus d'illusions que moi sur "notre" (que j'ai désormais du mal avec la première personne du pluriel...) avenir, ce qui, dans une certaine mesure, nous (tiens, ça va mieux là tout de suite) rapproche. Et puis cette discussion, lundi soir, dans le cadre d'une association que nous animons avec quelques amis sur la mémoire gay : une ancienne militante venait témoigner, les rafles, les intimidations policières, les années 80 et cette idée : l'homosexualité pouvait, devait changer le Monde. Et ce soir, ce putain de film : Milk. Trois éléments, disjoints en apparence, qui tous, gravitent autour d'une même sphère. Que ou qui sommes nous quand nous sommes pédés en 2009 ? Ma copine, la militante, qui me connaît, et qui devine mieux que moi les travers de ma pensée, a su me devancer : "ne sois pas nostalgique, ce monde était dur". Nostalgique, je le suis, c'est un fait, je ne cherche plus trop à m'en libérer, le présent m'emmerde, l'avenir m'indiffère au mieux ou au pire m'effraie ; le passé ? son seul défaut, c'est qu'il fut et ne sera plus, hormis ce détail, on peut le maîtriser, le triturer, le comprendre, le détester, l'aimer, enfin, il laisse une porte ouverte à l'humanité, il peut, d'une certaine manière, nous donner la conscience d'exister, il forge, c'est indéniable, une identité, des assises.
La nostalgie n'est pas un état définitif, elle n'est qu'un flux de l'âme, qui, comme tous courants fluides, passe et trépasse, mais quand elle s'agrippe, elle ne nous lâche guère facilement. Je suis, il est vrai, épouvantablement nostalgique, et d'entendre cette amie parler m'a donné, non pas envie d'être avant et de connaître tout ce qu'elle évoquait de sordide, mais a suscité une question bien difficile : quelle est notre cause ? quelle est notre lutte ? quels sont nos combats, nos déchaînements ? à quoi, ou à qui serviront nos intelligences, nos folies, nos truculences, nos humours ?
Nous sommes pédés, je crois, et j'y croirai jusqu'à mon dernier souffle, que nos vies peuvent, encore aujourd'hui, changer le Monde. Je suis convaincu que nos intuitions, notre sensibilité, notre rage, notre cynisme, notre méchanceté parfois, notre grand coeur souvent, sont des moteurs de la vie, qu'ils mettent de la couleur là où il n'y a que grisaille et morosité. La joie, le miracle d'être pédé est là : nous avons la force de rire de tout, nous avons la force de nous moquer de tout, à commencer de nous-mêmes, nous avons la force, dans les moments les plus difficiles, de croiser un regard amical, de relever les yeux et de voir scintiller des millions d'étoiles qui, allumées avant nous, nous éclairent, nous guident, nous font avancer. Appelez ces étoiles comme vous voulez, chacun les-nôtres, les miennes sont dans ma musique de dinde, ma mauvaise foi quasi névrotique, mes colères confidentielles, et tous ces éclats de rire, ces regards, ces moments chaleureux, ces étreintes amoureuses et amicales qui ont égayé ma vie depuis bientôt près de vingt ans. Vous avez sans doute les-vôtres, trouvez-les.
Etre gay, aujourd'hui, cela ne s'affiche plus par de la révolte, par de la colère. Bien entendu, il existe des luttes nécessaires, essentielles, et les gens qui s'y consacrent forcent mon respect. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas la force de m'y investir plus que j'ai pu le faire par le passé.
Il manque quelque chose à tout cela. Et je n'arrive pas à savoir ce que c'est.
Il manque de la drôlerie, de la morgue, il manque de la couleur. Oui, nous écoutons, conseillons, alertons, et encore une fois, c'est nécessaire, beau et utile, mais comment se fait-il que les luttes légitimes d'aujourd'hui ne nous fédèrent plus comme autrefois, comme à Castro Street il y a 30 ans ? L'identité gay s'est créée sur de la colère, mais une colère joyeuse, nous n'avons plus la joie, et notre colère est pulsionnelle, elle monte par à-coup, parfois s'éloigne (bon, je vais être honnête, je parle de la mienne).
Il manque quelque chose, quelque chose qui sans doute n'existe pas, quelque chose qui n'a peut-être pas lieu d'être. Je ne sais pas si nous sommes une communauté, si nous avons une identité, je ne distingue pas ce que les pédés peuvent apporter au Monde aujourd'hui, et pourtant, je suis persuadé que nous avons quelque chose dans notre boîte magique qui pètera à la gueule d'une société qui s'éloigne tant et plus du glamour et de la joie.
Mon ex avait appelé tout cela de l'aigreur. Il avait peut-être raison, mais de une, c'est l'avis de mon ex, il n'est donc d'aucun intérêt, de deux, je ne me suis jamais senti aussi heureux qu'en ce moment... C'est parce qu'il doit y avoir (un peu) de lumière en face...
Bon vent !

"Le vieux soutenait que s'il mourait il ne perdait rien parce qu'il avait tout vécu, essayé, vu. Erreur ! Il ne s'était même pas rendu compte que si les gonds des portes ne sont pas huilés, ils grincent ! Comment, au cours d'une si longue vie, cela avait-il pu lui échapper ? Il avait les oreilles bouchées, ou quoi ?"
Fernando Vallejo-La Rambla Paralela.
milk

samedi 13 septembre 2008

The End

The End, c'est le titre d'un des livres de Didier Lestrade, paru chez Denoël il y a quelques années, en pleine époque de controverse sur le bareback. Lestrade disait les choses à sa manière, rarement mesuré qu'il est, mais assez souvent juste : la communauté gay, c'est fini, chacun pense à sa gueule, l'amour a fait place à une intense consommation de sexe, d'alcool, de drogue aussi parfois, les mecs ne baisent plus en pleine lumière, mais en souterrain, et surtout, ils ne pensent plus à protéger l'autre, ni à se protéger. The end, c'était un constat implacable, une condamnation extrême d'une soi-disant communauté LGBT soi-disant ouverte et généreuse qui, au final, était composée d'individus simplement guidés par leur existence propre, par leur confort, par leur seul plaisir. Selon Didier, abandonner la protection, c'est renoncer à cimenter notre groupe, c'est éclater nos problématiques, c'est se replier sur soi, sur son cul, sur sa queue, et c'est agir égoïstement. Ne plus mettre de capote, penser : "le SIDA, c'est un passage, une maladie chronique, juste quelques médoc à avaler", c'est finalement réduire l'attention portée à l'autre, c'est renoncer à ce qui nous fait homme, c'est évacuer notre générosité, notre attention, pour simplement veiller à notre petit confort. Dans l'absolu, l'abandon de la prévention, le no-Kpote, les plans jus, le plombage, le fécondage ; toutes ces pratiques d'abandon, relèvent de la même logique que les prêts à la consommation, traduisant un seul et unique objectif : son plaisir, maintenant, tout de suite...
Lestrade, on aime ou on n'aime pas ; sur le bareback, mon avis vous importe peu, disons que je distingue les séropos qui s'enquillent vingt ans de traitement et qui en ont assez, et les jeunes qui considèrent qu'après tout, on peut vivre avec le VIH, et que ce n'est pas cette petite contrainte qui va les empêcher de s'éclater. Au premier, je ne sais jamais que répondre, après tout, je les comprends, même si je n'accepte pas, à titre personnel, ce genre de comportements sexuels. Avec les seconds, j'aurais tendance à être plus sévère, en tous les cas plus perplexe.
La fin de la communauté, je la vois sans arrêts, et ce n'est pas les belles paroles de la Gay Pride ou le politiquement correct mielleux de la pédocratie LGBT bon teint qui me fera changer d'avis. La communauté a échoué, qu'on ne vienne pas me dire le contraire : les mecs sont de plus en plus seuls, dégoutés parfois ; ça picole énormément le vendredi soir dans les bordels, ça oublie, ça pense à soi. Des problématiques politiques ? Des luttes ? Lesquelles ? Si quelques associations abattent un boulot remarquables, Sida Info Service, SOS Homophobie, la plupart restent centrées sur leurs membres, assurent une nécessaire convivialité, mais rares sont celles qui, finalement, proposent des choses simples : être bien, s'estimer, se trouver beau même si on n'est pas digne d'être en couverture de Sensitif, rendre aux pédés leur culture, partager les expériences des Bory, les moments de rire des Chazot, les détresses ou les révoltes des Hocquenghem...
La communauté est morte quand je vois ce culte du corps, ce rejet de la vieillesse, ce besoin d'être jeune, d'avoir du fric, ce besoin de briller sans partager. Depuis 1996, je me suis engagé : d'abord au CGL, puis à Act Up, et finalement aux Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Ces trois fois, mes objectifs étaient différents : exister en tant qu'homo, faire de la politique et de la lutte, et finalement, protéger l'autre, l'aimer, l'entendre. J'en ai terminé, tout cela m'a coûté trop cher, aujourd'hui, je reste seul, sans mec, et autour de moi, je ne vois pas d'amélioration : les mecs ne se protègent plus systématiquement, ils négocient la capote, ils se branlent derrière leur cam, ils jouissent, rebraguettent et poursuivent leur petite vie...
J'ai le sentiment que ces douze années ont été perdues depuis que j'ai vu ce mec, blond, qui aurait pu être mignon sans ses traits tirés par l'alcool et la cigarette. Il était au bar du Duplex, il gueulait, se faisait remarquer, il a même tenté d'allumer une cigarette dans le bar (ô geste suprême de subversion). Que disait-il ? "Je ne sais pas si j'ai le SIDA, et je m'en fous, plein de mecs autour de moi l'ont, ils sont soulagés, ils n'ont plus besoin de faire gaffe, et ils n'ont pas l'air malheureux." Ce n'était pas en 1995, c'était en 2008, en septembre...
Je regardais ce mec, partagé entre l'envie de lui péter la gueule ou l'écouter et le faire changer, et puis je me suis regardé, moi, seul, devant mon Perrier rondelle, et je me suis dit que j'ai consacré un temps considérable, des nuits, des marches, des manifestations, à essayer de protéger des connards pareils... Ce mec braillait, il s'est fait virer, j'ai cru voir, avant qu'il ne détale, qu'il sniffait je ne sais quoi avant de se barrer. Connard.
La communauté est morte, elle nous hurle dessus, nous fait la morale en nous reprochant notre apathie, elle nous tance parce qu'Edvige, on s'en branle (enfin, moi, je m'en branle, un fichier de plus, de toute façon, nous sommes fichés de notre carte de métro à notre abonnement ciné, alors), cette soi-disant communauté est incapable de nous aimer. Et quelque part, pour en avoir fait partie, pour avoir même joué un rôle actif, je la comprends, parce que ce petit merdeux, je n'ai éprouvé que haine contre lui...
Quand s'autorisera-t-on à ne plus avoir peur ? Quand penserons-nous aux autres (seule vraie façon ne penser à soi) ?
En ayant entendu cette petite fiente, je me dis que j'ai passé mes plus belles années à me tromper, et que, peut-être, à l'heure qu'il est, je ne serais peut-être pas à traîner seul dans les bars à écouter des conneries...

Bon vent quand même !

"Mon message est : vous agissez comme des cons parce que cela apporte une diversion dans vos vies. Vous croyez qu'en faisant de plus en plus de conneries, votre vie sera plus courte et que vous aurez moins de problèmes à gérer. Faux. le pire problème que vous aurez à affronter, c'est de savoir qu'il vous reste juste quelques jours à vivre. Et ce n'est pas parce que vous voulez limiter la longue liste de problèmes à affronter que vous avez le droit de vous comporter comme des porcs. Vous croyez que vous êtes différent ? Moi aussi, mon petit travail de journaliste ne me procure pas toujours des satisfactions. Moi aussi, je suis à la recherche d'une liberté qui passe par un travail qui me plaise."
Didier Lestrade, The End.

the end