Une semaine un peu bizarre m'oblige à prendre la plume à une heure bien trop
tardive pour un jeudi soir. Il y eut cette rencontre, appelons-la amoureuse,
même si ce Jules de chez Smith en face ne se fait pas plus d'illusions
que moi sur "notre" (que j'ai désormais du mal avec la première personne du
pluriel...) avenir, ce qui, dans une certaine mesure, nous (tiens, ça va mieux
là tout de suite) rapproche. Et puis cette discussion, lundi soir, dans le
cadre d'une association que nous animons avec quelques amis sur la mémoire
gay : une ancienne militante venait témoigner, les rafles, les
intimidations policières, les années 80 et cette idée : l'homosexualité
pouvait, devait changer le Monde. Et ce soir, ce putain de film : Milk.
Trois éléments, disjoints en apparence, qui tous, gravitent autour d'une même
sphère. Que ou qui sommes nous quand nous sommes pédés en 2009 ? Ma
copine, la militante, qui me connaît, et qui devine mieux que moi les travers
de ma pensée, a su me devancer : "ne sois pas nostalgique, ce monde était
dur". Nostalgique, je le suis, c'est un fait, je ne cherche plus trop à m'en
libérer, le présent m'emmerde, l'avenir m'indiffère au mieux ou au pire
m'effraie ; le passé ? son seul défaut, c'est qu'il fut et ne sera
plus, hormis ce détail, on peut le maîtriser, le triturer, le comprendre, le
détester, l'aimer, enfin, il laisse une porte ouverte à l'humanité, il peut,
d'une certaine manière, nous donner la conscience d'exister, il forge, c'est
indéniable, une identité, des assises.
La nostalgie n'est pas un état définitif, elle n'est qu'un flux de l'âme, qui,
comme tous courants fluides, passe et trépasse, mais quand elle s'agrippe, elle
ne nous lâche guère facilement. Je suis, il est vrai, épouvantablement
nostalgique, et d'entendre cette amie parler m'a donné, non pas envie d'être
avant et de connaître tout ce qu'elle évoquait de sordide, mais a suscité une
question bien difficile : quelle est notre cause ? quelle est notre
lutte ? quels sont nos combats, nos déchaînements ? à quoi, ou à qui
serviront nos intelligences, nos folies, nos truculences, nos humours ?
Nous sommes pédés, je crois, et j'y croirai jusqu'à mon dernier souffle, que
nos vies peuvent, encore aujourd'hui, changer le Monde. Je suis convaincu que
nos intuitions, notre sensibilité, notre rage, notre cynisme, notre méchanceté
parfois, notre grand coeur souvent, sont des moteurs de la vie, qu'ils mettent
de la couleur là où il n'y a que grisaille et morosité. La joie, le miracle
d'être pédé est là : nous avons la force de rire de tout, nous avons la
force de nous moquer de tout, à commencer de nous-mêmes, nous avons la force,
dans les moments les plus difficiles, de croiser un regard amical, de relever
les yeux et de voir scintiller des millions d'étoiles qui, allumées avant nous,
nous éclairent, nous guident, nous font avancer. Appelez ces étoiles comme vous
voulez, chacun les-nôtres, les miennes sont dans ma musique de dinde, ma
mauvaise foi quasi névrotique, mes colères confidentielles, et tous ces éclats
de rire, ces regards, ces moments chaleureux, ces étreintes amoureuses et
amicales qui ont égayé ma vie depuis bientôt près de vingt ans. Vous avez sans
doute les-vôtres, trouvez-les.
Etre gay, aujourd'hui, cela ne s'affiche plus par de la révolte, par de la
colère. Bien entendu, il existe des luttes nécessaires, essentielles, et les
gens qui s'y consacrent forcent mon respect. Je ne sais pas pourquoi, mais je
ne me sens pas la force de m'y investir plus que j'ai pu le faire par le
passé.
Il manque quelque chose à tout cela. Et je n'arrive pas à savoir ce que
c'est.
Il manque de la drôlerie, de la morgue, il manque de la couleur. Oui, nous
écoutons, conseillons, alertons, et encore une fois, c'est nécessaire, beau et
utile, mais comment se fait-il que les luttes légitimes d'aujourd'hui ne nous
fédèrent plus comme autrefois, comme à Castro Street il y a 30 ans ?
L'identité gay s'est créée sur de la colère, mais une colère joyeuse, nous
n'avons plus la joie, et notre colère est pulsionnelle, elle monte par à-coup,
parfois s'éloigne (bon, je vais être honnête, je parle de la mienne).
Il manque quelque chose, quelque chose qui sans doute n'existe pas, quelque
chose qui n'a peut-être pas lieu d'être. Je ne sais pas si nous sommes une
communauté, si nous avons une identité, je ne distingue pas ce que les pédés
peuvent apporter au Monde aujourd'hui, et pourtant, je suis persuadé que nous
avons quelque chose dans notre boîte magique qui pètera à la gueule d'une
société qui s'éloigne tant et plus du glamour et de la joie.
Mon ex avait appelé tout cela de l'aigreur. Il avait peut-être raison, mais de
une, c'est l'avis de mon ex, il n'est donc d'aucun intérêt, de deux, je ne me
suis jamais senti aussi heureux qu'en ce moment... C'est parce qu'il doit y
avoir (un peu) de lumière en face...
Bon vent !
"Le vieux soutenait que s'il mourait il ne perdait rien parce qu'il
avait tout vécu, essayé, vu. Erreur ! Il ne s'était même pas rendu compte
que si les gonds des portes ne sont pas huilés, ils grincent ! Comment, au
cours d'une si longue vie, cela avait-il pu lui échapper ? Il avait les
oreilles bouchées, ou quoi ?"
Fernando Vallejo-La Rambla Paralela.

