Vendredi soir parisien, dans un bar du Marais. Douze garçons au mètre carré, une musique assourdissante, et une volée de fumeurs sur le trottoir. Le tableau classique : les poses sont dignes, les regards en coin fusent, les sourires sont plus rares. On discute, on danse, on rit bruyamment, ou on s'accoude au comptoir, en attendant le bel inconnu. Certains font le choix de la discrétion, d'autres optent pour l'exubérance. Bref, une vague ambiance de basse cour, la musique en plus. Ce jeu en énerve certains, je dois avouer qu'il m'amuse. Vaguement à l'aguet, je sirote tranquillement une bière.
J'ai remarqué quelques garçons, dont un qui me sourit avec insistance. Finalement un blond avec qui avons déjà échangé quelques regards m'aborde. Nous entamons une brève conversation, en anglais. Par je ne sais quel hasard, nos mains se croisent, puis se lient. Par un hasard encore plus grand, nos lèvres viennent à se rencontrer. Pris d'une soudaine envie d'échanger notre point de vue sur l'actualité économique du moment, nous sortons, à la recherche d'un lieu plus calme. Ce garçon est australien, il est à Paris pour quelques jours. A ses yeux je dois faire partie du paysage parisien, une spécialité du coin, quelque part entre le soldat inconnu et Le Louvre. Ce n'est pas forcément pour me déplaire ; je joue le jeu en lui déployant la panoplie locale, parisian accent, french kiss, et visite guidée du Marais. Atmosphère, atmosphère. Histoire d'ajouter un peu de romantisme à la scène, je l'entraîne vers la Seine.
Nous nous baladons, main dans la main, et nous nous embrassons au coin d'une petite rue. Un moment que l'on aimerait prolonger à l'infini. J'ouvre alors les yeux, et je croise le regard d'un couple d'hétéros, la trentaine, qui passe par là. L'homme nous pointe du doigt, il parle à sa femme. Mon sang se glace. En quelques secondes, je lis la désapprobation la plus totale dans leur regard. Les deux paires d'yeux me fusillent et me transpercent. Le poids de ce regard m'écrase, j'ai le sentiment de leur inspirer le plus profond dégoût. Un regard de haine, d'incompréhension. J'ai beau me dire que je me fous de leur opinion, je pense au rejet, aux insultes, aux discriminations, aux coups, dont sont encore victimes les homos, dans ce pays et ailleurs. L'homophobie est encore là, et ce soir elle se tient là, à quelques mètres. Il y a encore des combats à mener.
Ces imbéciles ne me réussiront pas à gâcher ma soirée. Je décide d'inviter mon australien à la maison, à l'abri des regards.