Norman Mailer, dans Un Château en Forêt, oppose deux mondes : celui des
démons et des Cudgels, qui sont de vagues anges gardiens chargés de surveiller
nos vies et nous apporter des satisfactions dans l'existence. Dans ce roman
assez foutraque, Mailer raconte la naissance et l'enfance d'Adolf Hitler en
envisageant le funeste destin de ce sombre personnage comme étant la résultante
d'un grand plan démoniaque où les démons auraient fini par prendre l'ascendant
sur le petit chancelier impuissant. C'est un livre assez remarquable et à sa
lecture, je m'étais mis à rêver à l'existence de ces petits êtres qui nous
aident et nous protègent, en nous lançant, parfois, quelques signes et quelques
indices qui ont la faculté de rendre notre vie meilleure et plus
positive.
Dans les romans bien écrits, par exemple chez Proust ou chez Flaubert, tout
fait sens, les décors et les personnages. Quelques éléments de la description,
du héros, du narrateur, de son environnement sont mis en place pour indiquer au
lecteur un certain nombre de pistes sur le destin auquel il assiste. Par
exemple, dans la Recherche, citons une entrevue entre le narrateur et Saint
Loup, une espèce de fieffé petit snobinard et hypocrite que le premier ne cesse
d'encenser et d'admirer. Le narrateur est là, à décrire Saint Loup, sa beauté,
son héroïsme, sa petite gloire, mais Proust, tandis que nous, lecteur, nous
laisserions prendre au jeu par ce discours, place dans la pièce où la rencontre
a lieu une toile : les sept péchés et les sept vertus, qui nous indiquent
que le personnage est double, qu'il n'est pas si vertueux qu'on pourrait le
penser. Parlons de la bonne, Françoise, une femme pleine de bon sens, mais qui
peut aussi être très cruelle, par exemple en assommant les anguilles. Proust
distille des petits indices, des petites touches dans le décor, dans le style,
qui indiquent que les héros cachent quelque chose. De microévénements
romanesques viennent prévenir de l'avenir, existent pour orienter l'histoire et
dire au lecteur de se méfier des apparences, toujours trompeuses.
Dans la vie, la nôtre, existent aussi, je pense, de petits événements en
apparence anodins qui laissent planer quelques hypothèses sur notre destin, des
détails, quelques mots, qui indiquent que les choses évoluent, changent. Encore
faut-il les voir, c'est, me disait un copain, la différence entre les gens
chanceux et ceux qui ne le sont pas. Il n'y a pas de chance, pas de baraka,
mais simplement, chaque jour, certaines personnes sont plus susceptibles de
saisir un détail, une opportunité et de la développer.
Pour tout un tas de raisons, je suis exténué en ce moment, vraiment fatigué,
entre le boulot, ses réformes à la con, et quelques petits soucis familiaux, je
passe le plus clair de mon temps entre mon taf, mon lit, un peu de lecture et
un peu d'internet, sans doute un peu trop, mais bon. De la fatigue naît la
vulnérabilité, et hier, en sortant de la piscine, je me sèche les cheveux et je
vois ma tronche. Là, une prise de conscience : on ne peut être et avoir
été, ça se tire, le visage change, enfin, bref, ma tronche ne me revenait pas
du tout. Je vais à une soirée après, un peu morose tout de même, et épuisé. Je
quitte à 23 heures, non sans excuses, parce que je ne tenais plus, et que je
n'avais pas un moral flamboyant. La tristesse engendre la mélancolie, les gens
discutaient peu avec moi, je n'avais pas grand chose à penser des cours de la
bourse et des subprimes (m'en branle en fait) et les quelques mecs qui me
plaisaient étaient déjà maqués. Gros dodo réparateur, un coup de salle de bain,
myself à nouveau dans le miroir, pas en meilleure forme qu'hier. Je passe au
marché et là, un regard. Ce mec faisait la queue et achetait des bananes, il
m'a longuement regardé, moi aussi. Brusquement se sont envolés ces petites
extravagances mégalomaniaques qui m'avaient envahi toute la fin de cette
semaine. Il paie, on se regarde à nouveau, il se retourne et va disparaître rue
de Meaux, non sans avoir vérifié que j'avais été témoin de cette
disparition.
Je vois dans ce mec et ses bananes un petit signe, une petit clin d'oeil,
une minuscule incise dans l'univers tourmenté de mes obsessions qui
m'indiquait : "tu arrêtes de déconner chéri, et tu regardes le Soleil
briller..." Bizarrement, dans ce regard et ces quelques secondes, j'y ai vu la
marque des Cudgels de Norman Mailer...
Bon vent !
"A trente-cinq ans, il était encore beau. Cet "encore" tenait au fait
qu'il avait été d'une rare beauté à vingt ans, beauté dont il n'avait jamais eu
conscience d'ailleurs mais dont il s'était joyeusement servi et qui avait
indistinctement fait envie longtemps aux femmes comme aux hommes (...). Quinze
ans plus tard, il était plus maigre, plus mâle, mais avec quelque chose encore
dans sa démarche, ses gestes, de l'adolescent triomphant qu'il avait été. Et
Jean, qui l'avait follement aimé, en ce temps-là, sans le lui dire et sans
d'ailleurs se le dire à lui-même, eut un petit choc au coeur en le voyant
entrer (...). Gilles avait été si longtemps pour lui le symbole du bonheur, de
l'insouciance, qu'il répugnait à lui parler, comme on répugne à s'attaquer à
une image. Et si l'image s'effritait..."
Françoise Sagan. Un Peu de Soleil dans l'Eau Froide.
