Une fois n'est pas coutume, un peu de sciences et de culture dans ce monde
pétri d'hormones, de paillettes, de talons et de muscles ne va pas faire de
mal.
D'aucun nous demande : "mais dites-nous, Philippe et Jérôme, vous qui
savez tout de l'amour, quel est le grand secret ? Celui qui permet d'être
certain que le mec qu'on va rencontrer, il va durer longtemps ?" Nous nous
grattons la tête, prenons une pose inspirée et répondons : "attends deux
minutes mon petit lapin, on va y réfléchir, en attendant, laisse nous des
commentaires au lieu de venir nous rendre visite sans même nous dire qui tu
es... (message inside)"
Deux réponses à cette question : l'une est philosophique, l'autre plus
physiologique. Et vous allez voir que ces réponses, si elles dégrossissent la
question, si elles donnent des pistes, ne vont pas vous donner la clef, ce
serait trop simple, non ?
Philosophiquement, et ça remonte à Platon et son Banquet. Platon distingue
deux Eros, l'Eros classique (celui qui lance sa flèche, Cupidon), autrement
appelé céleste, et celui qu'on appelle communément l'Eros vulgaire. Ces deux
Eros jouent avec nous comme un marionnettiste, mais de manières
différentes.
L'Eros vulgaire, c'est le papillon, celui qui s'attache avant tout au corps,
à l'acte, à la baise. Quand on va au bordel, c'est pour satisfaire notre Eros
vulgaire, on le nourrit assez vite, et il se contente. Cet Eros-là fait partie
de chacun d'entre nous, il ne faut pas en avoir honte, il ne faut pas se poser
trop de questions.
Contrairement à ce que disent les psychanalystes, l'Eros vulgaire n'est pas
une pulsion, c'est simplement une part de notre individu qui n'a besoin d'être
amoureux que charnellement. C'est une forme d'amour, mais un amour au hasard,
sans que n'entre en considération l'avenir. C'est un amour présent, attiré par
le corps et la beauté. Point barre. C'est donc essentiellement notre part
esthétique qui entre en action, et non notre part spirituelle.
Notre Eros vulgaire, on le perçoit plus nettement après une rupture
sentimentale, quand on a l'esprit occupé à notre travail, à nos occupations, à
nos amis. C'est celui qui est le plus en surface, qui n'a pas besoin de faire
d'efforts pour se manifester, tout simplement parce qu'il se meut surtout grâce
au hasard. C'est en effet le hasard son principal moteur. L'image, c'est celle
de grains de poussières qui volettent dans l'air et qui s'associent. Nous
vivons dans une sorte de mouvement brownien, et, au pif, on s'agrège. Pour
Platon, au moment où nous nous agrégeons pourra intervenir l'Eros céleste. Une
remarque avant de passer à la suite : les chrétiens ont confondu l'Eros
vulgaire avec l'homosexualité, c'est la raison pour laquelle aux yeux de ces
braves gens, nous passons pour des pervers, des brutes, des animaux, des
créatures contre-nature. Cette part d'amour "vulgaire" (au sens étymologique,
"qui nous concerne tous" : vulgo, are signifie "répandre dans le public",
me dit mon Gaffiot, le seul mec qui me comprenne en ce moment), elle nous
oblige à mettre le nez dehors, à nous fier à nos sens, à notre intuition. Elle
est nécessaire, sans quoi nous serions purs esprits, et comme les deux faces
d'une même pièce, elle est intimement liée à l'Eros céleste, celui qui nous
intéresse tous.
Venons-en à l'Eros céleste, c'est là qu'il entre en jeu : c'est celui
qui nous guide vers des amours et des êtres que Platon juge plus
"intelligents", plus "purs", résumons en disant que l'Eros céleste nous fait
voir au-delà du corps. Si on simplifie : l'Eros vulgaire fait les
présentations, nous oblige à sortir, c'est un peu notre fille à pédé à nous, et
l'Eros céleste parachève la rencontre. Ce sont les points communs, les affects,
les différences, bref, c'est le sentiment amoureux. Pour Platon, nous avons
besoin des deux : le vulgaire nous extériorise, nous fait essayer, nous
fait nous planter, et nous fait admettre notre intérêt pour le corps de
l'autre, l'Eros céleste vient parfois à la rescousse pour approfondir la
question.
C'est alors l'amour with a big A !!
Evidemment, si l'Eros céleste se manifestait sans arrêt, nous tomberions
d'épuisement, sans avoir le temps d'expérimenter, sans avoir le temps de
prendre le temps, d'aller à la rencontre. L'amour céleste permanent :
c'est l'amour platonique, au sens propre du terme : un amour spiritualisé
à outrance, sans issues. De même, seulement dynamisé par notre Eros vulgaire,
on passerait son temps à baguenauder de corps en corps, au hasard, sans nous
poser.
Or, et c'est-là le génie de Platon, l'Eros céleste doit intervenir, parce
qu'existe dans le monde notre deuxième moitié, que notre Eros vulgaire nous
oblige à chercher, et que notre Eros céleste nous fait découvrir.
Il est donc, d'un point de vue philosophique, normal d'avoir parfois envie
d'aller voir ailleurs, il est normal de n'avoir envie que de cul, comme il est
normal d'aspirer à un amour plus stable, plus fort. L'un amène l'autre.
Ce qui est passionnant avec cette histoire de deux moitiés, c'est que des
psychologues et des spécialistes du cerveau la retrouvent, indirectement. Ils
ne seront peut-être pas d'accord avec les raccourcis que je vais faire, mais le
blog étant un épanchement de soi, allons-y de notre théorie personnelle. C'est
passionnant.
Que disent les neuro-sciences sur la théorie des deux moitiés ?
Notre cerveau se compose de deux hémisphères : gauche et droit. Le
cerveau gauche, c'est celui de l'analyse, c'est "la bosse des maths" si on
veut, c'est le rationnel, le logique, le carré, l'argument ; le cerveau
droit (mon préféré) a une autre capacité : celle de faire des liens très
rapides entre des choses qui apparemment n'ont aucun sens, c'est le cerveau du
traitement simultané des informations, de l'analogie, de l'intuition, c'est le
siège des pensées divergentes (qui sortent de l'opinion commune), c'est aussi
le siège des émotions. Une personne cerveau gauche sera calme, prudente,
analytique ; une personne cerveau droit plus affective, plus difficile à
suivre, plus empathique, plus à fleur de peau. Dans notre personnalité, une
hémisphère est plus développée qu'une autre. En gros, 50% de la population est
cerveau gauche, et 50 % est cerveau droit. Regardez les couples qui durent
autour de vous : c'est souvent un cerveau gauche et un cerveau droit, l'un
un peu fofolle, l'autre plus raisonnable, l'un plus anxieux, l'autre plus
rassurant, l'un casanier, l'autre chien fou. Rimbaud et Verlaine : deux
cerveaux droits : ils se sont autodétruits. Sartre, Beauvoir :
cerveau droit chez Monsieur, gauche chez Madame, ç'a donné quelque chose de pas
mal. Les deux moitiés de Platon existent dans les faits.
Ainsi, revenons à nos moutons. Comment savoir que le mec rencontré est le
bon ?
De une, philosophiquement comme physiologiquement, l'idée du "bon"
existe : les moitiés de Platon, les deux hémisphères du cerveau.
Dans le banquet, Platon n'envisage pas la séparation, il pense que le mec
pour la vie, c'est une réalité. Il considère deux hypothèses : parfois,
une moitié homme et une moitié femme se retrouvent : ce sont alors les
androgynes, ils font des bébés et accouchent d'une autre moitié qui gravitera
dans le monde, à la recherche de sa moitié, in saecula saeculorum (pour les
siècles des siècles, NdT). Parfois, et là, on frétille, nous autres,
dindes : deux moitiés hommes se rencontrent.
Pour Platon, c'est la forme d'amour la plus pure, la plus aboutie, celle qui
accouche non d'un humain (et pour cause), mais de l'esprit. Or, dans la
perspective platonicienne, l'esprit est immortel (c'est pour cela qu'il était
bien vu des chrétiens, parce que vu comme le précurseur de l'immortalité de
l'âme, mais je diverge...).
Les neurosciences confirment donc les deux moitiés, mais nous expliquent en
revanche, ces connasses, que l'attachement amoureux est provisoire, liée
uniquement au souci de reproduction des espèces. Physiologiquement, en effet,
le sentiment amoureux intense ne durerait que trois années pour les
neurosciences. Quand nous sommes "in love", le cerveau libère des hormones, nos
zones cérébrales liées à l'empathie sont plus développées, notre degré
d'attention à l'autre fonctionne à plein régime pendant trois ans, et puis ça
se tasse. C'est pour cela que souvent, on raconte qu'après trois ans, ça passe
ou ça casse... Ca se tasse pour de bêtes raisons de sélection naturelle :
au bout de trois ans, on a eu le temps théorique de faire un petit.
Conclusion : l'hypothèse des neurosciences et celle de Platon se
rejoignent sur un point. Deux fonctionnements, deux esprits différents, se
complètent. C'est dans le devenir de cette union que les choses divergent.
Pour Platon, ces deux esprits accouchent d'un véritable esprit, durable,
immortel. Les créateurs homosexuels, Marais et Cocteau, Michel Ange et ses
élèves, Socrate et Platon, Charpini et Brancato, Omar et Fred, etc. Pour les
neurosciences, notre attachement amoureux est en revanche provisoire :
nous nous complétons, mais juste pour faire des bébés. Là, c'est génial, parce
que nous ne faisons pas de bébés, nous autres, et pourtant, parfois, on se
sépare quand même : on dira alors qu'on n'est plus sur la même longueur
d'onde, qu'on ne se comprenait plus, et c'est vrai. Nos deux cerveaux ne se
comprennent plus, au sens strict.
Conclusion bis : Vous avez donc bel et bien votre alter ego, un mec
vous attend quelque part, c'est une certitude, et philosophique, et
physiologique. Il y en a eu avant, mais vous vous êtes transformé, votre
cerveau a changé, et le nouveau y sera adapté. Votre Eros vulgaire vous pousse
à le trouver. Et le bon, vous le sentirez, vous saurez que c'est lui.
Allez, bon vent.
Pour en savoir plus Théorie des moitiés, amour platonique : Platon, le
Banquet, G. Flammarion, poche. 9 €

Neurosciences, cerveaux gauche et droit : Jeanne Siaud-Facchin, Trop
intelligent pour être heureux ? l'adulte surdoué, Odile Jacob 21,90 €
