Une question me taraude depuis quelques jours ; j'avais prévu de vous
parler de la timidité et du physique, du dire "je t'aime", de l'infidélité, et
aussi de raconter quelques anecdotes rigolotes, mais ce sera pour une autre
fois, parce qu'une conjonction de conversations, de lectures et sans doute
aussi mon propre petit état de petit moi, soulèvent quelques nouvelles
interrogations ... Nous savons, c'est une évidence, que selon les âges, nous
n'avons pas les mêmes attentes amoureuses : on n'aime pas à vingt ans
comme à trente ou à quarante, voire plus. Un petit minet de 20 ans et tout
gentil tout plein, attend des valises de "je t'aime" par jour, fait des cadeaux
(et en attend), vers les quarante, c'est un peu différent : deux chiens,
qui se reniflent, se jaugent, se sourient et sont heureux ensemble, mais qui
n'hésitent pas à mordre le cas échéant...
Sans doute les années, la vie, une certaine maturité transforment nos attentes
amoureuses. Difficile de généraliser, ce sont des constats que nous serons tous
amenés à faire, et pour cause, des années de plus, nous en connaissons au moins
une fois par an... J'entendais Benoîte Groult un soir, qui expliquait à quel
point elle était contente d'être vieille et physiquement diminuée car depuis,
elle n'avait plus à se préoccuper de l'amour, qui, selon elle, restait une
histoire de jeunes et traduisaient des troubles, des questionnements, des
errements qu'elle pense avoir résolus avec la sagesse et l'apaisement que
confère la vieillesse. Certains moines tibétains, mais aussi de nombreux
chrétiens, expliquent savamment que l'arrêt du plaisir charnel, la fin des
questionnements sentimentaux, sont des buts à atteindre, et qu'avant cela, il
faut expérimenter, errer, s'user un peu, se faire les dents. Une de mes
copines, en couple avec une fille depuis dix ans, m'explique qu'à 60 ans
passés, finalement, ce sont ses amis qui auront plus compté...
Après une déconvenue sentimentale, après la colère, le chagrin, la tristesse,
la baise tout azimut, arrive ce que j'appelle le "coeur pétrifié", un peu comme
si notre corps coupait toute envie d'amour, comme si, après un essai atomique,
il fallait laisser le jardin reprendre tranquillement son souffle, il fallait
laisser la terre le temps de se regénérer avant de cultiver à nouveau. Je
choisis l'image atomique, parce que parfois, cette régénération est très
longue ; et plus on vieillit, plus elle est longue (l'attente). Alors,
comme on le disait avec un ami, on vit, on mange, on boit, on travaille, on
baise, mais notre corps est comme mort, comme si tous les élans d'affection
étaient orientés on ne sait où. C'est une période sans doute un peu
angoissante, indiquant vraisemblablement qu'avant de nous occuper d'un autre,
il faut certainement s'occuper de soi. La grande question est : combien de
temps cela va durer ? Passés les trente ans, on est plus pépère, plus
tranquille, on sort moins, on se replie peut-être plus facilement. Il me plaît
de penser que tout cela tient peu de temps, une année tout au plus, et que
c'est une réaction normale. On rencontre des mecs, mais ils nous plaisent sans
plus, et comme on a pris un peu d'expérience, on se dit qu'on ne va peut-être
pas essayer, ainsi va la vie... Parfois, il arrive, en boîte, au bordel, de
voir tous ces types sans doute très beau et très bien (nous le sommes tous, je
crois, même mes ex...) mais ils ne nous attirent pas. Le courant est coupé.
Alors, on fait comme ils disent dans les bouquins, on se bouge le derrière,
mais c'est peine perdu. Un de mes ex, qui a mon âge, me disait : "je n'ai
plus envie de me mettre avec quelqu'un "pour essayer"" ; l'image est
vraie, plus jeunes, comme on a moins d'expériences, on est sans doute moins
frileux, moins difficile, et ensuite, on a, je pense, un peu peur.
Personnellement, j'avoue que j'ai un peu de mal à me dire : je vais
retenter le couple, mais bon, je me ferai encore plaquer dans trois ans, et
avec le temps, se faire plaquer, c'est un tantinet lassant, je ne suis pas sûr
qu'on s'en remette sans une certaine sagesse, voire une certaine ironie de soi,
qui n'arrive qu'avec l'âge et les expériences...
Eh oui, le prince charmant n'existe pas, mais les mecs bien sont là, seulement,
parfois dans la vie, on n'a pas besoin d'un mec bien, notre coeur hiberne, il
n'en désire pas. Alors on attend, parce qu'on aime ça quand même :
attendre le coup de fil, recevoir un mail, de promener le soir au bord de la
Seine, dire des conneries très classes sur les mecs et s'engueuler avant de se
réconcilier... Il faut juste s'amollir un peu, et ne pas craindre la douleur,
qui, d'ailleurs, parfois n'arrive jamais !
Bon vent !
"Il existe peu de choses auxquelles les êtres humains s'acharnent
davantage qu'au malheur. Si nous avions été mis sur la terre par un créateur
malveillant dans le but exclusif de souffrir, nous aurions de bonnes raisons de
nous féliciter de notre enthousiasme à entreprendre cette tâche. Les raisons
d'être inconsolable abondent : la fragilité de notre corps, l'inconstance
de l'amour, le manque de sincérité de la vie sociale, les compromis de
l'amitié, l'effet anesthésiant de l'habitude. Face à des maux si persistants,
nous pourrions tout naturellement nous attendre à ce qu'aucun événement ne soit
attendu avec plus d'impatience que notre propre extinction."
Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie. 10/18.

