Facebook est à mon avis devenu, avec le 11 septembre, le bling bling, l'Iphone, les tweets et Lady Gaga la marque angulaire de la première décennie du XXIème siècle. Inutile de gloser, je suis inconditionnellement accroc à ce machin : nombrilisme persistant, quête d'attention, réactivité, tout se conjugue pour que ce nouveau cercle tribal me séduise autant qu'il effraie. En fait, je ne sais pas vous, mais j'ai un mal considérable à ne pas passer un moment sur mon profil, et de guetter les commentaires, et de partager, et de raconter des âneries toutes les deux heures. Je me dis parfois que si ce truc avait existé quand je préparais le bachot, je ne l'aurais jamais décroché.

Du strict point de vue amoureux, c'est assez rigolo. Déjà, on retrouve ses ex. Comme si le passage désormais obligé sur la toile normalisait les écueils amoureux, comme si cette ultime incursion dans le quotidien achevait paisiblement une histoire qui a priori ne regardait personne d'autre que les deux impétrants. J'ai viré un ex il doit y avoir un an, parce que ça me dérangeait de constater qu'il avait une vie largement pleine et épanouie tandis que ma présence était réduite à sa portion congrue (narcisse, narcisse...). De temps en temps, je constate qu'il est encore vivant et la tentation de le réintégrer dans mon cercle se pointe, et puis non en fait, je ne sais pas, c'est presque une manière de respecter le passé, maintenant qu'il est loin derrière moi. Un de mes amis m'avait un jour dit : "Mais je n'ai même pas envie de savoir s'il va bien ou mal, je m'en fous, et c'est plus sain."
L'autre truc, c'est le facebookage (ça fait "flicage" un peu) avant la relation : genre on rencontre un mec. Autrefois, on échangeait un numéro de fixe et basta, maintenant, putain, il faut être largement plus équipé : msn, mail, portable, portail FB, tweet, cam, enfin la totale. En se débrouillant bien, on connaît tout du mec avant d'avoir baiser avec lui : quelques plans cams, ses copains, son boulot, ce qu'il écoute, tout ça machin.
Bon, c'est ni bien ni mal, c'est ainsi. C'est finalement une nouvelle forme de séduction et cela répond à une question lancinante dans la vie amoureuse : "Mais que pense-t-il en réalité ?" On a toujours envie de savoir, c'est ainsi : ce qu'il a dans le crâne, ce qu'il se dit. On a tous connu cette expérience du truc difficile à sortir en Face to Face et qui passe comme une lettre à la poste sur un statut ou sur MSN, genre "I'm in love" alors que devant le mec, tout l'après-midi, on est resté à niaiser, en buvant un café froid et en parlant d'Europe Ecologie... J'ai même connu un mec qui ne voulait pas baiser en réel mais qui le soir, rentré chez lui, m'a proposé une cam...
Facebook, objectivement, ne sert à rien, mais vu son succès, a un rôle social à jouer. A mon avis, il est de deux ordres : le retour à la tribu, et le recours à une boule de cristal techno et taxée d'efficacité. On cherche, déniche, les goûts, les amis, les photos de l'être convoité. Ce qui me rassure, c'est que malgré tout ce bordel, on n'est pas plus avancé sur la poursuite de l'histoire, pour le coup bien réelle.
Bon vent !
"Je suis ce Hollandais Volant ; je ne peux m'arrêter d'errer (d'aimer) en vertu d'une ancienne marque qui me voua, dans les temps reculés de mon enfance profonde, au dieu Imaginaire, m'affligeant d'une compulsion de parole qui m'entraîne à dire "Je t'aime", d'escale en escale, jusqu'à ce que quelque autre recueille cette parole et me la retourne ; mais nul ne peut assumer la réponse impossible, et l'errance continue."
Roland Barthes-Fragments d'un discours amoureux.