J'ai perdu mon passeport. C'est ennuyeux, je dois partir en Egypte dans quatre mois, et il va falloir reprendre tout à zéro. En retournant mon appartement dans à peu près tous les sens, j'ai retrouvé des vestiges archéologiques. Des cartes postales, des photos, des petits mots écrits rapidement un soir, un matin, quelques places de ciné, de concert, des entrées d'expo, des cartes de voeux, c'était à l'époque du Franc ; tout un assemblage finalement assez cohérent d'une vie passée aux côtés de mecs, d'amis, de vieilles connaissances professionnelles et étudiantes qui ont réintégré les placards de l'oubli.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça fait bizarre. Revoir des photos de nous du temps de notre triomphe (quand je pense que je me trouvais moche à 21 ans, putain le canon de sa race, j'aurais dû plus en profiter...), revoir des photos des quelques mecs qui comptèrent, là aussi, c'est un peu bizarre. Certains ont disparu corps et biens de mon existence, d'autres laissent quelques nouvelles épisodiques, je ne suis resté ami qu'avec un seul d'entre tous, qui vit à 1200 km d'ici, ceci devant sans doute expliquer cela.
Les fiches, cartons, petits manuscrits sont des témoins, c'est d'un banal affligeant de dire cela, mais les retrouver, c'est toujours très émouvant. Le temps a lissé ces objets, les a patinés, a rendu émouvantes des petites parcelles d'existence qui à l'époque étaient pour le moins de simples détails anecdotiques (une place de ciné, une carte...). L'objet archéologique a toujours eu une signification démesurée ; quand j'étais archéologue, on avait appris à banaliser les éclats de silex, les tessons de poterie, les ossements. On les trouvait, on mettait un numéro, on les dessinait si cela valait la peine, on rédigeait un rapport et basta. De l'autre côté de la barrière, autrement dit aux yeux du commun des mortels, l'objet du passé devient pourtant mythifié, enjolivé, il se recouvre d'un enrobage pétri de bons moments, de bienveillance et c'est finalement assez agréable de contempler tout ceci, qui reste certes une vie parmi tant d'autres, et qui, pour cette raison est aussi une des choses les plus précieuses qui soit.
Je crains qu'avec le numérique et les mails, nous ne soyons plus aussi sensibles à ces souvenirs usés et vieillis par le temps ; toutes ces petites choses qui s'empoussièrent et sombrent dans l'oubli n'ont certes guère de sens, mais à la manière de petites chansonnettes ou de la table de 9 coincées quelque part dans notre mémoire, elles trouvent parfois l'occasion de remonter à la surface, en nous soufflant aux oreilles que finalement, tout cela ne fut vraiment pas si mal. Ne vivons pas dans notre passé, mais s'il s'offre incidemment à nous, n'en ayons pas démesurément honte, il choisit ses moments, respectons-les, chaque chose fait sens et ces quelques oeillades des années d'avant doivent bien avoir encore quelques conseils à distiller ; je vous laisse en juger...

Bon vent !

"Emblèmes nets, tableau parfait d'une fortune irrémédiable. Qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait !."
Charles Baudelaire. L'Irrémédiable-Les Fleurs du Mal.

Je reprends le micro pour signaler que ce post est le centième, vous êtes environ 600 à venir vous perdre ici. Thanks guies, and keep havin' fun !