Vies parallèles
Par Jérôme le mercredi 30 septembre 2009, 12:52 - my men and me - Lien permanent
Je lui avais vaguement répondu : "Tu sais, moi-même, je ne saurais me
définir avec précision... Je suis absolument tout et son contraire : posé
et fantasque, excessif et mesuré, calme et électrique, érudit et primaire,
voire primal, rhéteur et poujadiste, tantôt de gauche, parfois de droite,
chrétien mais pas croyant, scientifique mais pas méthodique, en quête de
relations sans pour autant m'enfermer. Je suis un paradoxe ambulant, et c'est
mon équilibre..."
Lui, au contraire, était précis, sec et taiseux, éminemment taiseux. Il savait
façonner ces silences amusés et longs, pesants, parfois aussi lourds et à mes
yeux aussi indigestes que des pâtisseries autrichiennes. Voyant ma gêne devant
cette invraisemblable et terrifiante emprise, il m'avait déclaré : "Le
silence semble t'angoisser..." Il est vrai que celui qui se tait détient plus
les clefs du pouvoir que celui qui parle. Il m'avait cité l'exemple de
Mitterrand, le sphinx, qui capturait les autres par ses regards et ses
silences, comparé à l'autre petit roquet hululant et vulgaire qui nous sert de
président. "Lequel des deux est le plus crédible dans son pouvoir ?" m'avait-il
demandé. "Lequel des deux détient réellement le pouvoir ?"
La rencontre est un jeu, un enjeu, de pouvoir de l'un sur l'autre ; la
rencontre est une indéniable épreuve de force et celui qui vainc est celui qui
ne se dérobe pas, ou ne s'encombre pas, derrière mille faussetés. Repensons à
nos deux présidents, ces deux exemples illustrent le propos à
merveille...
Habitué à abattre toutes mes cartes, à faire défiler mes mille personnages tous
aussi flamboyants les uns que les autres, je ne m'attendais pas à rencontrer ce
sphinx, souriant, magnifique, méthodique et analytique. La nuit commença, mon
studio ressemblait à un studio de prof, le lit n'était pas fait. Lui repliait
ses habits et regardait, sans qu'une once de jugement ne pût être décelable sur
son visage. J'imaginais que ses absences de mots provoquaient en lui mille
constats, allez savoir si je ne me trompais pas, tandis que ma cervelle entrait
quant à elle en éruptions successives, cratérisée par mille questions... "Que
pense-t-il ? que se dit-il ? qu'imagine-t-il ? qu'attend-il ?"
Plus mes interrogations se suivaient à la vitesse de la lumière, plus il était
lent, calme, hermétique.
Bien entendu il ne rappela pas, et ne rappellera jamais.
Je ne sais lequel des deux fut finalement le plus hermétique, je sais en tous
les cas lequel des deux remporta le bras de fer.
Bon vent !
Arlequin : J'ai une commission à vous faire.
Sméraldine : De la part de qui ?
Arlequin : Oh de la part d'un brave homme, dites-moi, est-ce que vous
connaissez, par hasard, un certain Arlequin Battochio ?
Sméraldine : Ouh, il me semble en avoir entendu parler...
Arlequin : C'est un bel homme , trapu, râblé, amusant, qui cause bien,
maître de cérémonie...
Sméraldine : Je ne le connais vraiment pas...
Arlequin : Et pourtant, lui, il vous connaît, et il est amoureux de
vous...
Sméraldine : Oh, vous me faites marcher...
Arlequin : Voulez-vous que je vous le fasse voir ?
Sméraldine : Je le verrais volontiers !
Arlequin : Tout de suite ! Sur le champ !
Sméraldine : Ce serait donc vous celui qui dit m'aimer ??
Arlequin : C'est moi !
Sméraldine : Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit en premier
?
Arlequin : Parce que ce suis un tout petit peu timide...
Comedia dell arte...


Commentaires
Que ce billet me parle, si j'ose dire... L'impénétrable enceinte du silence gardé, et les regards muets jetés par l'autre qui sont comme des écorchures de ronces.
"Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence."
Euripide (Extrait de Fragments)
Parfois les silences sont les plus odieux des complots...
"Personne n'appartiendra jamais à personne"