Le vain devant soi.
Par Jérôme le dimanche 20 septembre 2009, 13:10 - anti depressive delivery - Lien permanent
Voilà, la rentrée des classe est passée.
Un peu agitée cette année, une fois n'est pas coutume, il faut que nous en
parlions. Traditionnellement, la rentrée des classes est un des moments pivots
de mon existence, comme nombre d'autres profs je suppute. C'est l'occasion
d'une nouvelle rencontre : soi et la classe, une entité de prime abord
vague et indéfinissable qu'il va falloir apprendre à connaître. J'aime l'image
de la motte d'argile, mal dégrossie et enflée d'impuretés, que,
consciencieusement, avec patience, parfois avec pas mal d'énervement aussi,
l'on élève. J'aime aussi cette homonymie : "l'élève". Jamais, je pense,
que n'ai pris ces petits bonshommes ou ces petites bonnes femmes pour des
enfants. Je vous fais une confidence, les enfants m'emmerdent. En revanche,
j'aime ces futurs adultes : il y en a des biens, il y a des cons, il y a
des gens brillants. Mon rôle n'est pas de juger mais d'instruire, le reste,
c'est du bla bla.
Il y a quelque chose de christique dans mon métier, je le dis sans orgueil. De
rien, ou de si peu, on édifie, construit, fait cheminer, du mieux possible,
sans par ailleurs détenir la moindre vérité sur la méthode à employer.
La rentrée des classes, tout comme mon métier, est éminemment rituelle. Tout
est calculé dès le premier jour : la tenue vestimentaire, la diction, le
phrasé, le ton de la voix, la posture. Aucun geste n'est laissé au hasard.
Lorsque je lis nonchalamment devant mes élèves, je le fais exprès, pour qu'ils
me voient lire lorsque j'ai un moment de libre. J'ai une autre manie
aussi : je ne supporte pas de nettoyer le tableau au chiffon. Je passe
l'éponge, puis la serpillère, puis un coup de torchon sec, pour leur montrer
qu'on doit toujours travailler sur quelque chose de propre. J'ai plein d'autres
marottes de ce genre : l'emplacement de la règle sur les pupitres, qui
doit être devant soi pour éviter qu'elle ne tombe bruyamment, les cahiers que
l'on referme et qu'on place en haut à droite dès que le travail est terminé,
pour que je voie qui n'a plus rien à faire en un simple coup d'oeil. Ils
croisent les bras tandis qu'ils m'écoutent, sans jouer avec leurs stylos ou
quoi que ce soit, tout simplement parce que je suis convaincu qu'on apprend
mieux dans le silence et la quiétude. Ma classe est une aire, un hâvre hors du
temps, coupé du monde, qui sent bon la IIIème République et les dictées
d'antan. Je ne le fais pas par nostalgie, mais par pur bon sens. Tous ces
petits rituels sont nécessaires car ils cadrent un enfant, devenant élève 6
heures par jour et quatre fois par semaine (seulement quatre...), ce n'est pas
être réac, c'est être pratique. Le reste, les Piaget, Meirieux et consorts, la
psychologie de l'enfant, le bien être, ce sont des conneries. Un gosse apprend
dans le calme, un point c'est tout. Je suis l'instit que les élèves ne veulent
pas avoir le 2 septembre, je suis aussi celui qu'ils réclament comme des fans
le 3 juillet. That's my life.
Il s'avère que ce boulot, que je fais bien, avec passion, et sans jamais, en 10
années, avoir une seule fois regardé ma montre, est mis à mal. Mis à mal par
les syndicats, d'abord, qui m'ont flingué ma rentrée sous prétexte qu'il aurait
fallu que nous exigions une ouverture de classe qui était illégitime.
Bilan : une matinée de foutue, et pas n'importe laquelle : les trois
premières heures, si décisives, vous l'avez compris. Les parents d'élèves bobo
ensuite. Je bosse dans une ZEP du XIXème, 303 élèves et une petite clique de
bourges télérama-Cohn Bendit-RESF-France Inter qui se complaît à nous servir de
conscience politique. Ces gens-là, pour défendre leurs gosses et calmer leurs
névroses, peignent des banderoles, hurlent que l'école est en danger, qu'elle
doit être un lieu de vie, organisent des taboulés party, et nous enjoignent de
signer des pétitions. Je ne les porte pas trop dans mon coeur, et c'est
réciproque. Quand j'ai un de leurs enfants dans ma classe, ils se la jouent
profil bas. Je fais partie de ces instits qui n'ont aucune leçon à recevoir de
qui que ce soit lorsque je pratique mon job. Je suis celui qui sait, et je
connais mon affaire. Si un parent vient gueuler, je le reçois, avec l'absence
de diplomatie qui me caractérise dans ces cas-là. Le dernier en date, une
espèce de grand débile sorti d'un Dupuy-Berberian avec un serre-tête dans les
cheveux (si ! si !) qui voulait des clarifications sur les devoirs de sa
fille (consigne : "copier 5 fois et apprendre par coeur les mots de la
dictée", soit-disant que ce n'était pas clair). Dans ces situations, je suis
comme avec les mecs : hautain et cassant. En fait, il trouve ma manière
d'agir un peu débile, voire franchement réac. Vous savez, ces parents qui
considèrent qu'il est plus important que leurs gosses réfléchissent sur le sens
de la vie et fassent des projets solidaires sur le développement durable en
Ouganda au lieu de saisir la nuance entre un H aspiré et un H muet... Ce genre
de type : chasse d'eau, direct.
Pour ceux qui ont tenu le fil de la lecture à ce stade, une question doit
s'imposer : "mais pourquoi diable aborde-t-il ce sujet qui ne nous
concerne pas vraiment ?" Ben en fait si. Sur le papier : ma vie
professionnelle est accomplie. Elle n'évoluera plus. Je pourrais passer un
diplôme, j'ai par exemple essayer d'envisager celui de formateur d'instit, mais
le discours débile et marketing qu'on nous a vendu ("vous serez l'école du
XXIème siècle") m'a fait immédiatement fuir. Je me suis vaguement lancé dans la
préparation d'une agrégation d'histoire-géo, mais à supposer que je l'aie, je
ne me vois pas enseigner à des grands dadets boutonneux. Au mieux du mieux, ce
serait la fac qui me plairait, je ne dis pas que je ne me lancerai pas un jour
dans une thèse.
Tout cela pour dire qu'avec les années, notamment celles qui commencent par
un 4 qui se profilent à l'horizon, une certaine forme d'accomplissement
apparaît. Cet accomplissement s'accompagne néanmoins d'une relative
incomplétude. En d'autres termes, il manque quelque chose. Le boulot :
c'est au point, et rien ne m'y fera évoluer (sauf si je choppe le Goncourt...),
arrivé à 37 ans, on n'a pas non plus forcément envie de se lancer dans des
choix hasardeux, par exemple enseigner en lycée dans le 94... Et d'un autre
côté, vivre à Paris avec 1800 euros par mois, surtout quand on est pédé et
qu'on sort quatre fois par semaine au minimum, c'est limité.
La "Crise du milieu de vie", c'est exactement cela : être accompli mais se
rendre compte que quelque chose finira toujours par manquer. Nous vaquons,
courons, nous interrogeons, nous orientons, en nous demandant si ces étapes
franchies, nous ne serons pas (maybe so) un peu plus heureux. Certes, il est
légitime d'aspirer à davantage de confort matériel, mais est-ce vraiment "the
key point" comme disent les Anglo-Sax ?
Jusqu'à 35 ans, nous passons notre temps à construire. C'est comme les
élèves : on joue avec de l'argile, on modèle, on déforme, on tente, on
cogite. Les mecs que nous rencontrons pendant ce temps-là sont exactement
ça : un objet / sujet d'expérience. Une personne qui convient parfaitement
bien pour répondre à nos interrogations du moment (interrogations qui se
nichent dans les espaces les plus inconscients et redoutés de notre esprit tout
juste sorti de l'enfance). Puis, lorsque tout est en place, nous nous rendons
compte que c'est sur un véritable royaume que nous régnons, et la tâche qui
nous incombe est alors de le visiter, de le dompter, si possible de le
respecter.
Il est difficile en ce moment de rencontrer un mec avec qui ça "accroche". Des
rencontres, avec les copines, on en fait, un max. Mais ça ne tient pas, il n'y
a pas le déclic comme me le disait un plan cul la semaine dernière, alors que
finalement, on cherche pourtant tous un peu cela... Je crois, je pense, que si
l'accroche est plus ardue, c'est avant tout parce que nous ne sommes plus en
questionnement. Nous sommes désormais capables de proposer à l'autre, et au
monde, ce que nous sommes. Je dis "nous", pas "moi", parce que j'ai le
sentiment que ces situations (interrogations professionnelles, errements
sexuels, procrastination sentimentale) nous sont communes. Cependant, comme me
le dit un de mes grands amis : "dis "je", sinon, tu parles à la place des
autres..." Je vous laisse donc juge.
Bon vent !
"Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se
trouvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent."
La Bruyère-Caractères-III
Commentaires
Mais ne doit-on pas faire l'effort de, sinon se remettre en question, de se mettre "en questionnement"? Après tout, rien n'est jamais acquis non?
Je ne parle pas pour moi, je suis en couple donc en questionnement permanent...
Je suis d'accord on apprend réellement bien que dans le calme, avec des exemples (si le professeur en est un, d'exemple recevable en matière d'apprentissage et d'hygiène de vie intellectuelle, c'est encore mieux) et avec quelqu'un qui outre d'avoir la passion de son sujet à la passion de le transmettre et de l'expliquer. Les concours à la formation de prof devraient être basés exclusivement sur ces deux derniers caractères en plus des connaissances... Mais c'est un avis qui n'engage que moi
Je suis d'accord, on apprend vraiment que dans le silence "le calme... au point d'entendre un cerveau qui appel au secour !", oui transmettre et expliquer... je veux bien, mais les enfants veulent ils le savoir ?!, le prof est-il le seul à donner le goût de l'effort du savoir ?.
Mais notre joli prof a aussi d'autres soucis... l'amour, l'âge, la solitude... comme nous tous d'ailleurs.