Voilà, la rentrée des classe est passée.
Un peu agitée cette année, une fois n'est pas coutume, il faut que nous en parlions. Traditionnellement, la rentrée des classes est un des moments pivots de mon existence, comme nombre d'autres profs je suppute. C'est l'occasion d'une nouvelle rencontre : soi et la classe, une entité de prime abord vague et indéfinissable qu'il va falloir apprendre à connaître. J'aime l'image de la motte d'argile, mal dégrossie et enflée d'impuretés, que, consciencieusement, avec patience, parfois avec pas mal d'énervement aussi, l'on élève. J'aime aussi cette homonymie : "l'élève". Jamais, je pense, que n'ai pris ces petits bonshommes ou ces petites bonnes femmes pour des enfants. Je vous fais une confidence, les enfants m'emmerdent. En revanche, j'aime ces futurs adultes : il y en a des biens, il y a des cons, il y a des gens brillants. Mon rôle n'est pas de juger mais d'instruire, le reste, c'est du bla bla.
Il y a quelque chose de christique dans mon métier, je le dis sans orgueil. De rien, ou de si peu, on édifie, construit, fait cheminer, du mieux possible, sans par ailleurs détenir la moindre vérité sur la méthode à employer.
La rentrée des classes, tout comme mon métier, est éminemment rituelle. Tout est calculé dès le premier jour : la tenue vestimentaire, la diction, le phrasé, le ton de la voix, la posture. Aucun geste n'est laissé au hasard. Lorsque je lis nonchalamment devant mes élèves, je le fais exprès, pour qu'ils me voient lire lorsque j'ai un moment de libre. J'ai une autre manie aussi : je ne supporte pas de nettoyer le tableau au chiffon. Je passe l'éponge, puis la serpillère, puis un coup de torchon sec, pour leur montrer qu'on doit toujours travailler sur quelque chose de propre. J'ai plein d'autres marottes de ce genre : l'emplacement de la règle sur les pupitres, qui doit être devant soi pour éviter qu'elle ne tombe bruyamment, les cahiers que l'on referme et qu'on place en haut à droite dès que le travail est terminé, pour que je voie qui n'a plus rien à faire en un simple coup d'oeil. Ils croisent les bras tandis qu'ils m'écoutent, sans jouer avec leurs stylos ou quoi que ce soit, tout simplement parce que je suis convaincu qu'on apprend mieux dans le silence et la quiétude. Ma classe est une aire, un hâvre hors du temps, coupé du monde, qui sent bon la IIIème République et les dictées d'antan. Je ne le fais pas par nostalgie, mais par pur bon sens. Tous ces petits rituels sont nécessaires car ils cadrent un enfant, devenant élève 6 heures par jour et quatre fois par semaine (seulement quatre...), ce n'est pas être réac, c'est être pratique. Le reste, les Piaget, Meirieux et consorts, la psychologie de l'enfant, le bien être, ce sont des conneries. Un gosse apprend dans le calme, un point c'est tout. Je suis l'instit que les élèves ne veulent pas avoir le 2 septembre, je suis aussi celui qu'ils réclament comme des fans le 3 juillet. That's my life.
Il s'avère que ce boulot, que je fais bien, avec passion, et sans jamais, en 10 années, avoir une seule fois regardé ma montre, est mis à mal. Mis à mal par les syndicats, d'abord, qui m'ont flingué ma rentrée sous prétexte qu'il aurait fallu que nous exigions une ouverture de classe qui était illégitime. Bilan : une matinée de foutue, et pas n'importe laquelle : les trois premières heures, si décisives, vous l'avez compris. Les parents d'élèves bobo ensuite. Je bosse dans une ZEP du XIXème, 303 élèves et une petite clique de bourges télérama-Cohn Bendit-RESF-France Inter qui se complaît à nous servir de conscience politique. Ces gens-là, pour défendre leurs gosses et calmer leurs névroses, peignent des banderoles, hurlent que l'école est en danger, qu'elle doit être un lieu de vie, organisent des taboulés party, et nous enjoignent de signer des pétitions. Je ne les porte pas trop dans mon coeur, et c'est réciproque. Quand j'ai un de leurs enfants dans ma classe, ils se la jouent profil bas. Je fais partie de ces instits qui n'ont aucune leçon à recevoir de qui que ce soit lorsque je pratique mon job. Je suis celui qui sait, et je connais mon affaire. Si un parent vient gueuler, je le reçois, avec l'absence de diplomatie qui me caractérise dans ces cas-là. Le dernier en date, une espèce de grand débile sorti d'un Dupuy-Berberian avec un serre-tête dans les cheveux (si ! si !) qui voulait des clarifications sur les devoirs de sa fille (consigne : "copier 5 fois et apprendre par coeur les mots de la dictée", soit-disant que ce n'était pas clair). Dans ces situations, je suis comme avec les mecs : hautain et cassant. En fait, il trouve ma manière d'agir un peu débile, voire franchement réac. Vous savez, ces parents qui considèrent qu'il est plus important que leurs gosses réfléchissent sur le sens de la vie et fassent des projets solidaires sur le développement durable en Ouganda au lieu de saisir la nuance entre un H aspiré et un H muet... Ce genre de type : chasse d'eau, direct.

Pour ceux qui ont tenu le fil de la lecture à ce stade, une question doit s'imposer : "mais pourquoi diable aborde-t-il ce sujet qui ne nous concerne pas vraiment ?" Ben en fait si. Sur le papier : ma vie professionnelle est accomplie. Elle n'évoluera plus. Je pourrais passer un diplôme, j'ai par exemple essayer d'envisager celui de formateur d'instit, mais le discours débile et marketing qu'on nous a vendu ("vous serez l'école du XXIème siècle") m'a fait immédiatement fuir. Je me suis vaguement lancé dans la préparation d'une agrégation d'histoire-géo, mais à supposer que je l'aie, je ne me vois pas enseigner à des grands dadets boutonneux. Au mieux du mieux, ce serait la fac qui me plairait, je ne dis pas que je ne me lancerai pas un jour dans une thèse.

Tout cela pour dire qu'avec les années, notamment celles qui commencent par un 4 qui se profilent à l'horizon, une certaine forme d'accomplissement apparaît. Cet accomplissement s'accompagne néanmoins d'une relative incomplétude. En d'autres termes, il manque quelque chose. Le boulot : c'est au point, et rien ne m'y fera évoluer (sauf si je choppe le Goncourt...), arrivé à 37 ans, on n'a pas non plus forcément envie de se lancer dans des choix hasardeux, par exemple enseigner en lycée dans le 94... Et d'un autre côté, vivre à Paris avec 1800 euros par mois, surtout quand on est pédé et qu'on sort quatre fois par semaine au minimum, c'est limité.
La "Crise du milieu de vie", c'est exactement cela : être accompli mais se rendre compte que quelque chose finira toujours par manquer. Nous vaquons, courons, nous interrogeons, nous orientons, en nous demandant si ces étapes franchies, nous ne serons pas (maybe so) un peu plus heureux. Certes, il est légitime d'aspirer à davantage de confort matériel, mais est-ce vraiment "the key point" comme disent les Anglo-Sax ?
Jusqu'à 35 ans, nous passons notre temps à construire. C'est comme les élèves : on joue avec de l'argile, on modèle, on déforme, on tente, on cogite. Les mecs que nous rencontrons pendant ce temps-là sont exactement ça : un objet / sujet d'expérience. Une personne qui convient parfaitement bien pour répondre à nos interrogations du moment (interrogations qui se nichent dans les espaces les plus inconscients et redoutés de notre esprit tout juste sorti de l'enfance). Puis, lorsque tout est en place, nous nous rendons compte que c'est sur un véritable royaume que nous régnons, et la tâche qui nous incombe est alors de le visiter, de le dompter, si possible de le respecter.
Il est difficile en ce moment de rencontrer un mec avec qui ça "accroche". Des rencontres, avec les copines, on en fait, un max. Mais ça ne tient pas, il n'y a pas le déclic comme me le disait un plan cul la semaine dernière, alors que finalement, on cherche pourtant tous un peu cela... Je crois, je pense, que si l'accroche est plus ardue, c'est avant tout parce que nous ne sommes plus en questionnement. Nous sommes désormais capables de proposer à l'autre, et au monde, ce que nous sommes. Je dis "nous", pas "moi", parce que j'ai le sentiment que ces situations (interrogations professionnelles, errements sexuels, procrastination sentimentale) nous sont communes. Cependant, comme me le dit un de mes grands amis : "dis "je", sinon, tu parles à la place des autres..." Je vous laisse donc juge.
Bon vent !
"Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent."
La Bruyère-Caractères-III