Dire que la chose masculine est complexe est un doux et délicat euphémisme. Mais il y a bien un domaine dans lequel nous nous opposons, nous pédales éconduites et pérégrinantes, en deux camps bien distincts, c'est dans notre gestion de la chose portable et numérique. Deux camps s'affrontent, et je paraphraserai Michael Jackson (The Girl is Mine) : "There are lovers, there are fighters". J'appartiens à la première des deux, vous trouverez votre catégorie lorsque la chose sera explicitée plus allant. Prenons un exemple à peine personnel, on l'a tous vécu, c'est même presque un lieu commun.
Une rencontre, admettons à une soirée, chez des amis, un anniversaire, peu importe. Une rencontre qu'on va qualifier "hors normes" : pas sur le réseau, pas dans le Marais, pas dans un bar, autrement dit, une rencontre rendue intéressante grâce à son particulier contexte. Dans ces cas en effet, le hasard a joué son plus joli coup de maître, rien, strictement rien n'était attendu. Un regard, des sourires, une conversation, quelques hésitations, et plaf, on se lance, et la folle nuit blanche insoupçonnée prend racine et s'entiche d'une incursion dans le réel. Le fantasme est devenu concret. L'amour est finalement à portée de main.
Très important le contexte de la rencontre, il faudrait y revenir. Il est à mon avis clair que "l'autre" devient affublé d'une aura supérieure lorsqu'il est rencontré au moment le plus inopportun qui soit. Dans le même temps, ce contexte n'est pas gage de succès, ce serait encore trop facile. Mais venons-en au fait.
La nuit fut extatique (prenons un exemple optimal si vous le voulez bien), on se lève tôt, très tôt, parce que le lendemain, il faut travailler (admettons que la-dite soirée eût lieu en semaine ou que nos impétrants travaillassent le week-end) et on s'échange nos numéros de téléphone portable. Je ne sais pas si c'est parce que je suis devenu l'heureux propriétaire d'un I-Phone depuis peu, mais l'irruption de ce magnifique et inutile objet transitionnel entre nous deux eut tendance à accroître mon sentiment de toute puissance sur "l'autre".
Baudrillard a écrit des tas de choses fascinantes là-dessus. Lorsqu'il dit : « La séduction représente la maîtrise de l'univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l'univers réel. », il est loin d'avoir tort... Nous confondons évidemment, dans nos rapports à l'amour, la séduction et le pouvoir sur l'autre. Aujourd'hui, sortir son jouet high tech et demander un numéro après une nuit de baise explosive, implique de facto que l'autre soit sur la même longueur d'onde. Ici, pas de séduction de l'autre, mais sa simple chosification. Celui qui a un I-Phone aujourd'hui, c'est le même pantin qui sortait son portable SAGEM au restaurant en 1995 : il est dans le vent, il a l'objet absolu, la marque d'argent, de pouvoir, il est fun, il est grand et puissant. Rappelez-vous en 1985, nous voulions tous des walkman, un peu pour ces raisons-là : disposer facilement d'une touche, d'un regard différent d'autrui à notre endroit. Notre rapport à l'objet est indissociable de notre rapport à nous-mêmes. L'objet, et celui-là en particulier, c'est l'enfant qui dort en nous qui vient à se réveiller, et qui veut l'exprimer haut et fort, il veut se distinguer des autres, être dans le vent. Son sentiment de puissance devient aussitôt avéré : Nietzsche disait : l'enfance est une innocence, mais aussi une négligence. J'ajouterais : le sentiment d'enfance est une innocence surpuissante, et tout autant une négligence surpuissante, de soi-même comme de l'autre....
Evidemment, arrivent les deux camps : ceux qui résistent à l'envie d'appeler, et ceux qui y succombent et ne peuvent s'empêcher d'envoyer des textos, des mails, des messages sur FB (l'I-Phone renforce notre idée de pouvoir sur le monde, non la séduction du monde) : tous les moyens sont bons pour que l'autre devienne partie prenante de notre univers ; techniquement, la mécanique est très au point. Il est impossible de ne pas avoir accès électronique à l'autre.
Humainement, et heureusement, l'autre a encore le choix de ne pas rappeler, avec des raisons qui lui sont propres. Quel que pût avoir été le contexte de la rencontre ou le moment fabuleux passé au pieux...
Ce petit billet simplement pour signifier à l'aimable engeance qui lit ces lignes qu'il n'est pas si important qu'on soit transit devant son téléphone ou qu'on joue l'indifférence, il faut simplement accepter que l'autre est un humain, pas un numéro de téléphone ou un profil twitter, il n'est pas un périphérique plus ou moins bien harmonisé avec notre petit monde de pédale urbaine, et ça, malgré le râteau mémorable que je me suis pris, je trouve ça vachement bien !
Bon vent !

"Avant que l'oeil ne perde sa capacité de voir, il verra jusqu'à un poil de duvet. Quand l'oreille approche de la surdité, elle entend voleter un menu insecte. Avant que sa bouche ne s'affadisse en buvant, elle distingue l'eau de chaque source (...). Seul ce qui n'est pas poussé à l'extrême ne connaît pas de retour."
Lie-Tseu-Sur le Destin.


"En ce siècle finissant, la mondialisation galopante et l'extension vertigineuse des réseaux de communication de tous bords nous conduisent à être livrés en pâture à notre toute-puissance infantile quand elle nous fait comprendre la célébration et la consommation et nous amène à flirter périlleusement avec nos propres frontières intérieures."
Jacques Salomé-Le Courage d'être Soi.

Le beau et vénérable Matoo rencontré à la Pride m'a donné envie d'accélérer une petite idée qui germait dans mes synapses depuis peu. Le monde des pédéblogueurs est vaste, varié, et sur un certain point complémentaire. L'idée de se rencontrer autour d'un verre m'est venue, fin août, début septembre par exemple. Nous pourrions échanger sur tout cela, se voir en vrai, savoir ce qui nous anime dans nos lignes, etc. Ceux qui sont intéressés peuvent écrire ici, et relayer l'info sur leur propre blog. A bientôt, maybe...