Les hommes, leur I-Phone et Baudrillard
Par Jérôme le vendredi 3 juillet 2009, 13:29 - love, etc. - Lien permanent
Dire que la chose masculine est complexe est un doux et délicat euphémisme.
Mais il y a bien un domaine dans lequel nous nous opposons, nous pédales
éconduites et pérégrinantes, en deux camps bien distincts, c'est dans notre
gestion de la chose portable et numérique. Deux camps s'affrontent, et je
paraphraserai Michael Jackson (The Girl is Mine) : "There are lovers,
there are fighters". J'appartiens à la première des deux, vous trouverez votre
catégorie lorsque la chose sera explicitée plus allant. Prenons un exemple à
peine personnel, on l'a tous vécu, c'est même presque un lieu commun.
Une rencontre, admettons à une soirée, chez des amis, un anniversaire, peu
importe. Une rencontre qu'on va qualifier "hors normes" : pas sur le
réseau, pas dans le Marais, pas dans un bar, autrement dit, une rencontre
rendue intéressante grâce à son particulier contexte. Dans ces cas en effet, le
hasard a joué son plus joli coup de maître, rien, strictement rien n'était
attendu. Un regard, des sourires, une conversation, quelques hésitations, et
plaf, on se lance, et la folle nuit blanche insoupçonnée prend racine et
s'entiche d'une incursion dans le réel. Le fantasme est devenu concret. L'amour
est finalement à portée de main.
Très important le contexte de la rencontre, il faudrait y revenir. Il est à mon
avis clair que "l'autre" devient affublé d'une aura supérieure lorsqu'il est
rencontré au moment le plus inopportun qui soit. Dans le même temps, ce
contexte n'est pas gage de succès, ce serait encore trop facile. Mais venons-en
au fait.
La nuit fut extatique (prenons un exemple optimal si vous le voulez bien), on
se lève tôt, très tôt, parce que le lendemain, il faut travailler (admettons
que la-dite soirée eût lieu en semaine ou que nos impétrants travaillassent le
week-end) et on s'échange nos numéros de téléphone portable. Je ne sais pas si
c'est parce que je suis devenu l'heureux propriétaire d'un I-Phone depuis peu,
mais l'irruption de ce magnifique et inutile objet transitionnel entre nous
deux eut tendance à accroître mon sentiment de toute puissance sur
"l'autre".
Baudrillard a écrit des tas de choses fascinantes là-dessus. Lorsqu'il
dit : « La séduction représente la maîtrise de l'univers
symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l'univers
réel. », il est loin d'avoir tort... Nous confondons évidemment, dans nos
rapports à l'amour, la séduction et le pouvoir sur l'autre. Aujourd'hui, sortir
son jouet high tech et demander un numéro après une nuit de baise explosive,
implique de facto que l'autre soit sur la même longueur d'onde. Ici, pas de
séduction de l'autre, mais sa simple chosification. Celui qui a un I-Phone
aujourd'hui, c'est le même pantin qui sortait son portable SAGEM au restaurant
en 1995 : il est dans le vent, il a l'objet absolu, la marque d'argent, de
pouvoir, il est fun, il est grand et puissant. Rappelez-vous en 1985, nous
voulions tous des walkman, un peu pour ces raisons-là : disposer
facilement d'une touche, d'un regard différent d'autrui à notre endroit. Notre
rapport à l'objet est indissociable de notre rapport à nous-mêmes. L'objet, et
celui-là en particulier, c'est l'enfant qui dort en nous qui vient à se
réveiller, et qui veut l'exprimer haut et fort, il veut se distinguer des
autres, être dans le vent. Son sentiment de puissance devient aussitôt
avéré : Nietzsche disait : l'enfance est une innocence, mais aussi
une négligence. J'ajouterais : le sentiment d'enfance est une innocence
surpuissante, et tout autant une négligence surpuissante, de soi-même comme de
l'autre....
Evidemment, arrivent les deux camps : ceux qui résistent à l'envie
d'appeler, et ceux qui y succombent et ne peuvent s'empêcher d'envoyer des
textos, des mails, des messages sur FB (l'I-Phone renforce notre idée de
pouvoir sur le monde, non la séduction du monde) : tous les moyens sont
bons pour que l'autre devienne partie prenante de notre univers ;
techniquement, la mécanique est très au point. Il est impossible de ne pas
avoir accès électronique à l'autre.
Humainement, et heureusement, l'autre a encore le choix de ne pas rappeler,
avec des raisons qui lui sont propres. Quel que pût avoir été le contexte de la
rencontre ou le moment fabuleux passé au pieux...
Ce petit billet simplement pour signifier à l'aimable engeance qui lit ces
lignes qu'il n'est pas si important qu'on soit transit devant son téléphone ou
qu'on joue l'indifférence, il faut simplement accepter que l'autre est un
humain, pas un numéro de téléphone ou un profil twitter, il n'est pas un
périphérique plus ou moins bien harmonisé avec notre petit monde de pédale
urbaine, et ça, malgré le râteau mémorable que je me suis pris, je trouve ça
vachement bien !
Bon vent !
"Avant que l'oeil ne perde sa capacité de voir, il verra jusqu'à un poil de
duvet. Quand l'oreille approche de la surdité, elle entend voleter un menu
insecte. Avant que sa bouche ne s'affadisse en buvant, elle distingue l'eau de
chaque source (...). Seul ce qui n'est pas poussé à l'extrême ne connaît pas de
retour."
Lie-Tseu-Sur le Destin.
"En ce siècle finissant, la mondialisation galopante et l'extension
vertigineuse des réseaux de communication de tous bords nous conduisent à être
livrés en pâture à notre toute-puissance infantile quand elle nous fait
comprendre la célébration et la consommation et nous amène à flirter
périlleusement avec nos propres frontières intérieures."
Jacques Salomé-Le Courage d'être Soi.
Le beau et vénérable Matoo rencontré à la Pride m'a donné envie d'accélérer une petite idée qui germait dans mes synapses depuis peu. Le monde des pédéblogueurs est vaste, varié, et sur un certain point complémentaire. L'idée de se rencontrer autour d'un verre m'est venue, fin août, début septembre par exemple. Nous pourrions échanger sur tout cela, se voir en vrai, savoir ce qui nous anime dans nos lignes, etc. Ceux qui sont intéressés peuvent écrire ici, et relayer l'info sur leur propre blog. A bientôt, maybe...
Commentaires
Surtout vénérable !
Oui pour le PédéParisCarnet !!
Ça aurait été avec plaisir qui je serais venu vous rencontrer autour d'un verre mais j'ai adopté le principe que nul ne doit savoir qui se cache derrière Lazare... peut-être un jour quelqu'un me reconnaitra au travers de mes écris mais, d'ici-là, je pourrai écrire ce que je veux sans aucune arrière-pensée source de tabou.
Je regrette fortement, ça aurait été un immense plaisir...
Belle démarche Lazare, il est vrai que nos billets sont relativement autonomes de ce que nous sommes ; tu écris ? Moi aussi, bon courage !
Merci pour ce billet.
Pour deux raisons, d'abord pour le subjonctif imparfait, ensuite parce que je suis en ce moment très partagé sur toutes ces questions :
- je possède un iphone mais je suis tout à fait conscient de la surconsommation à laquelle il pousse (est-il réellement indispensable d'avoir accès, constamment, à ses e-mails et à FB ? Mais une fois qu'on y a accès, comment résister ?)
-j'ai rencontré, par hasard, un garçon avec qui j'ai prochainement rendez-vous et qui entre temps m'a demandé comme ami sur FB. Que répondre ? Est-ce que trop dévoiler ne va pas tuer toute possibilité de séduction ? Que reste-t-il de la pudeur, de l'intimité ?
Excellente question. La plupart de mes séances de psy tournent autour de ça : nos rapports sociaux ont changé, nos rapports amoureux ont changé, nous sommes "virtuellement" transparents. Je trouve que le net annihile l'effet de surprise, optimise en revanche notre côté "voyeurisme", en même temps, il est très difficile de s'en détacher. Je pense que si mon mec m'invitait sur FB, j'rais, mais pour résoudre des questions que je n'oserais pas lui poser dans la vraie vie. Il m'est avis que les rapports amoureux évoluent finalement peu avec le temps, du Cantique des Cantiques à aujourd'hui, en passant par les Liaisons Dangereuses ou les lettres d'Abelard, nous n'avons guère évolué, quelque chose me dit que c'est tant mieux. Je te souhaite beaucoup de bonheur en tous les cas...
@ Pour Maigath
Si tu hésites !, explique lui pourquoi... ne lui laisse pas l'effet de surprise, comme moi(avec un mec) je lui ai fait une demande d'ami, et quelques jours après m'a viré sans me le dire, sans un mot...!, ça m'a fait mal, et pourtant je discute encore avec lui, va savoir pourquoi ?
"Je suis sûrement SM !" lol !.
Je comprends mieux ta question de samedi sur la manière dont j'ai rencontré mon mec
mais si le virtuel perd cette dimension amoureuse que l'on
n'attribue qu'au réel et (a fortiori) aux rencontres fortuites, il permet de
rencontrer certaines personnes que nous ne croiserions pas forcément sinon.
Nous en sommes l'exemple parfait. Vaste débat !
+1 pour le verre à la rentrée !