La chose célibataire aurait un mérite entre mille disent les penseurs positifs de l'hypermarché en face : renouer avec soi-même, prendre son rythme, se réapproprier sa propre vie pour, le jour où les batteries seront à nouveau disponibles et rechargées, rencontrer l'extase amoureuse avec une autre pile électrique elle aussi gonflée à bloc pour l'occasion. Les mots passe-partout, les phrases toutes faites sont légion et font leur joli petit dégât : "donne-toi du temps", "montre-toi disponible", "apprends à vivre pour toi", et toutes ces petites sentences sorties de l'horoscope de Métro qu'on veut nous asséner comme des principes de vie inextinguibles sans le moins du monde nous livrer une once de mode d'emploi. Ma préférée dans ce genre de belle petite saloperie, c'est la trop fameuse "sois toi-même".
Déjà, mon petit doigt me dit que même le moine chartreux retiré depuis les deux tiers de sa vie dans son monastère n'y est jamais arrivé. Platon a écrit de magnifiques pages là-dessus et il explique très simplement qu'être soi-même n'existe pas, que c'est uniquement par le regard de l'autre, c'est-à-dire le regard de celui qui reconnaît nos vices, nos vertus, nos qualités diverses, que nous sommes à même de forger une personnalité. Je cède la parole à Protagoras : "Si quelqu'un prétend exceller sur la flûte ou en tout autre art, alors qu'il ne s'y entend pas, on le raille, on le rebute et ses proches viennent le chapitrer sur sa folie ; mais en ce qui concerne la justice et les autres vertus politiques, si on connaît quelqu'un pour un homme injuste, et si, témoignant contre lui-même, il avoue la vérité devant le public, cette confession de la vérité qui passait tout à l'heure pour sagesse passe ici pour folie..." (Protagoras 322d-XII).
Que dit-il ? Simplement que le mec qui est lui-même en jouant mal du pipeau est perçu comme un mauvais joueur de pipeau, que l'homme injuste qui affirme lui-même l'être (injuste) sera pris pour un sot et un jean-foutre, quand bien même son honnêteté reflèterait pourtant le contraire... Les deux zozos ont pourtant bel et bien été eux-mêmes, mais ont-ils pour autant progressé ? Celui qui jouait comme un pied en est toujours au même stade, le type qui a une réputation, même en changeant, a du mal à se faire accepter... Lisez ce que rétorque Socrate à Protagoras pour le bouquet final, ce qui nous suffira, pour l'instant, c'est simplement qu'être soi-même est : d'une, très difficile, de deux, ce n'est aucunement un gage de réussite de sa propre existence. Et toc ! Disait Bouvard, sophiste patenté auquel je vais ressembler pour quelques paragraphes encore...
Retenons donc : être soi-même est une vaste arnaque. Moi, je dois bien avoir sept ou huit moi-mêmes qui coexistent amoureusement : au boulot, dans ma famille, avec mes potes, avec mes mecs, avec mes ex, avec des inconnus, sur internet, avec ma boulangère, dans mon bistrot... Je ne confonds pas convenance, familiarité et "être soi-même", du tout ; simplement, il m'arrive de préférer le Jérôme du boulot qui dit oui ou merde à celui d'avec feu son mec qui se dit "ah oui, mais si je lui dis oui, gna gna gna, et si je lui dis merde en revanche, gna gna gni..." et du coup, on ne dit rien. Et ben "ne rien dire", c'est aussi être soi même. Et re-toc !
Après, et c'est là que le bât blesse, ne rien dire, même en étant soi-même, ça finit par être pénible. Retenons ce que Protagoras affirme : comme le joueur de flûte, je joue comme une bouse et je me fais plaisir, mais en face on me raille et on se détourne de moi. Dans la vie des mecs c'est : "je concède, je me tais, ça tient, c'est équilibré et puis un jour, zhoufff, il s'est barré le sale animal qui voulait que je sois moi-même, que je dise oui ou merde, et patati et patalère..." (quand je dis Je, c'est un concept, vous vous doutez bien que j'ai trouvé depuis bien longtemps le secret de la sagesse éternelle et de la félicité amoureuse suprême...)

Arrive le moment fatal où il faut quand même qu'on retrouve un petit peu d'équilibre : qu'est-ce que je veux vraiment ? qu'est-ce que j'attends exactement d'un mec ? Et là, les copines, les blogs, les conseils, tout ça, c'est bien gentil, mais rien ne vaut la bonne vieille psychothérapie de chez mémère... Heureux l'homme qui n'en n'a jamais eu besoin... Tous mes ex étaient dans ce cas (des modèles d'équilibre, de force de l'esprit et des personnalités puissantes et rationnelles), moi, j'en ai usé un par mec (deux pour le dernier, un pendant, une après. M'aura coûté cher, la vache...).
La psy, elle est cool, parce qu'elle prononce trois phrases en une heure, empoche soixante euros et ces putains de phrases ont le don de vous tournebouler l'esprit entre deux séances. La dernière en date était "Soyez clément avec vous-même". Vous riez. Vous avez raison, ça ne vaut guère mieux que les âneries brocardées quelques kilomètres plus haut (oui, mes billets sont trop longs, je fais ce que je veux, vous n'êtes pas obligés de tout lire non plus...). Mais la relation avec la dame, ce que Lacan nommait la "neutralité bienveillante", cet oxymore qui n'existe pas avec les amis, avec la famille, avec l'horoscope de Métro, cette petite chose-là m'a incroyablement aidé. Je vous la souffle à l'oreille, n'étant pourtant ni neutre, ni bienveillant... En tous les cas, pour ceux qui sont au plus bas, un petit sacrifice hebdomadaire vaut sans doute mieux que des soirées entières de déprime. C'était là que je voulais venir.
Bon vent !
"Il faut déclarer sans détour la vanité parfaite d'un ascétisme qui n'a d'autre idéal que le perfectionnement du "moi", de cet ascétisme que l'on pourrait appeler "égocentrique". Les résultats qu'il donne sont bien maigres, et bien décevants les fruits que l'on en tire : qui n'a semé que selon l'homme ne récoltera que de l'humain." Un Chartreux-Amour et Silence.