Le célibataire, la psy et les mecs
Par Jérôme le mardi 19 mai 2009, 23:28 - anti depressive delivery - Lien permanent
La chose célibataire aurait un mérite entre mille disent les penseurs
positifs de l'hypermarché en face : renouer avec soi-même, prendre son
rythme, se réapproprier sa propre vie pour, le jour où les batteries seront à
nouveau disponibles et rechargées, rencontrer l'extase amoureuse avec une autre
pile électrique elle aussi gonflée à bloc pour l'occasion. Les mots
passe-partout, les phrases toutes faites sont légion et font leur joli petit
dégât : "donne-toi du temps", "montre-toi disponible", "apprends à vivre
pour toi", et toutes ces petites sentences sorties de l'horoscope de Métro
qu'on veut nous asséner comme des principes de vie inextinguibles sans le moins
du monde nous livrer une once de mode d'emploi. Ma préférée dans ce genre de
belle petite saloperie, c'est la trop fameuse "sois toi-même".
Déjà, mon petit doigt me dit que même le moine chartreux retiré depuis les deux
tiers de sa vie dans son monastère n'y est jamais arrivé. Platon a écrit de
magnifiques pages là-dessus et il explique très simplement qu'être soi-même
n'existe pas, que c'est uniquement par le regard de l'autre, c'est-à-dire le
regard de celui qui reconnaît nos vices, nos vertus, nos qualités diverses, que
nous sommes à même de forger une personnalité. Je cède la parole à
Protagoras : "Si quelqu'un prétend exceller sur la flûte ou en tout
autre art, alors qu'il ne s'y entend pas, on le raille, on le rebute et ses
proches viennent le chapitrer sur sa folie ; mais en ce qui concerne la
justice et les autres vertus politiques, si on connaît quelqu'un pour un homme
injuste, et si, témoignant contre lui-même, il avoue la vérité devant le
public, cette confession de la vérité qui passait tout à l'heure pour sagesse
passe ici pour folie..." (Protagoras 322d-XII).
Que dit-il ? Simplement que le mec qui est lui-même en jouant mal du
pipeau est perçu comme un mauvais joueur de pipeau, que l'homme injuste qui
affirme lui-même l'être (injuste) sera pris pour un sot et un jean-foutre,
quand bien même son honnêteté reflèterait pourtant le contraire... Les deux
zozos ont pourtant bel et bien été eux-mêmes, mais ont-ils pour autant
progressé ? Celui qui jouait comme un pied en est toujours au même stade,
le type qui a une réputation, même en changeant, a du mal à se faire
accepter... Lisez ce que rétorque Socrate à Protagoras pour le bouquet final,
ce qui nous suffira, pour l'instant, c'est simplement qu'être soi-même
est : d'une, très difficile, de deux, ce n'est aucunement un gage de
réussite de sa propre existence. Et toc ! Disait Bouvard, sophiste patenté
auquel je vais ressembler pour quelques paragraphes encore...
Retenons donc : être soi-même est une vaste arnaque. Moi, je dois bien
avoir sept ou huit moi-mêmes qui coexistent amoureusement : au boulot,
dans ma famille, avec mes potes, avec mes mecs, avec mes ex, avec des inconnus,
sur internet, avec ma boulangère, dans mon bistrot... Je ne confonds pas
convenance, familiarité et "être soi-même", du tout ; simplement, il
m'arrive de préférer le Jérôme du boulot qui dit oui ou merde à celui d'avec
feu son mec qui se dit "ah oui, mais si je lui dis oui, gna gna gna, et si je
lui dis merde en revanche, gna gna gni..." et du coup, on ne dit rien. Et ben
"ne rien dire", c'est aussi être soi même. Et re-toc !
Après, et c'est là que le bât blesse, ne rien dire, même en étant soi-même, ça
finit par être pénible. Retenons ce que Protagoras affirme : comme le
joueur de flûte, je joue comme une bouse et je me fais plaisir, mais en face on
me raille et on se détourne de moi. Dans la vie des mecs c'est : "je
concède, je me tais, ça tient, c'est équilibré et puis un jour, zhoufff, il
s'est barré le sale animal qui voulait que je sois moi-même, que je dise oui ou
merde, et patati et patalère..." (quand je dis Je, c'est un concept, vous vous
doutez bien que j'ai trouvé depuis bien longtemps le secret de la sagesse
éternelle et de la félicité amoureuse suprême...)
Arrive le moment fatal où il faut quand même qu'on retrouve un petit peu
d'équilibre : qu'est-ce que je veux vraiment ? qu'est-ce que
j'attends exactement d'un mec ? Et là, les copines, les blogs, les
conseils, tout ça, c'est bien gentil, mais rien ne vaut la bonne vieille
psychothérapie de chez mémère... Heureux l'homme qui n'en n'a jamais eu
besoin... Tous mes ex étaient dans ce cas (des modèles d'équilibre, de force de
l'esprit et des personnalités puissantes et rationnelles), moi, j'en ai usé un
par mec (deux pour le dernier, un pendant, une après. M'aura coûté cher, la
vache...).
La psy, elle est cool, parce qu'elle prononce trois phrases en une heure,
empoche soixante euros et ces putains de phrases ont le don de vous
tournebouler l'esprit entre deux séances. La dernière en date était "Soyez
clément avec vous-même". Vous riez. Vous avez raison, ça ne vaut guère mieux
que les âneries brocardées quelques kilomètres plus haut (oui, mes billets sont
trop longs, je fais ce que je veux, vous n'êtes pas obligés de tout lire non
plus...). Mais la relation avec la dame, ce que Lacan nommait la "neutralité
bienveillante", cet oxymore qui n'existe pas avec les amis, avec la famille,
avec l'horoscope de Métro, cette petite chose-là m'a incroyablement aidé. Je
vous la souffle à l'oreille, n'étant pourtant ni neutre, ni bienveillant... En
tous les cas, pour ceux qui sont au plus bas, un petit sacrifice hebdomadaire
vaut sans doute mieux que des soirées entières de déprime. C'était là que je
voulais venir.
Bon vent !
"Il faut déclarer sans détour la vanité parfaite d'un ascétisme qui n'a
d'autre idéal que le perfectionnement du "moi", de cet ascétisme que l'on
pourrait appeler "égocentrique". Les résultats qu'il donne sont bien maigres,
et bien décevants les fruits que l'on en tire : qui n'a semé que selon
l'homme ne récoltera que de l'humain." Un Chartreux-Amour et Silence.
Commentaires
merci pour ce billet (toujours trop court) qui semble avoir été écrit pour moi
je vais donc laisser tomber l'objectif d'être moi-même, c'est vrai que
l'idée est idiote
Être soi même est une chose peut être impossible, mais savoir qui on est en est une autre par laquelle il faut d'abord commencer. Et la tâche est immense...
Etre soi, c'est quoi ?
Connaître les autres "c'est la sagesse...!", se connaître soi-même "c'est la sagesse suprême...!"
L'autre me constitue, comme il peut aussi me détruire...
Je blogue depuis bientôt cinq ans et consulte un psy depuis 1 an 1/2. Je mets en relation ces deux faits car ils procèdent d'une même intention initiale : faire le point sur moi-même. Et à ce stade, je dirais qu'il y a un "soi-même" fondamental, petit comme un noyau, et un "soi-même" maléable dépendant de notre histoire. Aujourd'hui je préfère donc prétendre que je DEVIENS qui je SUIS, compte tenu toutefois que le point de départ reste vivace dans notre personnalité. J'en fais d'autant plus l'expérience que je vis actuellement une période de transition personnelle décisive qui me remet en question en profondeur.
Je sympathise avec ta dernière partie. J'ai longtemps été critique à l'égard du recours à un thérapeute, et depuis que j'ai accepté ce "jeu" je dois avouer qu'il y a du bénéfice. Tu as raison aussi de souligner que le travail se poursuit entre deux séances (mon psy à également cette habitude de clore la demi-heure de consultation par une phrase-clé).
J'ai oublié de préciser que tu commets peut-être une erreur d'appréciation en confondant le "soi-même" et la duplicité dont nous sommes capables selon les circonstances. Ces facettes multiples (ou cloisonnement des rapports), à mon sens, restent superficielles (à condition qu'elles ne soit pas le signe d'une pathologie). Nous ne sommes pas obligés de communiquer de façon égale avec des individus ou des groupes différents, même si certains le font parce que leur "soi-même" radical les y incite. Par exemple, je suis fondamentalement taciturne, mais certaines personnes m'invitent à communiquer momentanément plus aisément : je suis donc de nature taciturne, et le fait de communiquer momentanément plus aisément ne fait pas de moi un être fondamentalement bavard
Non non, je ne confonds pas, c'est simplement que je me demande si cette duplicité n'est pas tout simplement la bonne définition d'être soi-même... Je n'en sais rien, à dire vrai...