Les mouches du temps
Par Jérôme le jeudi 16 avril 2009, 23:16 - anti depressive delivery - Lien permanent
Le comportementaliste Paul Watzlawick, fondateur de l'école de Palo Alto, a
consacré plusieurs ouvrages à démontrer que la réalité, que nous pensons
tangible et indiscutable, n'existait pas. Nos perceptions, nos sensations, nos
douleurs recèlent une part inexprimable, intransposable d'une personne à
l'autre, et pour démontrer ce que nous croyons vrai, il faut un arsenal de
technologies inaccessibles.
Cette fenêtre qui est derrière moi , par exemple, et que je ne vois pas en ce
moment puisque j'écris, je ne puis démontrer pleinement son existence,
d'ailleurs, vous n'êtes pas censé me croire lorsque j'affirme qu'il y a une
fenêtre derrière moi en ce moment, et quand vous me lirez, vous en serez encore
moins sûr... Si je plaçais un miroir face à mon bureau, qui reflèterait cette
même fenêtre, le temps parcouru par la lumière entre l'objet et son reflet, si
infime soit-il, resterait suffisamment long pour ne pas attester totalement
l'existence de la dite fenêtre à l'instant T. Ma voisine d'en face verra quant
à elle une autre fenêtre que la mienne, elle ne seront donc pas les mêmes.
Watzlawick, dans L'Invention de la Réalité et dans Réalité de la
Réalité s'est ainsi amusé à détailler nos conceptions du monde, notre idée
sur le réel, pour démontrer (il fut d'ailleurs vertement critiqué pour cela)
qu'il n'existait matériellement aucune preuve, aucune inférence parfaitement
fiable permettant de juger que ce que nous appelons un fait est réel.
Dans un de ses chapitres, il évoque "les mouches du temps", ce
qu'entendra un anglais auquel on affirme que le temps passe : "Time
Flies". Ce que l'un traduira sous la forme d'un adage populaire, un autre
y verra des mouches un peu curieuses. Ce sont ces petites confusions, variables
d'un individu à l'autre, qui fondent la psychologie comportementaliste,
l'hypnose. Le thérapeute essaie de saisir la réalité du patient, de s'y
introduire et de travailler en la prenant en considération. Ce travail est, ou
devrait être, celui du pédagogue, également. Cette "inexistence" de la réalité
peut aller très loin, et prouver la réalité de Dieu, devenant le seul principe
absolu et factuel, une certitude aux regards de l'immatérialité et du caractère
insaisissable du monde qui nous entoure. Blaise Pascal avait effleuré et
pressenti ce sujet dans un très beau texte teinté du pessimisme un peu
pisse-froid naturel au personnage : "Voilà où nous mènent les
connaissances naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de
réalité dans l'homme, et si elles le sont, il y trouve un grand sujet
d'humiliation..." (pensée 230)
Cette petite apostille m'est venue à l'idée après une conversation avec un ami
qui déplorait un souci quotidien du célibataire : "pourquoi diable ça ne
fonctionne pas avec un mec alors que sur le papier, il n'existe aucune raison
objective pour qu'on ne s'entende pas ?" Le contraire serait épuisant, nous
nous mettrions en couple quasi quotidiennement. En y regardant d'un peu plus
prêt, nous décrivons une relation amoureuse qui fonctionne bien avec des termes
irrationnels : nous parlons de "magie", d'"alchimie" de
la rencontre, nous évoquons la guigne et même les plus sceptiques et rationnels
d'entre nous emploie des expressions teintées de mystère : "la roue
tourne", "un de perdu, dix de retrouvés", "nous n'étions pas
sur la même longueur d'onde", "nous sommes sur deux planètes
différentes". Parfois, la sentence est définitive et relève de
l'oxymore : "il ne savait pas ce qu'il voulait". Rappelons aussi
l'air de Ferrat : "aimer, à perdre la raison...". Amour et fait ne
s'entendent pas, acceptons-le ainsi.
Loin de moi l'idée de sombrer dans un relativisme peu constructif, mais il me
semble clair que l'amour ne peut en aucune manière être cerné par des
mécanismes explicatifs rationnels, par des équations et des relations causales.
Les mathématiques n'ont aucune place dans ce domaine. La réalité de l'autre est
parfois telle que, bien qu'elle nous fasse écho (nous sommes des animaux
sociaux et empathiques, ne l'oublions pas), elle ne s'inscrit pas durablement
dans nos systèmes. L'erreur serait de penser que nous y serions pour quelque
chose, qu'il faudrait s'améliorer ou qu'il faudrait évoluer. Ces
opérations : évolution, amélioration, viennent naturellement, à condition
de garder un projet de vie, une ligne, un point de mire. Nos temps sont variés,
nos mondes le sont tout autant et plus les années passent, plus je me demande
si nous avons un quelconque contrôle sur tout ceci.
Bon vent !
"Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les
Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante et leurs dieux noirs
comme du charbon (...). On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un
dieu, ils lui donneraient trois côtés. Mon cher Usbek, quand je vois des hommes
qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la Terre, qui n'est qu'un point de
l'Univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais
comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.
Montesquieu-Lettres Persanes. Lettre LIX.
Commentaires
Tu nous refait le coup de la solitude, why ?
Faut-il attendre après lui ou être acteur de la rencontre ?... oui, mais des rencontres sans perdre la magie de l'attirance entre deux êtres !...
La rencontre, c'est ce qui fait se rencontrer deux événements complètement indépendants l'un de l'autre, qui concordent soudain dans le temps et dans l'espace.
Tout dépend de toi Jérôme !
L'amour est le voile entre aimé et amant.
L'amour et le doute ne se parlent jamais. Khalil Gibran
"Tu nous refais ! " désolé !!!
J'allai(t) le dire...
@ Agape : 1) Toujours être acteur de la rencontre, même si l'un devance l'autre 2) Gibran sous-estime les vertus du doute. Ou bien il confond "amour" et "dévotion".
@ Jérôme : J'ai bien aimé ce billet, même s'il est assez facile d'affirmer qu'une réalité ne saurait être définitivement partagée. Très souvent, avec mon conjoint, un bref regard confirme que nous partageons régulièrement, instinctivement, la même vision de ce à quoi nous assistons.
Il se trouve que je suis légèrement daltonien. Je ne vois donc pas le bleu turquoise comme tu le vois. Mais je connais mon handicap et je sais qu'il existe une référence commune qui me dit que j'ai tort de voir "vert pomme" le bleu turquoise, ou bien que ce jaune n'est pas un blanc, ou encore que tel bleu ou tel brun n'est pas du noir.
De même, puisque je mesure 1m93, je me méfie quand on me dit d'un inconnu qu'il est grand : je ne rapporte pas tout à moi et aussitôt je classe "grand" dans la fourchette "1m80/85".
Ton philosophe semble donc négliger notre propriété à coïncider à une échelle commune...
Ah oui, aussi : cessons de croire que nous sommes différents indéfiniment sous prétexte que nous sommes des individus : "individus" signifie justement que nous sommes "indivisibles"...
Plus malheureux que tous est celui qui n'aime plus et ne peut oublié qu'il a aimé... qu'un autre vous aime encore quand vous ne pouvez plus vous aimer vous-même... à force d'échecs répétés, ce désir meurt, et l'amour meurt aussi...
Le désir est la moitié de la vie.
L'indifférence est la moitié de la mort. Khalil Gibran
Chouchou,
Quand ça ne marche pas, dire "un de perdu...", "la roue tourne" "il n'y avait pas d'alchimie", c'est une façon de ne pas avoir à regarder la vérité en face, de ne pas se remettre réellement en question. L'homme est archi doué pour ça, c'est même, à mon avis, son occupation principale. Eviter de réfléchir réellement sans passions sur lui-même et se forcer à agir en conséquence pour améliorer son relationnel, son efficacité, son intégration au monde et son humanité.
En ce qui me concerne, je préfère regarder sans fard, ce qui ne marchait pas et dire "Je n'ai pas envie de faire l'effort de supporter ci ou ça" "Je ne m'y sens pas prêt" que de dire que ça manquait d'alchimie ou que je ne sais pas ce qui n'a pas marché. On sait TOUJOURS au fond de soi pourquoi ça n'a pas marché.
C'est se l'avouer à soi et, éventuellement, oser le dire à un autre qui est problématique. Parce que l'être humain craint une seule chose, c'est qu'à trop penser rationnellement, sans se laisser influencer par ses sentiments, il ne finisse par perdre la seule chose qui le fait avancer : cet espoir fou qu'un jour il sera heureux.
Alors qu'il ferait mieux de réfléchir clairement, posément sur ce qui le rend réellement heureux (rationnel ou pas). Il se rendra compte alors que ces choses là évoluent et qu'il aura toujours quelquechose à accomplir pour parfaire son bonheur et qu'il n'a aucune raison de craindre que son espoir de bonheur n'a aucune raison de se tarir. Que la réflexion ne l'en privera jamais. Qu'il aura toujours l'envie pour peu qu'il s'en donne les moyens. En y réfléchissant calmement, sans passion aucune, justement.
Pour répondre à ta dernière question tu as UN contrôle sur ta vie. C'est TOI qui décide du programme, d'un bout à l'autre (y compris quand tu décides de te plier à des lois "imposées" c'est TOI qui décide). Ta volonté (ou ton manque de volonté de l'exercer) est primordiale pour déterminer ce que tu fais du packaging de départ.
Selon moi (mais on peut ne pas être d'accord), le bonheur est une action volontaire, consciente, réfléchie.
Et c'est aussi pour cette raison, qu'on se déteste autant d'aller mal ;op
@Leto : Mince, tu vises juste là, sauf sur une expression qui m'agage par ses relents madelinesques : "il faut s'en donner les moyens", en sentiment, tu peux te donner plein de moyens, tu peux être le plus clairvoyant possible sur ton fonctionnement, il est des choses qu'on ne contrôle pas forcément. Bon, je fais des généralisations outrancières, il faudrait affiner (on va encore dire que ce blog est prise de tête comme me le disait un courrier reçu cette semaine
).
@Kab Aod : super argument, ça nous est tous arrivé, cette conjonction de regards, je me demande même si ce n'est tout simplement pas la définition basique de l'état amoureux.
@Agape : Celui qui n'aime plus ne le fait pas forcément volontairement, c'est avant tout de la crainte, qui, paradoxalement, peut être estompée au contact de l'autre. Beaucoup de discours affirment qu'il faut s'aimer et être bien avec soi pour aimer, il existe des cas où un partenaire aide à être bien, enfin, je pense...