Le comportementaliste Paul Watzlawick, fondateur de l'école de Palo Alto, a consacré plusieurs ouvrages à démontrer que la réalité, que nous pensons tangible et indiscutable, n'existait pas. Nos perceptions, nos sensations, nos douleurs recèlent une part inexprimable, intransposable d'une personne à l'autre, et pour démontrer ce que nous croyons vrai, il faut un arsenal de technologies inaccessibles.
Cette fenêtre qui est derrière moi , par exemple, et que je ne vois pas en ce moment puisque j'écris, je ne puis démontrer pleinement son existence, d'ailleurs, vous n'êtes pas censé me croire lorsque j'affirme qu'il y a une fenêtre derrière moi en ce moment, et quand vous me lirez, vous en serez encore moins sûr... Si je plaçais un miroir face à mon bureau, qui reflèterait cette même fenêtre, le temps parcouru par la lumière entre l'objet et son reflet, si infime soit-il, resterait suffisamment long pour ne pas attester totalement l'existence de la dite fenêtre à l'instant T. Ma voisine d'en face verra quant à elle une autre fenêtre que la mienne, elle ne seront donc pas les mêmes. Watzlawick, dans L'Invention de la Réalité et dans Réalité de la Réalité s'est ainsi amusé à détailler nos conceptions du monde, notre idée sur le réel, pour démontrer (il fut d'ailleurs vertement critiqué pour cela) qu'il n'existait matériellement aucune preuve, aucune inférence parfaitement fiable permettant de juger que ce que nous appelons un fait est réel.
Dans un de ses chapitres, il évoque "les mouches du temps", ce qu'entendra un anglais auquel on affirme que le temps passe : "Time Flies". Ce que l'un traduira sous la forme d'un adage populaire, un autre y verra des mouches un peu curieuses. Ce sont ces petites confusions, variables d'un individu à l'autre, qui fondent la psychologie comportementaliste, l'hypnose. Le thérapeute essaie de saisir la réalité du patient, de s'y introduire et de travailler en la prenant en considération. Ce travail est, ou devrait être, celui du pédagogue, également. Cette "inexistence" de la réalité peut aller très loin, et prouver la réalité de Dieu, devenant le seul principe absolu et factuel, une certitude aux regards de l'immatérialité et du caractère insaisissable du monde qui nous entoure. Blaise Pascal avait effleuré et pressenti ce sujet dans un très beau texte teinté du pessimisme un peu pisse-froid naturel au personnage : "Voilà où nous mènent les connaissances naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de réalité dans l'homme, et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation..." (pensée 230)
Cette petite apostille m'est venue à l'idée après une conversation avec un ami qui déplorait un souci quotidien du célibataire : "pourquoi diable ça ne fonctionne pas avec un mec alors que sur le papier, il n'existe aucune raison objective pour qu'on ne s'entende pas ?" Le contraire serait épuisant, nous nous mettrions en couple quasi quotidiennement. En y regardant d'un peu plus prêt, nous décrivons une relation amoureuse qui fonctionne bien avec des termes irrationnels : nous parlons de "magie", d'"alchimie" de la rencontre, nous évoquons la guigne et même les plus sceptiques et rationnels d'entre nous emploie des expressions teintées de mystère : "la roue tourne", "un de perdu, dix de retrouvés", "nous n'étions pas sur la même longueur d'onde", "nous sommes sur deux planètes différentes". Parfois, la sentence est définitive et relève de l'oxymore : "il ne savait pas ce qu'il voulait". Rappelons aussi l'air de Ferrat : "aimer, à perdre la raison...". Amour et fait ne s'entendent pas, acceptons-le ainsi.
Loin de moi l'idée de sombrer dans un relativisme peu constructif, mais il me semble clair que l'amour ne peut en aucune manière être cerné par des mécanismes explicatifs rationnels, par des équations et des relations causales. Les mathématiques n'ont aucune place dans ce domaine. La réalité de l'autre est parfois telle que, bien qu'elle nous fasse écho (nous sommes des animaux sociaux et empathiques, ne l'oublions pas), elle ne s'inscrit pas durablement dans nos systèmes. L'erreur serait de penser que nous y serions pour quelque chose, qu'il faudrait s'améliorer ou qu'il faudrait évoluer. Ces opérations : évolution, amélioration, viennent naturellement, à condition de garder un projet de vie, une ligne, un point de mire. Nos temps sont variés, nos mondes le sont tout autant et plus les années passent, plus je me demande si nous avons un quelconque contrôle sur tout ceci.
Bon vent !
"Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante et leurs dieux noirs comme du charbon (...). On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la Terre, qui n'est qu'un point de l'Univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.
Montesquieu-Lettres Persanes. Lettre LIX.