Voici un titre que j'aurais aimé trouver tout seul, mais comme souvent, penser seul ne suffit pas, ne permet pas toujours de se renouveler, parfois, empêche même de créer. Les influences, les rencontres, les lectures, sont des ciments de l'existence, ils permettent de pousser les murs, de les élever, d'enrichir quotidiennement notre royaume. Ce billet va, à nouveau, parler de la solitude, car s'entend, se dit, se pense parfois une forme nouvelle, une troisième, et des plus inquiétantes de cet état que nous connaissons tous et qui réserve bonnes comme mauvaises surprises. Nous avions déjà décrit les deux solitudes, la bonne et la mauvaise : l'accomplissement de l'une et l'état d'abandon et de dégoût de soi que confère la seconde. Une troisième existe, et nous ne la soupçonnions pas. Il s'agit de la solitude réfléchie, mûrie, pensée et raisonnée. Cette solitude-là est terrible, parce qu'elle nous enferme dans une posture, résumable en ces termes : "Je suis mieux seul qu'en couple, au moins je ne déprime pas, et finalement, la vie n'est pas si mal, restons donc seul, ainsi, je ne souffrirai plus de ruptures, d'impatiences ou d'attentes..." Contre l'attente, privilégions l'oubli de soi, la négation de l'amour, et vivons, vaille que vaille, en étant vaguement convaincu que cette situation n'est finalement pas si terrible... Me fais-je bien comprendre ?
Il est vrai que la vie à deux n'est pas reposante, en tous les cas, et ces pages sont là pour exprimer cette idée force : la vie à deux n'est pas un gage d'accomplissement existentiel, ce n'est pas la solution à un mal, elle n'est qu'une forme différente de la vie, de notre vie. Elle vient la ponctuer, incidemment, en général sans que nous l'ayons choisie. Se fermer à cet événement, c'est une autre démarche, plus pernicieuse, parce qu'elle repose sur une réflexion, parce qu'elle est mûrie et s'avère même parfois vérifiée : "nous sommes mieux seuls que mal accompagnés", entend-on. C'est un fait, également : les histoires d'amour s'achèvent plus souvent qu'elles ne durent, et cet achèvement fait du mal. Il est donc légitime de renoncer, de rester cloîtré, de se fermer aux regards, aux rencontres, aux discussions que nous serions amenés à mener. Nous y sommes tous passés.
Il est tout de même dangereux de s'enferrer dans ce que nous dicte notre ego, même s'il semble avoir raison, même s'il a peut-être raison d'ailleurs. La logique a de toute façon forcément raison devant l'illogique, mais comme l'amour ne puise aucune racine dans la logique, il est impossible de résoudre quelques questions que ce soit à son propos ; en rhétorique, il me semble que cela s'appelle une aporie (un embarras pour choisir entre deux propositions, disait Aristote).
Certes, aimer est une des choses les plus difficiles au monde, mais il s'agit aussi d'une des portes ouvertes les plus rafraîchissantes, parce qu'elle abat nos idées préconçues et nous transforme. C'est au contact de l'autre, d'une autre histoire que nous grandissons. L'amitié remplit ce rôle, à part égale. L'amour ajoute une touche plus inédite, que je pressens mais sur laquelle il m'est impossible de mettre un mot. Ce que les amis bouleversent en nous par leurs paroles, leurs actes ou leurs histoires, l'amour le révolutionne et l'entérine. Renoncer à aimer, c'est finalement renoncer à une partie naturelle de nous-mêmes, qu'au lieu de dompter et de maîtriser (difficilement, je le concède), nous faisons avorter. Méfions-nous donc de l'aigreur. Qu'on ait peur, c'est compréhensible, mais la peur s'effondre face à l'expérience, face au recul, face à la réflexion. Un petit enfant sera effrayé à l'idée de traverser la rue, mais guidé, en ayant grandi, il finira par être attentif aux feux, et il aura ainsi appris à ne plus avoir peur des voitures sur la chaussée. En amour, c'est la même chose : nous avons peur de traverser, mais nous savons aussi que cette traversée peut être sans danger. La peur ne résout rien, elle paralyse, parfois nous fait faire des bêtises.Ne laissons pas la crainte dicter notre existence.
Bon vent !
"Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante." Erri De Luca-Le Contraire de Un
feu vert