Je suis allé voir Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett. Honnêtement, le film, en soi, n'est pas un chef d'oeuvre : c'est mièvre, la mise en scène est sombre, et l'idéologie New Age qui s'en dégage est particulièrement gonflante. Mais un fait : deux nuits d'insomnies, et de repenser au film, aux conséquences et aux implications d'un scénario improbable : quid de l'homme qui ne vieillit pas ? quid de celui qui, à mesure que les années passent, s'embellit, devient désirable et attirant, et qui meurt enfant. J'espère ne pas devenir comme certains militants LGBT, à voir de la pédalerie partout, mais ce putain de film a curieusement produit un effet de malaise.
Nous vieillissons, tous, et il serait malhonnête d'affirmer que ça nous est totalement indifférent. Je vais avoir 36 ans, ce n'est rien du tout, pourtant, j'ai la sensation que la recherche amoureuse a maintenant pris un autre tour : le temps des expériences est terminé, arrive celui des accomplissements, des choix. Beaucoup de gens, dans mes âges, sont déjà en couple, depuis parfois plus de dix ans, ils ont su commencer plus tôt. Passés les trente ans, ce n'est pas forcément plus difficile de rencontrer quelqu'un, mais il me semble que les alternatives se réduisent. Il y a dix ans, il m'étais plus facile de tomber amoureux, les hommes étaient encore des inconnus, et de s'engouffrer, expérimentalement, dans des histoires qui, aujourd'hui, à raison, me feraient fuir. L'alternative est claire : rester seul ou s'installer, la seconde option est plus difficile, je ne suis pas persuadé qu'elle me conviendrait. Tout cela semble trop difficile, nos vies sont sur des rails, professionnels, familiaux, sociaux, immobiliers aussi. Je ne suis pas certain qu'il soit si facile de renoncer à une part de ce que nous avons construit pour entamer, avec un inconnu, une histoire d'amour dont nous soupçonnons d'emblée l'issue fatale, à mesure que les années ont porté leurs coups de griffe, parfois durablement, si ce n'est définitivement.
Voilà pourquoi l'histoire de cet homme né vieillard qui mourra enfant m'a finalement bouleversé : lui, également, n'a plus de choix. Il devient beau, il séduit à nouveau, mais l'expérience que lui a conférée son existence, ses névroses, ses angoisses, ne lui rendent pas la vie forcément plus facile. Sans dévoiler la fin du film, il ne finira pas ses jours seuls, mais à quel prix. Les Anglo-Saxons évoquent la Middle Age Crisis, cette période de l'existence, entre 35 et 45 ans, où des choix doivent être accomplis, où des craintes doivent être estompées, où des névroses doivent être, au moins partiellement, réglées. Beaucoup de mes amis célibataires vivent ces années charnières, sans rien attendre de grandiose de l'avenir, parce que nous avons compris qu'une histoire d'amour n'était pas grandiose, elle n'est, comme le disait je ne sais plus quelle psy, que "la rencontre de deux névroses". Nous savons tous que les histoires d'amour n'ont pas une issue écrite à l'avance, nous savons aussi qu'elles peuvent mal se terminer, nous savons enfin que nous en avons malgré tout encore envie, sinon s'installe l'aigreur, dont au passage il faudra que nous parlions un jour...
Benjamin Button nous montre que les rides intérieures sont finalement plus repoussantes, plus isolantes que celles de notre épiderme ; certaines pédales s'acharnent à être des Peter Pan, tandis que nous devenons, jour après jour, des Great Gatsby...

Bon vent !

"Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant... Et un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé."
Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique.
b button