Vieillir
Par Jérôme le mardi 17 février 2009, 10:18 - anti depressive delivery - Lien permanent
Je suis allé voir Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett.
Honnêtement, le film, en soi, n'est pas un chef d'oeuvre : c'est mièvre,
la mise en scène est sombre, et l'idéologie New Age qui s'en dégage est
particulièrement gonflante. Mais un fait : deux nuits d'insomnies, et de
repenser au film, aux conséquences et aux implications d'un scénario
improbable : quid de l'homme qui ne vieillit pas ? quid de celui qui,
à mesure que les années passent, s'embellit, devient désirable et attirant, et
qui meurt enfant. J'espère ne pas devenir comme certains militants LGBT, à voir
de la pédalerie partout, mais ce putain de film a curieusement produit un effet
de malaise.
Nous vieillissons, tous, et il serait malhonnête d'affirmer que ça nous est
totalement indifférent. Je vais avoir 36 ans, ce n'est rien du tout, pourtant,
j'ai la sensation que la recherche amoureuse a maintenant pris un autre
tour : le temps des expériences est terminé, arrive celui des
accomplissements, des choix. Beaucoup de gens, dans mes âges, sont déjà en
couple, depuis parfois plus de dix ans, ils ont su commencer plus tôt. Passés
les trente ans, ce n'est pas forcément plus difficile de rencontrer quelqu'un,
mais il me semble que les alternatives se réduisent. Il y a dix ans, il m'étais
plus facile de tomber amoureux, les hommes étaient encore des inconnus, et de
s'engouffrer, expérimentalement, dans des histoires qui, aujourd'hui, à raison,
me feraient fuir. L'alternative est claire : rester seul ou s'installer,
la seconde option est plus difficile, je ne suis pas persuadé qu'elle me
conviendrait. Tout cela semble trop difficile, nos vies sont sur des rails,
professionnels, familiaux, sociaux, immobiliers aussi. Je ne suis pas certain
qu'il soit si facile de renoncer à une part de ce que nous avons construit pour
entamer, avec un inconnu, une histoire d'amour dont nous soupçonnons d'emblée
l'issue fatale, à mesure que les années ont porté leurs coups de griffe,
parfois durablement, si ce n'est définitivement.
Voilà pourquoi l'histoire de cet homme né vieillard qui mourra enfant m'a
finalement bouleversé : lui, également, n'a plus de choix. Il devient
beau, il séduit à nouveau, mais l'expérience que lui a conférée son existence,
ses névroses, ses angoisses, ne lui rendent pas la vie forcément plus facile.
Sans dévoiler la fin du film, il ne finira pas ses jours seuls, mais à quel
prix. Les Anglo-Saxons évoquent la Middle Age Crisis, cette période de
l'existence, entre 35 et 45 ans, où des choix doivent être accomplis, où des
craintes doivent être estompées, où des névroses doivent être, au moins
partiellement, réglées. Beaucoup de mes amis célibataires vivent ces années
charnières, sans rien attendre de grandiose de l'avenir, parce que nous avons
compris qu'une histoire d'amour n'était pas grandiose, elle n'est, comme le
disait je ne sais plus quelle psy, que "la rencontre de deux névroses". Nous
savons tous que les histoires d'amour n'ont pas une issue écrite à l'avance,
nous savons aussi qu'elles peuvent mal se terminer, nous savons enfin que nous
en avons malgré tout encore envie, sinon s'installe l'aigreur, dont au passage
il faudra que nous parlions un jour...
Benjamin Button nous montre que les rides intérieures sont finalement plus
repoussantes, plus isolantes que celles de notre épiderme ; certaines
pédales s'acharnent à être des Peter Pan, tandis que nous devenons, jour après
jour, des Great Gatsby...
Bon vent !
"Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui
chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est
sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus
avant... Et un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant,
refoulés sans fin vers notre passé."
Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique.

Commentaires
Joli.
Tant le billet que la mise en parallèle de Benjamin Button et Gastby, deux personnages si particuliers de l'oeuvre de Fitzgerald.
J'ai 40 ans et vis depuis plus de 18 ans avec mon conjoint. Notre histoire d'amour (car à mon sens l'amour ne se vit que dans la perspective d'une histoire) a connu diverses formes, et prend actuellement une saveur qu'un être seul (et donc privé de cette expérience) ne saurait deviner ou goûter. Pour moi, vieillir aimant et aimé (je veux dire "vraiment", et non pas "vivre en couple pour vivre en couple"), reste à ce jour la plus importante lumière de mon existence.
"L'alternative est claire : rester seul ou s'installer (...) avec un inconnu", écris-tu : un vocabulaire bien sec, je trouve, même si plus tard tu avoues :" nous savons enfin que nous (...) avons malgré tout encore envie [d'histoires d'amour]".
Et en conclusion, je ne peux que douter de cette phrase : "...parce que nous avons compris qu'une histoire d'amour n'était pas grandiose". Tu n'expliques pas ta définition de "grandiose", mais personnellement c'est avec le mot "grandiose" que je projette de vieillir auprès de l'homme que j'ai rencontré à 22 ans...
Oui, ce billet était sans doute quelque peu teinté d'aigreur, vivre avec celui qu'on aime est évidemment grandiose sur le fond, les idéaux partagés, la fusion, ce que je sais, mais la vie de couple n'est pas toujours facile ou reluisante, c'est un peu ce que je voulais dire. Bienvenue ici en tous les cas !
Je fais partie de la nouvelle vague de lecteurs qui a dûe faire exploser tes statistiques depuis le lien récent de ton blog sur celui de Matoo ;
J'ai passé une longue journée de glande au bureau à parcourir les archives ;
Alors merci car les thèmes que tu abordes me touchent éminemment en tant que petite pédale esseulée, souvent plaquée ces derniers temps et qui n'y crois plus trop ;
On me dit parfois que j'écris bien, je réponds à chaque fois que non, que mon écriture est très banale, qu'il y en a qui ont un vrai talent, je saurai désormais conseiller un point de comparaison.
Encore merci.
Salut à toi
ah c'est pour ça l'explosion. Ben merci, profite bien, si ces
pages peuvent t'aider, elles sont là pour ça. Bon courage en tous les cas, et
écris... ça fait du bien...
c'est amusant parce que ton billet fait écho au mien. Je ne pense pas que vieillir soit si horrible. parce qu'il y a pire...
Beaucoup de questions qui nous sont communes. Entré "dans la vie" assez tardivement, j'envie souvent la fougueuse jeunesse que rien n'effaie et que tout séduit. Alors qu'autour de moi tout se stabilise j'ai - à l'aurore de la trentaine - l'amère impression d'une regretable stagnation...
L'aurore de la trentaine est pourtant un tremplin....
Très juste ta réflexion sur la fidélité dans les couples gays!!! je suis a 100% d'accord avec toi, et ça me fait plaisir de voir quelqu'un qui est d'accord avec moi car je tiens le même discours depuis très longtemps! La fidélité dans un couple gay est une imbécilité et une forme de masochisme!!!