Nous n'avons pas toujours de chance de vivre au XXIème siècle, je ne parle pas de Nicolas Sarkozy, du réchauffement climatique ou de la crise des sub-primes, tous ces bibelots épiphénoménaux ne sont que des soubresauts ridicules au regard de la gigantesque lame de fond qu'est l'histoire qui range au rang de simple et ridicule anecdote ce qui occupe pourtant l'essentiel de nos préoccupations d'occidental. Non, je veux parler de notre effroyable palette en matière de communication : aujourd'hui, nous pouvons, à tous moments, communiquer avec quelqu'un, par l'écrit, par la voix, par les abréviations, par le smileys, dans la rue, au bureau, jusque dans les chiottes. Pas une minute n'existe où nous ne sommes pas la proie d'autrui, d'une manière ou d'une autre, nous envoyons des messages, nous en attendons, et se crée, lentement, une nouvelle norme sociale, d'inédits protocoles, où il nous devient parfois de plus en plus insupportable d'attendre une réponse à un message envoyé depuis au moins trente secondes.
A bien y réfléchir, en matière amoureuse, cela a occasionné de considérables dégâts. Nous n'attendons plus, il nous faut des réponses, des nouvelles, le répondeur téléphonique est devenu le seul refuge à nombre d'entre nous, et ne pas avoir de rappel crée chez nous lassitude, incompréhension, mécontentement le cas échéant. Il n'a pas rappelé, et pourquoi ? Et je réessaie, tu crois ? Attends, j'ai un texto, merde, c'est Orange qui me propose ses promos... Le dimanche soir, nous attendons des nouvelles, le soir, en lisant ses mails, nous sommes à l'affût, derrière nos écouteurs, nos écrans ; dans la relation amoureuse sont venus s'immiscer des pixels, des bip sonores, des fréquences, des réseaux, des modems. C'est trop. Le mec que l'on convoite n'a plus d'excuse, il doit rappeler, il n'a plus de vie, il a un téléphone, qu'aurait-il de mieux à faire que répondre à nos appels éplorés et forcément plus importants que tout le reste... ?
Quand on y songe, tout cela n'est pas vieux. Héloïse et Abélard, Hadrien et Antinoüs, nos grands-parents, Valmont et la Présidente, Châteaubriand et Lucille, sa soeur tant aimée, tous n'avaient que la lettre, la poste, les délais, les coursiers, les carrosses, parfois, l'Atlantique était à traverser, des massifs entiers, des provinces gigantesques devaient être franchies pour que la missive de l'être aimé arrive à bon port. Nous sommes effroyablement impatients, nous ne savons pas bien utiliser les outils que l'on nous a offert un peu trop rapidement ; je me demande même si nous sommes assez mûrs dans nos perceptions amoureuses pour que ce qui n'est que passion ne soit pas supplanté par l'impatience, pour que le sentiment ne soit pas remplacé par le tout et tout de suite. Trop de précipitation nuit à nos rencontres et à nos façons d'aimer, je me demande si c'est un progrès. Ce stress accumulé, ces attentes inutiles devant un combiné, ces questionnements vains qui envieillissent déjà les prémisses des amours débutantes. L'amour ne saurait se contenter de ces quelques gadgets, qui le rendraient pathétiquement à la merci de la première coupure EDF venue. Alors, oui, il faut faire avec, et le faire sereinement. Un conseil : appelez-le vite, mais pour avoir quelque chose à proposer, pas pour vérifier l'existence d'on se sait quelle chimère... Je vous laisse avec Swann, qui n'en finit pas de se torturer avec ces stratégies amoureuses, parfois si proches des nôtres, où la maîtrise du billard à trois bandes est requise, pour son grand malheur...
Bonnes fêtes à tous et bon vent !

"Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée de n'avoir reçu ni visite ni lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de se déshabituer à la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la refoulait grâce à toute la longueur interposée des trois semaines de séparation acceptée, c'était avec plaisir qu'il considérait l'idée qu'il reverrait Odette à son retour ; mais c'était aussi avec si peu d'impatience, qu'il commençait à se demander s'il ne doublerait pas volontiers la durée d'une abstinence si facile."
Marcel Proust, du côté de chez Swann.