On se rappelle ?
Par Jérôme le vendredi 26 décembre 2008, 13:09 - love, etc. - Lien permanent
Nous n'avons pas toujours de chance de vivre au XXIème siècle, je ne parle
pas de Nicolas Sarkozy, du réchauffement climatique ou de la crise des
sub-primes, tous ces bibelots épiphénoménaux ne sont que des soubresauts
ridicules au regard de la gigantesque lame de fond qu'est l'histoire qui range
au rang de simple et ridicule anecdote ce qui occupe pourtant l'essentiel de
nos préoccupations d'occidental. Non, je veux parler de notre effroyable
palette en matière de communication : aujourd'hui, nous pouvons, à tous
moments, communiquer avec quelqu'un, par l'écrit, par la voix, par les
abréviations, par le smileys, dans la rue, au bureau, jusque dans les chiottes.
Pas une minute n'existe où nous ne sommes pas la proie d'autrui, d'une manière
ou d'une autre, nous envoyons des messages, nous en attendons, et se crée,
lentement, une nouvelle norme sociale, d'inédits protocoles, où il nous devient
parfois de plus en plus insupportable d'attendre une réponse à un message
envoyé depuis au moins trente secondes.
A bien y réfléchir, en matière amoureuse, cela a occasionné de considérables
dégâts. Nous n'attendons plus, il nous faut des réponses, des nouvelles, le
répondeur téléphonique est devenu le seul refuge à nombre d'entre nous, et ne
pas avoir de rappel crée chez nous lassitude, incompréhension, mécontentement
le cas échéant. Il n'a pas rappelé, et pourquoi ? Et je réessaie, tu
crois ? Attends, j'ai un texto, merde, c'est Orange qui me propose ses
promos... Le dimanche soir, nous attendons des nouvelles, le soir, en lisant
ses mails, nous sommes à l'affût, derrière nos écouteurs, nos écrans ;
dans la relation amoureuse sont venus s'immiscer des pixels, des bip sonores,
des fréquences, des réseaux, des modems. C'est trop. Le mec que l'on convoite
n'a plus d'excuse, il doit rappeler, il n'a plus de vie, il a un téléphone,
qu'aurait-il de mieux à faire que répondre à nos appels éplorés et forcément
plus importants que tout le reste... ?
Quand on y songe, tout cela n'est pas vieux. Héloïse et Abélard, Hadrien et
Antinoüs, nos grands-parents, Valmont et la Présidente, Châteaubriand et
Lucille, sa soeur tant aimée, tous n'avaient que la lettre, la poste, les
délais, les coursiers, les carrosses, parfois, l'Atlantique était à traverser,
des massifs entiers, des provinces gigantesques devaient être franchies pour
que la missive de l'être aimé arrive à bon port. Nous sommes effroyablement
impatients, nous ne savons pas bien utiliser les outils que l'on nous a offert
un peu trop rapidement ; je me demande même si nous sommes assez mûrs dans
nos perceptions amoureuses pour que ce qui n'est que passion ne soit pas
supplanté par l'impatience, pour que le sentiment ne soit pas remplacé par le
tout et tout de suite. Trop de précipitation nuit à nos rencontres et à nos
façons d'aimer, je me demande si c'est un progrès. Ce stress accumulé, ces
attentes inutiles devant un combiné, ces questionnements vains qui
envieillissent déjà les prémisses des amours débutantes. L'amour ne saurait se
contenter de ces quelques gadgets, qui le rendraient pathétiquement à la merci
de la première coupure EDF venue. Alors, oui, il faut faire avec, et le faire
sereinement. Un conseil : appelez-le vite, mais pour avoir quelque chose à
proposer, pas pour vérifier l'existence d'on se sait quelle chimère... Je vous
laisse avec Swann, qui n'en finit pas de se torturer avec ces stratégies
amoureuses, parfois si proches des nôtres, où la maîtrise du billard à trois
bandes est requise, pour son grand malheur...
Bonnes fêtes à tous et bon vent !
"Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée de n'avoir reçu ni visite ni
lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de se
déshabituer à la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de son esprit où
sa résolution la refoulait grâce à toute la longueur interposée des trois
semaines de séparation acceptée, c'était avec plaisir qu'il considérait l'idée
qu'il reverrait Odette à son retour ; mais c'était aussi avec si peu
d'impatience, qu'il commençait à se demander s'il ne doublerait pas volontiers
la durée d'une abstinence si facile."
Marcel Proust, du côté de chez Swann.