Lorsque deux garçons se sont rencontrés, qu'ils ont partagé plus que quelques nuits, que l'intérêt et l'estime mutuels qu'ils éprouvent l'un pour l'autre se changent progressivement en sentiment amoureux, naît une pulsion nouvelle. Une pulsion qui étreint, qui ouvre à d'autres mondes, mais dont la définition est somme toute assez complexe. Les Grecs avaient un mot, l'Agape, qui traduisait aussi bien l'amour inconditionnel que divin. C'est peut-être cet Agape, venant compléter l'amour eros, induisant des connotations plus physiques, qui exprimerait au mieux ce nouvel état, provisoire dans l'histoire à deux, mais nécessaire.
L'agape, c'est par exemple les deux mains jointes pendant l'acte sexuel, vous savez, ce moment magique où nos deux mains se rejoignent, où nos doigts s'entrecroisent et nos paumes se plaquent l'une contre l'autre, ces moments de plaisir et de caresses où l'esprit a envie d'en exprimer plus que les corps... Cette sensation de vertige qui met le sourire aux lèvres, la douce magie enchanteresse et joyeuse qui coule, cristalline, dans nos veines et irrigue le moindre de nos organes de nouvelles énergies. Cette pulsion n'a pas de nom : l'autre est là, il existe, celui dont quelques mois plus tôt on ne soupçonnait pas l'existence, prend chair, corps et âme dans notre vie, il la colore, la change un peu sans doute aussi, en devient un nouvel acteur à part entière. Nous sommes tous assez différents sur la nature de cette pulsion, sur cette sensation d'accomplissement, sur l'idée que désormais, notre chemin n'est plus seulement solitaire. Certains agissent comme si de rien n'était, et se contentent de profiter de ces moments nouveaux, au quotidien, 24 heures à la fois, comme dit un de mes amis ; d'autres auront besoin de verbaliser, de poser une pierre fondatrice, de déclamer, par une sorte d'acte officiel, que désormais, l'amour est présent dans la vie de deux garçons qui étaient, il y a quelques semaines encore, des étrangers l'un pour l'autre. Cet acte fondateur, c'est la phrase qu'on prononce soit trop peu, soit trop souvent : "Je t'aime".
Parfois, elle arrive spontanément, et nous emporte voluptueusement vers de curieux ailleurs lorsqu'on lui répond "moi aussi" ; parfois, elle est pensée, montée en stratégie, parce que nous sommes encore timides, parce qu'on craint la réaction, peut-être aussi, parce que, secrètement, on aurait aimé l'entendre avant de la prononcer.
J'ignore si cette phrase fait sens chez chacun d'entre vous, je sais, personnellement, que j'ai besoin de la prononcer à un moment de la relation, que c'est assez naturel, mais je sais aussi qu'avec le temps, on ne met sans doute pas les mêmes implications dans ces quelques mots. Plus on est jeune, il me semble, plus on l'exprime facilement, et plus on s'assagit, plus elle fait sens, plus elle renvoie à des images, des attentes, des projets qui ont un impact précis dans la vie. Il est des moments de la vie qui sont indicibles, dire je t'aime met de l'exprimable dans l'inexprimable, voilà pourquoi la chose est aussi nécessaire que futile...
Bon vent !

"Mais s'il faut que je reste seul, si nul être qui m'aima ne demeure après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu'un autre j'ai besoin de guide : je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment."
Châteaubriand. Mémoires d'Outre Tombe.
"Quand je t'aime, j'ai l'impression d'être le seul homme sur la terre ; j'ai l'impression d'être à toi, comme la rivière au delta, prisonnier volontaire, il est midi ou minuit, un enfer au paradis...."
Demis Roussos. Quand je t'aime... Oui ? Quoi ? j'aime les poils...

Vous voulez lui dire ? Vous ne savez comment faire, petits conseils... :

  • Dis-donc, depuis le temps qu'on est ensemble, ça te dirait que je fasse comme Hugh Grant ? Non, pas une pipe, je sais bafouiller d'autres choses aussi. Essaie deux minutes de te mettre dans la peau de Julia Roberts.
  • Tu as un caractère de merde, t'es même pas un canon, mais je t'aime.
  • Tiens, je ne t'avais jamais encore dit un truc qui ne t'a pas énervé...
  • Tu sais, mon ange, qu'il paraît que je suis romantique, je vais te le prouver...

NB : Vous connaissez, la phrase où il est question d'imbéciles et d'avis qui changent...