Ils ne s'étaient plus revus depuis au moins un an. Après la fin, il y avait eu l'attente, d'abord ; le chagrin ensuite, puis entrèrent en scène des acteurs grotesques : la rancoeur, la haine sans doute aussi, les regrets, et cette kyrielle de ressassements, des scénarios faits, refaits, défaits, remontés, un assemblage alambiqué d'impressions et de détails pour essayer de comprendre pourquoi tout s'était arrêté, scénarios vains parce que montés seul, alors que dans ces situations, on déconstruit à deux autant qu'on construit.
Ils se sont donc recroisés, un bref regard, sans même l'ombre d'un sourire, sans clins d'oeil, chacun était en train de parler avec des connaissances inconnues de l'autre, le temps était déjà passé par là. Il n'y avait plus rien, sinon de l'indifférence. L'indifférence, c'est l'ultime étape : celle où l'on n'aime plus, mais où l'on ne déteste plus non plus ; celle où chacun est soi, mais où sont reconnues et gardées en mémoire les parts respectables des deux anciens amants. L'indifférence n'est pas en soi négative, elle ne nie pas le passé, elle ne nie pas ce qu'a été le bonheur, mais par chance, elle efface les parts les plus instinctives et animales, celles qui sont arrivées plus tard, après la fin. L'indifférence anéantit la haine, et en cela, elle est bénéfique. Chacun reprend sa route, à sa façon, avec de nouvelles personnes, de nouvelles histoires, de nouveaux projets.
Ils se sont donc revus, sans avoir envie de se dire ne serait-ce que bonjour, ce n'était certainement pas du mépris, mais simplement un signe tangible de l'éloignement. On ne dit pas bonjour aux inconnus, et les deux étaient devenus de parfaits inconnus l'un par rapport à l'autre. En arriver là avait pris du temps, et ce moment est souvent aussi craint qu'il est attendu. En cet instant s'étaient donc engloutis on ne sait où le mépris, l'espoir et la colère. Ils n'étaient plus rien l'un pour l'autre.
Trouver un mec, c'est rédiger un palimpseste, pour que la nouvelle histoire soit lisible, il faut avoir gratté ce qui a précédé ; bien sûr, des traces demeurent, les meilleures de nous-mêmes, de la lente construction mutuelle qui a émergé d'une histoire ne doit rester que le meilleur, que le solide, que le tangible, que le joli. L'autre n'était plus un absolu, après le chaos était revenu un nouvel ordre, un nouveau décor. Et dans ce décor allaient, sous peu de temps, jouer de nouveaux acteurs. Le rideau est pour l'instant baissé, patience... Et, au passage, merci à l'inconnu, qui, peut-être, vient parfois se perdre dans ses pages.
Bon vent !

"Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne maintenant ; une confusion de crépuscules s'abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre, Emma n'entendait plus que l'intermittente lamentation de son propre coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d'une symphonie qui s'éloigne."
Gustave Flaubert, Madame Bovary.

"Souvent, en effet, quand nous commençons d'aimer, avertis par notre expérience et notre sagacité, -malgré la protestation de notre coeur qui a le sentiment ou plutôt l'illusion de l'éternité de l'amour, - nous savons qu'un jour celui de la pensée de qui nous vivons nous sera aussi indifférent que nous le sont maintenant tous les autres que lui... Nous entendrons son nom sans une volupté douloureuse, nous verrons son écriture sans trembler, nous ne changerons pas notre chemin pour l'apercevoir dans la rue, nous le rencontrerons sans trouble, nous le possèderons sans délire. Alors cette prescience certaine, malgré le pressentiment absurde et si fort que nous l'aimerons toujours, nous fera pleurer ; et l'amour, l'amour qui sera encore levé sur nous comme un divin matin infiniment mystérieux et triste mettra devant notre douleur un peu de ses grands horizons étranges, si profonds, un peu de désolation enchanteresse..."
Légèrement adapté de Marcel Proust (j'ai remplacé les féminins par les masculins), Sources des larmes qui sont dans les amours passées.

Ce blog va prendre une autre direction, plus légère, plus dans l'esprit du livre Trouver un Mec en 10 leçons : des sorties, des coups de gueule, du rire, un blog normal en somme. Difficile de poursuivre dans l'introspection, les choses étant maintenant réglées. Au début de ce blog, il y eut une histoire, puis une rupture, mais j'entends la suite piétiner devant la porte encore close, restons donc ensemble, ouvrons-la et poursuivons le chemin...