J'avais promis que je n'en parlerai pas, mais voilà que quelques phrases anodines ne cessent de résonner dans ma petite cervelle engluée dans les miasmes automnaux. Nous étions donc sortis, une vraie sortie de pédale parisienne : quelques verres, une boîte de nuit pour que tout se finisse sous une couette amie et plutôt réconfortante. Je n'ai pas pu m'en empêcher, il devait être quatre heures du matin : "ce n'est plus de mon âge...", et là, la sentence : "arrête tes conneries, on a tous le même âge, et on a le droit de s'amuser." Vrai, très (trop) vrai. Certes, il est légitime d'être fatigué à 4 heures du matin ; certes, il est tout aussi légitime d'avoir envie de sortir un peu en fin de semaine, mais, et c'est vrai aussi, l'immersion en milieu jeune (boîte branchée, musique branchée, filles à pédé branchées, même les tee shirts étaient branchés, j'en ai repéré un qui clignotait) provoque une réaction aussi hostile que chimique, en substance : tu n'as rien à foutre ici. Dans le même temps, c'est une réalité gay parisienne : si tu ne sors pas, tu ne risques aucune rencontre ; parfois, j'en veux à mon ex juste pour cette raison : "si tu ne m'avais pas plaqué, je ne serai pas obligé de faire la dinde à 4 heures du matin", mais c'est de la mauvaise foi, me dit ma voix intérieure (qui parfois, a un peu raison). Dans le même temps, se forcer ne sert à rien, il est, je suppose, concevable, de sortir juste pour s'amuser un peu, ce qui m'épate assez souvent, tellement je trouve un glamour minimal à se tortiller sur une musique imbuvable en étant serré comme dans la ligne 13 aux heures de pointe (mais c'est de la mauvaise foi... Ta gueule, répondis-je !).
Cette petite apostille pour réfléchir à l'âge. J'aime bien les vieux, pas pour baiser, non, (et tu as peut-être tort... Re Ta Gueule !), mais il me semble qu'en discutant avec eux, je découvre un peu de sagesse, c'est que l'âge confère un certain recul, et dans le domaine de l'amour, le recul est une chose nécessaire. Je suis fasciné par les vieux couples, les 12 ans d'âge, qui plaisantent, s'envoient des saloperies à la gueule et s'aiment aussi, j'adore entendre ceux qui savent, parce qu'avec la distance que les années octroient, il me semble que certaines questions, concernant le couple, le mec, la fidélité, la jalousie, s'estompent. C'est sans doute un trait du XXIème siècle, prenez la Merteuil ou Valmont, il savaient déjà tout à 22 ans (on oublie souvent à quel point ils étaient jeunes), nous, nous expérimentons assez souvent finalement, on se frotte, on se tâte, on se plante, on recommence, on se retire, on revient, on mégote, on brouillonne, on réfléchit, on ne réfléchit plus, et parfois, aussi, on s'enterre... L'âge fait peur, à juste titre : ça demande de considérables efforts de rester un beau mec avec les années, sans doute ce détail n'a-t-il guère d'importance aux yeux de certains (la beauté intérieure, toutes ces bêtises...), mais, aux yeux de la majorité : la beauté, synonyme de jeunesse, est un statut, non un privilège provisoire, et ils en jouent, laissant sur le bord du chemin les fatigués, les ridés, les rondouillards, les pathétiques, les vieilles, les fesses molles.
Le pédé aime la jeunesse et la beauté, personne ne peut lui jeter la pierre là-dessus, dans une époque où l'apparence, l'apparat, jouent un rôle si déterminant, à un âge où la solitude est plutôt assez mal vécue ; il devient difficile de trouver une place à mesure que les années s'entassent. Et dans le même temps, la vieillesse rend la solitude amie, on se surprend à mieux se connaître, à mieux s'apprécier, à, sans doute, moins être enclin aux compromis, ce qui est un gage de grande valeur lorsque la rencontre a lieu, car elle met en évidence un individu mûr, prêt, sans apprêts, sans images, simplement à l'écoute de lui-même et de l'autre. Prendre des années est difficile, mais apporte aussi un certain réconfort.
(Zut, revoilà la petite voix, qui me dit : mais toi, chéri, tu n'es pas encore vieux, ni encore sage, alors arrête tes conneries et profites-en, la vie ne repasse guère les plats...). Elle a raison cette conne ; se positionner assez naïvement en vieux sage n'apporte rien d'autre que des nuits peuplées de plaisirs solitaires. Il faut aussi arrêter la comédie, et mettre de côté toutes les jolies considérations sur l'âge ou le physique. L'alchimie du couple est complexe : des mecs pas beaux s'aiment, c'est scientifiquement démontré par l'académie, et il me semble même avoir déjà aperçu des minets style Bel-Ami Falcon déprimer parce qu'ils étaient seuls, la réalité du couple est sans doute ailleurs, et il faut sévèrement brouillonner pour s'en rendre compte.
Lorsque j'ai répondu aux copains "ce n'est plus de mon âge", sans doute y avait-il, bien apparente, une folle envie de comprendre ce que d'autres ont (peut-être) compris avant moi, et tout cela torture l'esprit plus qu'autre chose (je ne sais guère ne pas me prendre la tête, c'est autant un défaut qu'une qualité). Dans cette réponse, il y avait aussi une simple posture, une image, un jeu, une comédie, une vaine falsification de la réalité. Essayons de nous amuser sans trop penser aux conséquences, je découvre sans doute la Lune allez-vous dire, mais bizarrement, cette porte ouverte défoncée arrive à point nommé.
Bon vent !
"Je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, je veux qu'on s'amuse comme des fous, je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, quand c'est qu'on me mettra dans le trou !"
Jacques Brel-Le Moribond