Une amie m'avait un jour confessé : "tu sais, à 60 ans, quand je fais le bilan, ce sont finalement les relations d'amitié qui furent les plus intenses, plus en tous les cas que mes histoires d'amour." Je n'avais pas trop aimé, à l'époque, y devinant, évidemment à tort, une forme de résignation, un simple repli sur soi et sur son univers. En résumé, je voyais dans cette réflexion pourtant bien humaine et très apaisée une injonction à m'éloigner d'un objectif pourtant légitime : vivre une histoire d'amour durable... Dans mon esprit, étaient donc opposées la relation amoureuse et la relation amicale, l'une succédant à l'autre au gré des aléas de l'existence.
Et bien, à mesure que les mois de "célibat" s'égrainent les uns après les autres, à mesure également qu'il devient évident qu'on peut avoir le moral sans être avec un mec, à mesure que les années passent en laissant quelques stigmates, Dieu merci encore embryonnaires, sur feu mon corps de rêve, je me demande si ma copine n'avait pas un peu raison, tout de même.
Nous sommes trois ou quatre, tous des mecs bien je sais, célibataires et finalement relativement heureux de l'être, en tous les cas, personne ne semble particulièrement désespéré, nous avons nos ex, nos histoires, nos petits traits d'humour à leur sujet, où s'agitent en proportions à peu près égales de l'ironie, de la nostalgie et la vague idée -tout de même- de jeter un oeil sur ce que réservent les pages suivantes... Des soirées, quelques verres, quelques sorties dans des lieux "conviviaux", peu à peu se met en place une autre époque, une autre strate de la vie de la pédale. Comme les périodes de la préhistoire, nous en avons connues plusieurs : la découverte identitaire, la recherche de l'amour, la première vraie histoire, le premier gros chagrin, la période du recul (avant celle du retrait), d'autres histoires, dans lesquelles nous avons été peut-être plus prudents, et en ce moment, une attente saine, sereine, attentive, où plus rien n'est sûr mais où, dans le même temps rien n'est décevant. Oui, c'est vrai, nous devenons un peu comme tous ces mecs, ceux qui me terrifiaient il y a 10 ans. On prend des verres au Duplex, on fait de commentaires très classes sur des mecs inaccessibles, quitte à être un tantinet mauvaises filles, on rentre chez soi, parfois en traînant un peu sur internet, parfois en faisant un petit détour...
Certains lecteurs trouveront cela pathétique, et pourtant, il n'en est rien. Se crée avec le temps d'autres relations, fortes c'est un fait, puissantes et constructives c'en est un autre, qui valent autant que la relation amoureuse. L'une ne remplace pas l'autre, mais, comme les deux engrenages d'une horloge, elles commencent à s'articuler. S'établit au contraire, avec le temps et la maturité, la découverte de soi par le contact amical, de ses potes, de ces gens qui, peu à peu, prennent dans notre univers une place fondamentale et qu'on espère indéracinable.
Ces groupes de potes que nous voyons sans arrêt en traînant dans le Marais, et qui parfois nous agacent, rendent à l'humain son caractère social, l'extirpent de chez lui ; nos relations, nos amis, nos collègues parfois aussi, agissent en nous exactement comme agirait un homme qu'on aime : compromis, projets, avis plus ou moins partagés ; les deux relations ne sont finalement pas si différentes, et se fâcher avec un ami est aussi difficile à vivre qu'une rupture sentimentale, si toutefois cette amitié est sincère. Je n'exagère pas, je crois.
J'ai eu envie de rédiger ce billet pour les plus jeunes d'entre vous, vous qui pensez peut-être que la vie amoureuse et la vie amicale appartiennent à deux univers différents (je pensais un peu ça il y a quelques années, on généralise avec ce qu'on peut). Certes, les enjeux divergent, mais ce que nous sommes avec l'un, nous les sommes avec les autres, plus ces deux mondes sont proches, plus, il me semble, nous sommes prêts, ou aptes, à la rencontre. Quand vous rencontrez quelqu'un, ne le cachez pas à vos amis, ne vivez pas dans un monde parallèle, assurez-vous d'être le même en toutes circonstances, moins on n'incarne de personnages variés, mieux c'est pour tomber amoureux. Ne pensons pas que les périodes "sans mecs" sont des périodes sans rien ; le temps, lui passe, et n'est jamais temps perdu celui où l'on est heureux avec des gens qui comptent...
Bon vent !
"Le temps, il épuise mes chances de la découvrir, cette épaule sur laquelle j'espère sans cesse pouvoir un jour reposer ma tête. L'Autre existera-t-il ? il a existé, je l'ai rencontré. Le rencontrerai-je encore ? et jusqu'à quand ? Les nostalgiques du passé prétendent que le premier amour marque pour toujours une vie. Faux. C'est celui que je suis en train de vivre qui marque ma vie. A partir de quelle âge est-il celui qu'on croit devoir être le dernier ? Ma vie, que l'Autre marquera de sa présence, sera de plus en plus courte. Elle rétrécit déjà à toute vapeur."
Jean-Louis Bory, Ma Moitié d'Orange.
Mon vieux Jean-Louis, si je puis me permettre, l'autre existe pour ainsi dire quotidiennement, mille autres changent notre vie, chaque jour... Jetons nos montres et chronomètres à la poubelle...