Des mecs que nous avons aimés, nous retenons, avec le temps, finalement peu de souvenirs. Comme si la mémoire agissait à la manière d'un filtre vertueux sur nos consciences : ne sont conservés que les meilleurs moments ; les chagrins, les colères, les défections dans les confiances patiemment nouées s'étant quant à eux, naturellement, érodés, pour ne laisser émergés de toute cette fange bourbeuse que des rocs solides, positifs, constituant autant d'assises de nos histoires futures. J'ai un tort, sans doute, celui de voir du symbolique partout, le terre à terre m'ennuie immédiatement, le rationnel m'épuise, mes univers sont plus "ailleurs", parfois aussi plus fantastiques, et justement, à mesure que je me retourne sur mon passé, il me semble assez limpide que quelques coïncidences, quelques situations d'autrefois, à la manière de substances mystérieuses mêlées dans la cornue de l'alchimiste, se sont parfaitement emboîtées pour livrer un matériau nouveau, me laissant pour le moment encore perplexe.
Mes histoires d'amour ont une cohérence, six fois, j'ai dit "je t'aime", trois fois, je suis parti, trois fois, ils sont partis. Curieusement, ce sont ces derniers qui ont laissé le plus leur marque, c'est aussi avec ces derniers que les histoires ont été les plus difficiles à vivre : avec ces trois mecs, je ne savais pas dire non, comme si une angoisse, une angoisse un peu folle d'ailleurs, immature certainement, me dictait de ne pas aller vers l'affrontement, qui me terrorisait. Ce fut une mauvaise solution, certes, il n'y eu pour ainsi dire jamais de disputes, mais pendant ces mois ou années où nous vécûmes ensemble, m'assaillaient mille questions : m'aime-t-il vraiment ? Ces silences, que veulent-ils dire ? Dans ces trois histoires, le rapport de force n'était pas en ma faveur, j'étais mou, lent, plutôt à l'affût de la réaction de l'autre, et tentant de m'y conformer. Ces histoires furent donc très édificatrices, constructives, elles s'assimilaient presque à une relation de maître à élève, sans doute une relation trop lourde à porter pour l'autre, qui naturellement, ne pouvait y trouver son compte indéfiniment et en a tiré les conclusions qui s'imposaient naturellement.
Les trois autres, c'était exactement le contraire : affrontements au grand jour, désaccords, vie à deux aussi, sous le même toit pour l'un d'entre eux. Ces mecs étaient amoureux, mais très différemment, plus simplement, ils voyaient en l'autre un simple être humain, et j'en faisais de même. Chez ces garçons, pas d'idéal, pas de transcendance, mais la vie, plus terre à terre, sans doute me convenait-elle moins. A bien y réfléchir aujourd'hui, ces histoires-là furent peut-être les plus équilibrées, les plus saines, celles où je ne me posais pas la question de savoir si j'allais le heurter, le blesser ou autre chose. Chez les premiers, devenus presque des bibelots, c'est à peine si je prenais mes marques, si j'osais prendre un verre d'eau sans demander l'autorisation, ils n'y étaient pour rien, victimes de l'image que j'avais projetée sur eux. Chez les seconds, en revanche, aucune résistance, les soucis quotidiens étaient plus tranquilles, plus banaux : les vacances, le travail (les études à l'époque) et quelques petites disputes pour des broutilles. C'est ce qui m'a déçu, à la longue.
Dans les deux cas, un rapport de force s'est instauré, tantôt en ma faveur, tantôt en la faveur de l'autre. Dans ces deux cas, les histoires furent belles et constructives, mais leur apport à la vie fut différent : certains amants furent des absolus, indéfinissables et inaccessibles (pensais-je, les pauvres, ils n'y étaient pourtant pour rien), d'autres amants furent des hommes plus ordinaires (et ils ne l'étaient pourtant ni moins ni plus que les premiers).
On parle parfois beaucoup de rapport de force dans le couple et en jetant un oeil sur le passé, je me demande surtout si le couple n'est pas la simple traduction de nos représentations, plus ou moins conscientes. Les garçons rencontrés, aimés, n'arrivent pas au hasard, ils répondent, surtout entre vingt et trente ans, à des besoins, plus ou moins faciles à identifier, et parfois, ils y répondent malgré eux.
Se connaître est nécessaire pour admettre que l'on est fait pour la vie à deux, avoir conscience de ses faiblesses est le premier aveu qui puisse autoriser l'histoire à prendre racine. Prendre conscience de ses faiblesses ne signifie pas se rabaisser, c'est souvent à cette caricature de l'aveu de faiblesse que nous nous livrons, pensant sans doute que cela va apitoyer celui qui est en face.
Il existe une force aussi, sur laquelle nous pouvons compter : celle d'être persuadé que le mec qui est avec nous nous aime vraiment, ne pas se poser une once de question à ce sujet. Personnellement, j'en ai à chaque fois douté, et c'est précisément ce doute qui, peu à peu, s'est métamorphosé en réalité. Curieusement, il me semble que le prochain mec rencontré sera le fruit de toutes ces réflexions, évolutions et constructions. Le veinard, je l'aime déjà tiens !
Bon vent !

"Les canons de la bonne société sont, ou devraient être, semblables aux canons de l'art. Elle doit être aussi digne et aussi irréelle qu'une cérémonie, et combiner le caractère insincère d'un théâtre romanesque avec l'esprit et la beauté qui nous le font aimer. Est-si terrible, après tout, l'insincérité ? Je ne le crois pas. C'est simplement une méthode de multiplication de nos personnalités."
Oscar Wilde. Le Portrait de Dorian Gray.