Le sens de la vie
Par Jérôme le mercredi 29 octobre 2008, 11:54 - love, etc. - Lien permanent
La plupart des textes, des livres, et aussi le sens commun résument la fin
de la conquête amoureuse en quelques mots bien sentis : c'est en vivant
convenablement seul que les hasards et la fortune jouent en notre faveur. Un de
mes amis me demandait, après la rupture (qui commence à remonter quand même),
"mais pourquoi elle t'attriste tant ? qu'est-ce que ça peut bien faire que
tu sois avec un mec, tu as un boulot génial, des projets, tu écris, plus d'amis
sincères que beaucoup pourraient rêver et tu as mille choses à faire, où est
alors le problème ?" Un autre, plus prosaïque sans doute, rétorquait : "Tu
sais, Elizabeth Taylor a divorcé sept fois, et elle s'en est remise". Tout cela
signifiait en substance : à quoi bon courir après l'amour, qui parfois
n'arrive jamais, et dont l'absence n'est nullement l'imprimatur d'une vie
réussie, parfois au contraire, si on en juge par le nombre de ruptures, de
divorces, de drames humains que parfois, le couple engendre ?
En ces temps de crise économique, certains auteurs, les Houellebecq (NB :
la lecture du dernier entretien avec BHL me l'a rendu sympathique, en tous les
cas, moins caricatural et plus émouvant qu'il n'aurait voulu qu'on l'entendît),
Angot, Millet (remarquable dernier roman, "Jour de Souffrance", la gifle 2008
pour l'instant) agitent tous leurs plumes dans cette direction somme toute
assez contemporaine : l'amour est une offre, certains peuvent se le
permettre, d'autres non. De même, quelques économistes expliquaient que la
conquête amoureuse était avant tout un luxe, et qu'il fallait être bien
installé dans la vie, ne plus avoir à régler le problème de son logement, de
son indépendance, de sa carrière ou que sais-je encore, pour se mettre en
recherche ; je n'ai plus les noms, on avait parlé de ça avec mon ex... Par
exemple, lorsque vous êtes cloués à l'hôpital avec un cancer du poumon, vous
pensez à vous en sortir, pas à trouver l'amour. Il existe selon ces écrits une
hiérarchie dans les ambitions, et l'amour est apparemment la plus inaccessible
d'entre elles.
A ce regard cynique s'oppose, dans la littérature, des romans plus "contes de
fées", les Marc Levy et autres Anna Gavalda en sont la marque. Ces romans, qui
se lisent assez bien, soufflent sur notre part d'espoir, de bonheur, et
laissent une plus grande place au hasard de la rencontre. Ce qu'ils affirment,
et c'est ce que beaucoup d'entre nous pensent, je trouve, c'est : "la
solitude n'a qu'une fin, rompre avec elle", elle n'est pas un état définitif,
mais transitoire, et c'est à nous de la vivre sereinement, en suscitant les
rencontres, de temps en temps. Avec les années, on apprend à se remettre des
déconvenues, qui ne sont jamais des échecs, et malgré ces petites contrariétés
romanesques, nous poursuivons, inlassablement, notre quête du Graal.
Comme je l'avais dit je ne sais plus trop quand, dans la littérature vivent et
se présentent nombre de réponses à nos questions. Lisons tant qu'il en est
temps.
Je me demande si nous tous, pédés célibataires, ne sommes pas un peu à cheval
entre ces deux pans de la fiction : une forme de résignation positive, en
quelque sorte. Accepter l'état tout en ne l'acceptant pas totalement, attendre
sans vraiment attendre, oublier sans savoir oublier. C'est à ce jeu
d'équilibriste que nous jouons, et parfois, nous y laissons quelques plumes,
qui ne sont rien, me semble-t-il, en proportion avec les nombreuses
satisfactions que la vie à deux engendre.
Tout cela se résume, je pense, à une quête de la vie heureuse : de quoi
a-t-on besoin pour être heureux ? S'accomplir seul ou à deux ?
Faut-il être confortablement assis dans l'existence pour réussir (au risque de
ne pas voir les opportunités sentimentales qui se présentent) ou au contraire,
doit-on s'orienter uniquement dans le but de la rencontre, quitte alors à
s'oublier.
Nous avons, parfois, une perception un peu chrétienne du rapport
amoureux : la quête de l'amour ressemble, dans certains discours, à une
quête divine. La vision de l'autre s'apparente à un mécanisme
presqu'asymptotique : on cherche à se rapprocher de l'homme de sa vie,
mais on se doute qu'on ne l'atteindra jamais, ce qui crée, à la longue, des
frustrations, des besoins nouveaux, des déceptions, que sais-je encore...
Augustin posait une question simple, à propos de Dieu cette fois :
"qu'est-ce que j'aime, en vous aimant ?", cette question, nous nous la posons
tous à propos de notre mec. Il y a beaucoup de volupté chez certains auteurs
chrétiens, et parfois, il suffit de remplacer le nom Dieu par le mot amour pour
trouver de profondes similarités avec nos questionnements sentimentaux.
Augustin, de poursuivre : je n'aime ni votre physique, ni vos membres, ni
les parfums, ni les aromates, ce que j'aime, c'est cette part intérieure de mon
être que je connais assez mal et que tu as créé, ce que j'aime, c'est le
mystère. Encore une fois, sans être pontifiant, dans nos inconscients amoureux
se nichent ces équivalences. Notre mec, nous l'aimons, sans trop savoir ce
qu'il est, ni ce qu'il pense, et nous aimons aussi ce qu'il est en nous (pas de
cochonnerie s'il vous plaît, même si le symbole de la pénétration est ici on ne
peut plus significatif...). La différence, c'est qu'un mec peut parfois sortir
de nos vies, tandis que chez les chrétiens, ils étaient tranquilles, ils
participaient au gang bang céleste pour l'éternité après leur mort
terrestre.
Chercher un mec, en trouver un, est à mauvais titre une quête existentielle,
comparable en bien des points, à celle de Dieu par un chrétien (qui, dans
l'absolu, renonce d'ailleurs à la chair pour mieux se rapprocher de son idéal,
comme si ces deux dimensions étaient inconciliables). J'entends souvent des
pédales dire : je cherche, et me fait écho cette idée de quête
perpétuelle, ce mythe de Sisyphe infini et irrémédiable. La conquête amoureuse
est parfois un peu philosophique, et c'est parce que nous sommes hommes, parce
que nous sommes imparfaits, que fort heureusement, nous acceptons de
redescendre un peu sur terre et de nous offrir / ouvrir à autrui. Les mecs qui
se rencontrent vivent avec les imperfections de chacun, et bon an, mal an, ils
s'y habituent. Redescendons un peu sur terre et cessons de voir en l'autre un
mirage, un bibelot, une quête ou un absolu. Etre amoureux signifie simplement
accepter de partager, par forcément accéder au Septième Ciel ou au paradis.
C'est là que je voulais en venir. Voir en l'autre un objectif, c'est renoncer à
l'autre, en faire un formidable objet de déception, parce qu'en regard avec des
idéaux, les Martin, Joël, Philippe et autre Eric ne peuvent que décevoir, comme
nous décevons aussi. L'amour, c'est finalement l'acceptation de la déception.
Tout est paradoxe.
Bon vent !
"L'attention que l'attente rassemble en lui n'est pas destinée à obtenir
la réalisation de ce qu'il attend, mais à laisser s'écarter par la seule
attente toutes les choses réalisables, approche de l'irréalisable."
Maurice Blanchot. L'attente, l'oubli.
"Dieu, c'est l'homme parfait."
Alain, je ne sais plus trop où....
Commentaires
Dis moi, entre les Houellebecq/Angot/Millet (que je mets dans le même panier) et les Lévy/Gavalda, n'as tu pas trouvé plus de vraie littérature (avec un grand L)? Moi si...
Très bien vu ta remarque sur Augustin, je l'élargis aussi à Thérèse d'Avila et à Jean de la Croix dans la Nuit obscure.
"La passion de l'homosexuel c'est l'homosexualité. Ce que l'homosexuel aime comme son amant, sa patrie, sa création, sa terre, ce n'est pas son amant, c'est l'homosexualité."
La première fois que j'ai lu ces lignes, il y a longtemps, elles m'ont fait hurler. Maintenant plus du tout...
grande littérature, vaste question. Je crois que si... Bizz
C'est marrant, chaque fois que je sors cette citation dans le "milieu", il y a comme une gêne...et on parle d'autre chose!
A plus
ah non, moi elle me convient parfaitement. C'est de qui ??
C'est de Duras, une icône dans le milieu jusqu'à cette phrase.
Je la connaissais depuis l'Autre Journal et un soir, au Petit Saint-Benoît, j'étais à la table à côté et je lui ai montré cette phrase (le bouquin venait de sortir, la Vie matérielle) en lui disant "là tu déconnes complètement!". Elle a souri et s'est tournée vers Yann (Lemée dit Andréa): "c'est pas vrai ce que j'ai écrit?".
J'étais assez écoeuré, j'étais jeune à l'époque (c'était en 87). En le relisant vingt ans après, j'ai compris ce qu'elle avait voulu dire.
Texte magnifique , je me retrouve dans " la quête existenciel ,dans le "s'accomplir à deux ".Parce.ayant vécu le drame de la séparation plusieurs fois ,je me retrouve dans le mythe de Sisyphe ! (on ne m"y reprendra plus !) Merci pour toutes ces réferences ,ces citations .Je vis une énorme peine ( spécialement ce jour) .J'irais un jour m'isoler quelque part ,ermite solitaire avec mes livres , Je trouve ce texte profond , moins leger ,parisien que certains autres .Merci de m'aider à refléchir sur moi ,sur la vie !PS / C'est moins branché comme commentaire mais c'est sincére ! Cest une grande joie de te lire chaque semaine !
Existenciel avec 2 L c'est mieux. Je n'avais pas relu Benoite Groult depuis mon depart de REIMS , (ex article ) Qu'est ce que l'on met dans sa recherche amoureuse ,quel sens donner au verbe aimer ? J'ai toujours recherché à rejoindre " l'autre " ,à le comprendre ,à mieux l'aimer ,juste qu'a m'oublier . Une education religieuse . Je comprend mieux maintenant mes difficultés à "etre" dans ce milieu gay où la superficialité , l'interet l'emportent .S'ouvrir à l'autre c'est parfois se mettre en danger.Les deceptions amoureuses revelent parfois nos blessures d'enfance.Je suis à vif .Partager mes emotions , mes peines mes joies ,mes coups de coeur avec un compagnon de route était jusqu'alors essentiel à mes yeux ,Cruelle désillusion quand arrive la separation , Est ce que l'on peut se changer ? mettre moins de passion , d'attente dans sa relation amoureuse ,j'ai toujours pris soin d'aimer l'autre pour lui ,j'avais coutume de dire que l'on aime l'autre quand on l'aime aussi pour ses défauts (surtout). Aimer mieux ,etre plus attentif ,avec le temps l'experience du couple ,des erreurs passées ,on s'implique d'avantage . J"ai somme toute peut etre une vision archaique du couple homo qui me vient de ma scolarité chez les péres jésuites .Jen suis là avec mes questionnements sur moi ,ma vie ,mes errances amoureuses .Fragilisé aussi sans doute ! Et j'en viens à me demander si la solitude n'est pas preferable à toutes ces souffrances du coeur , j'en suis là ! D2olé pour toutes errances mais parfois s'exprimer cela fait du bien !
je ne pense pas, mais je ne jetterai pas la pierre, qu'il existe des conceptions obligatoires ou surannées du couple, l'idée que nous en nous faisons est, cela suffit déjà. Etre à l'aise avec cela est déjà une lourde tâche, et pouvoir s'exprimer à son sujet, sans jugement, sans pudeur, sans regrets, en est une autre, qui montre qu'on avance. Merci de ton message, et bonne route sur ce petit chemin. J.
Merci Jérôme et bravo pour le gang bang celeste ! ça m'a fait hurler de rire !