La plupart des textes, des livres, et aussi le sens commun résument la fin de la conquête amoureuse en quelques mots bien sentis : c'est en vivant convenablement seul que les hasards et la fortune jouent en notre faveur. Un de mes amis me demandait, après la rupture (qui commence à remonter quand même), "mais pourquoi elle t'attriste tant ? qu'est-ce que ça peut bien faire que tu sois avec un mec, tu as un boulot génial, des projets, tu écris, plus d'amis sincères que beaucoup pourraient rêver et tu as mille choses à faire, où est alors le problème ?" Un autre, plus prosaïque sans doute, rétorquait : "Tu sais, Elizabeth Taylor a divorcé sept fois, et elle s'en est remise". Tout cela signifiait en substance : à quoi bon courir après l'amour, qui parfois n'arrive jamais, et dont l'absence n'est nullement l'imprimatur d'une vie réussie, parfois au contraire, si on en juge par le nombre de ruptures, de divorces, de drames humains que parfois, le couple engendre ?
En ces temps de crise économique, certains auteurs, les Houellebecq (NB : la lecture du dernier entretien avec BHL me l'a rendu sympathique, en tous les cas, moins caricatural et plus émouvant qu'il n'aurait voulu qu'on l'entendît), Angot, Millet (remarquable dernier roman, "Jour de Souffrance", la gifle 2008 pour l'instant) agitent tous leurs plumes dans cette direction somme toute assez contemporaine : l'amour est une offre, certains peuvent se le permettre, d'autres non. De même, quelques économistes expliquaient que la conquête amoureuse était avant tout un luxe, et qu'il fallait être bien installé dans la vie, ne plus avoir à régler le problème de son logement, de son indépendance, de sa carrière ou que sais-je encore, pour se mettre en recherche ; je n'ai plus les noms, on avait parlé de ça avec mon ex... Par exemple, lorsque vous êtes cloués à l'hôpital avec un cancer du poumon, vous pensez à vous en sortir, pas à trouver l'amour. Il existe selon ces écrits une hiérarchie dans les ambitions, et l'amour est apparemment la plus inaccessible d'entre elles.
A ce regard cynique s'oppose, dans la littérature, des romans plus "contes de fées", les Marc Levy et autres Anna Gavalda en sont la marque. Ces romans, qui se lisent assez bien, soufflent sur notre part d'espoir, de bonheur, et laissent une plus grande place au hasard de la rencontre. Ce qu'ils affirment, et c'est ce que beaucoup d'entre nous pensent, je trouve, c'est : "la solitude n'a qu'une fin, rompre avec elle", elle n'est pas un état définitif, mais transitoire, et c'est à nous de la vivre sereinement, en suscitant les rencontres, de temps en temps. Avec les années, on apprend à se remettre des déconvenues, qui ne sont jamais des échecs, et malgré ces petites contrariétés romanesques, nous poursuivons, inlassablement, notre quête du Graal.
Comme je l'avais dit je ne sais plus trop quand, dans la littérature vivent et se présentent nombre de réponses à nos questions. Lisons tant qu'il en est temps.
Je me demande si nous tous, pédés célibataires, ne sommes pas un peu à cheval entre ces deux pans de la fiction : une forme de résignation positive, en quelque sorte. Accepter l'état tout en ne l'acceptant pas totalement, attendre sans vraiment attendre, oublier sans savoir oublier. C'est à ce jeu d'équilibriste que nous jouons, et parfois, nous y laissons quelques plumes, qui ne sont rien, me semble-t-il, en proportion avec les nombreuses satisfactions que la vie à deux engendre.
Tout cela se résume, je pense, à une quête de la vie heureuse : de quoi a-t-on besoin pour être heureux ? S'accomplir seul ou à deux ? Faut-il être confortablement assis dans l'existence pour réussir (au risque de ne pas voir les opportunités sentimentales qui se présentent) ou au contraire, doit-on s'orienter uniquement dans le but de la rencontre, quitte alors à s'oublier.
Nous avons, parfois, une perception un peu chrétienne du rapport amoureux : la quête de l'amour ressemble, dans certains discours, à une quête divine. La vision de l'autre s'apparente à un mécanisme presqu'asymptotique : on cherche à se rapprocher de l'homme de sa vie, mais on se doute qu'on ne l'atteindra jamais, ce qui crée, à la longue, des frustrations, des besoins nouveaux, des déceptions, que sais-je encore... Augustin posait une question simple, à propos de Dieu cette fois : "qu'est-ce que j'aime, en vous aimant ?", cette question, nous nous la posons tous à propos de notre mec. Il y a beaucoup de volupté chez certains auteurs chrétiens, et parfois, il suffit de remplacer le nom Dieu par le mot amour pour trouver de profondes similarités avec nos questionnements sentimentaux. Augustin, de poursuivre : je n'aime ni votre physique, ni vos membres, ni les parfums, ni les aromates, ce que j'aime, c'est cette part intérieure de mon être que je connais assez mal et que tu as créé, ce que j'aime, c'est le mystère. Encore une fois, sans être pontifiant, dans nos inconscients amoureux se nichent ces équivalences. Notre mec, nous l'aimons, sans trop savoir ce qu'il est, ni ce qu'il pense, et nous aimons aussi ce qu'il est en nous (pas de cochonnerie s'il vous plaît, même si le symbole de la pénétration est ici on ne peut plus significatif...). La différence, c'est qu'un mec peut parfois sortir de nos vies, tandis que chez les chrétiens, ils étaient tranquilles, ils participaient au gang bang céleste pour l'éternité après leur mort terrestre.
Chercher un mec, en trouver un, est à mauvais titre une quête existentielle, comparable en bien des points, à celle de Dieu par un chrétien (qui, dans l'absolu, renonce d'ailleurs à la chair pour mieux se rapprocher de son idéal, comme si ces deux dimensions étaient inconciliables). J'entends souvent des pédales dire : je cherche, et me fait écho cette idée de quête perpétuelle, ce mythe de Sisyphe infini et irrémédiable. La conquête amoureuse est parfois un peu philosophique, et c'est parce que nous sommes hommes, parce que nous sommes imparfaits, que fort heureusement, nous acceptons de redescendre un peu sur terre et de nous offrir / ouvrir à autrui. Les mecs qui se rencontrent vivent avec les imperfections de chacun, et bon an, mal an, ils s'y habituent. Redescendons un peu sur terre et cessons de voir en l'autre un mirage, un bibelot, une quête ou un absolu. Etre amoureux signifie simplement accepter de partager, par forcément accéder au Septième Ciel ou au paradis. C'est là que je voulais en venir. Voir en l'autre un objectif, c'est renoncer à l'autre, en faire un formidable objet de déception, parce qu'en regard avec des idéaux, les Martin, Joël, Philippe et autre Eric ne peuvent que décevoir, comme nous décevons aussi. L'amour, c'est finalement l'acceptation de la déception. Tout est paradoxe.
Bon vent !

"L'attention que l'attente rassemble en lui n'est pas destinée à obtenir la réalisation de ce qu'il attend, mais à laisser s'écarter par la seule attente toutes les choses réalisables, approche de l'irréalisable."
Maurice Blanchot. L'attente, l'oubli.

"Dieu, c'est l'homme parfait."
Alain, je ne sais plus trop où....