Saisons chaudes, saisons froides
Par Jérôme le mercredi 8 octobre 2008, 20:20 - heart is a lonely hunter - Lien permanent
Quand on parle d'amour, on passe le plus clair de son temps à abattre des
lieux communs : "ça arrivera quand tu ne t'y attendras pas",
"chaque pot a son couvercle", "bite n'a point d'oeil, cul n'a pas
d'oreilles", j'en passe et des meilleurs. Il en est un qui semble
résister, parce qu'incroyablement vrai sans doute : "si tu n'es pas
bien dans ta tête, tu ne vas attirer personne". Au départ, cette phrase
avait le don de me faire déclencher l'arme atomique : on a le droit de
déprimer, bordel de Dieu ! A croire que les seuls mecs qui en rencontrent
d'autres sont des créatures guillerettes, dénuées du moindre souci matériel,
professionnel et familial et que c'est à ces winners que serait réservées les
délices de la rencontre et de l'amour. Nous tous, avons nos inquiétudes, nos
névroses, nos défauts, nos incapacités, nos énervements, c'est même ce qui rend
humain. Dans le même temps, sortir avec un mec dépressif, à moins d'être Mère
Thérésa, c'est assez compliqué. Je ne compte pas le nombre de mes potes qui se
farcissent des boulets mal dans leurs baskets, qui picolent trop, qui doutent
d'eux-mêmes ou de leur couple et qui s'attachent viscéralement à leur
partenaire, de peur de se retrouver seuls. Tout cela existe, mais je réclame un
droit inconditionnel à la déprime et à la morosité, et cela n'a aucune espèce
de relations avec nos capacités érectiles et sentimentales (généralement
étroitement liées chez la gent masculine).
L'automne, les frimats, les dimanches soirs sont rarement des moments où ça
gazouille joyeusement dans les chaumières. On est souvent plus tristounet, il y
a un côté bilan, fin d'année oblige, on fait le point sur tout un tas de choses
et ces moments sont nécessaires, ils permettent de remettre certains épisodes
de notre vie à plat, ils agissent comme une forme d'hibernation sentimentale
qui augure des jours meilleurs. Il est bon de s'y laisser emporter, pour mieux
envisager sa vie lorsque les beaux jours reviennent. En hiver, on est forcément
moins sexy, emberlificotés dans des écharpes et des doudounes, épuisés par un
changement d'heure et une nuit qui tombe à 15 heures, frigorifié par une météo
aussi avenante qu'un congrès de lesbiennes gauchistes franc-comtoises, et
bizarrement, je ne sais pas vous, mais moi c'est clair, on a moins envie de
sortir.
Les copains, le thé à la cannelle, le minou qui ronronne, le chauffage, tout
cela crée une ambiance confortable qu'on ne risquerait pour rien au monde de
sacrifier parce qu'un mec qui vit dans le 15ème nous a alpagué sur Rezog et
que, bon Dieu, c'est pas possible d'être aussi sexy et de vivre quand même dans
le 15ème... Là, je m'interroge... Faut-il y aller ? Oui, certainement,
parce que se promener dans Paris en plein hiver avec son amoureux, c'est beau
comme du Anna Karénine. Quand je regarde, j'ai rencontré tous mes mecs en
hiver : septembre, octobre et février, bizarrement, jamais l'été, mais
n'en faisons pas une généralité, sinon, ce blog n'aurait plus de raison d'être.
L'hiver, on est certes un peu déprimé, et justement, on rencontre un peu la
même chose, à croire que cette saison révèle ce que nous sommes plus
intimement, fait tomber les masques, nous oblige à arrêter de jouer la comédie.
Nous avons tous besoin d'affection et d'amour, c'est normal (même si chez
certain, c'est grave péché que de l'affirmer haut et fort), et, pendant les
saisons froides, ce besoin d'affection est moins masqué, l'optimisme de façade
a moins sa place ; l'hiver, nous serions à mon avis un tantinet plus
authentiques. Quelques chercheurs ont même remarqué que l'activité sexuelle
suivait cette courbe descendante, ce qui prime en cette saison, ce serait donc
plutôt la recherche de réconfort, c'est le souci de réchauffer et de se
réchauffer ; ne négligeons pas les saisons.
Au Louvre se trouve une statue de Pierre Legros, dont j'ignorais l'existence,
"allégorie de l'hiver". On y voit un homme pelotonné dans une ample
houppelande, méditant et regardant son passé, un homme âgé, qui, à la manière
d'un saint Jérôme, regarde avec douceur ce qui l'a précédé. J'aime cette image,
elle montre que les moments de spleen, de doute, sont essentiels et qu'ils
autorisent un petit retour sur soi. Le froid, la glace, la neige, sont des
conservateurs, mais comme un matelas isolant, ils protègent les germes qui
attendent tranquillement des jours meilleurs pour apparaître, à
nouveau...
Bon vent !
"Elle me dit un peu bas : "J'avais peur que vous n'ayez froid, mon
frère était couché, je suis revenue." Je m'approchai d'elle ; je
frissonnais, elle me prit sous son manteau et pour en retenir le pan, passa sa
main autour de mon cou. Nous fîmes quelques pas sous les arbres, dans
l'obscurité profonde. Quelque chose brilla devant nous, je n'eus pas le temps
de reculer et fis un écart, croyant que nous butions contre un tronc, mais
l'obstacle se déroba sous nos pieds, nous avions marché dans la
lune."
Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours.
Commentaires
Je pense que l'influence de la température et de la luminosité sur le moral et la libido est manifeste. Par contre pour les rencontres je ne sais pas dans quelle mesure la saison influe. Peut être que l'hiver calme l'agitation de l'été et apporte la fameuse disponibilité tant recherchée par le célibataire en recherche de mec.
je l'aime vraiment beaucoup ce billet !