Quand on parle d'amour, on passe le plus clair de son temps à abattre des lieux communs : "ça arrivera quand tu ne t'y attendras pas", "chaque pot a son couvercle", "bite n'a point d'oeil, cul n'a pas d'oreilles", j'en passe et des meilleurs. Il en est un qui semble résister, parce qu'incroyablement vrai sans doute : "si tu n'es pas bien dans ta tête, tu ne vas attirer personne". Au départ, cette phrase avait le don de me faire déclencher l'arme atomique : on a le droit de déprimer, bordel de Dieu ! A croire que les seuls mecs qui en rencontrent d'autres sont des créatures guillerettes, dénuées du moindre souci matériel, professionnel et familial et que c'est à ces winners que serait réservées les délices de la rencontre et de l'amour. Nous tous, avons nos inquiétudes, nos névroses, nos défauts, nos incapacités, nos énervements, c'est même ce qui rend humain. Dans le même temps, sortir avec un mec dépressif, à moins d'être Mère Thérésa, c'est assez compliqué. Je ne compte pas le nombre de mes potes qui se farcissent des boulets mal dans leurs baskets, qui picolent trop, qui doutent d'eux-mêmes ou de leur couple et qui s'attachent viscéralement à leur partenaire, de peur de se retrouver seuls. Tout cela existe, mais je réclame un droit inconditionnel à la déprime et à la morosité, et cela n'a aucune espèce de relations avec nos capacités érectiles et sentimentales (généralement étroitement liées chez la gent masculine).
L'automne, les frimats, les dimanches soirs sont rarement des moments où ça gazouille joyeusement dans les chaumières. On est souvent plus tristounet, il y a un côté bilan, fin d'année oblige, on fait le point sur tout un tas de choses et ces moments sont nécessaires, ils permettent de remettre certains épisodes de notre vie à plat, ils agissent comme une forme d'hibernation sentimentale qui augure des jours meilleurs. Il est bon de s'y laisser emporter, pour mieux envisager sa vie lorsque les beaux jours reviennent. En hiver, on est forcément moins sexy, emberlificotés dans des écharpes et des doudounes, épuisés par un changement d'heure et une nuit qui tombe à 15 heures, frigorifié par une météo aussi avenante qu'un congrès de lesbiennes gauchistes franc-comtoises, et bizarrement, je ne sais pas vous, mais moi c'est clair, on a moins envie de sortir.
Les copains, le thé à la cannelle, le minou qui ronronne, le chauffage, tout cela crée une ambiance confortable qu'on ne risquerait pour rien au monde de sacrifier parce qu'un mec qui vit dans le 15ème nous a alpagué sur Rezog et que, bon Dieu, c'est pas possible d'être aussi sexy et de vivre quand même dans le 15ème... Là, je m'interroge... Faut-il y aller ? Oui, certainement, parce que se promener dans Paris en plein hiver avec son amoureux, c'est beau comme du Anna Karénine. Quand je regarde, j'ai rencontré tous mes mecs en hiver : septembre, octobre et février, bizarrement, jamais l'été, mais n'en faisons pas une généralité, sinon, ce blog n'aurait plus de raison d'être. L'hiver, on est certes un peu déprimé, et justement, on rencontre un peu la même chose, à croire que cette saison révèle ce que nous sommes plus intimement, fait tomber les masques, nous oblige à arrêter de jouer la comédie. Nous avons tous besoin d'affection et d'amour, c'est normal (même si chez certain, c'est grave péché que de l'affirmer haut et fort), et, pendant les saisons froides, ce besoin d'affection est moins masqué, l'optimisme de façade a moins sa place ; l'hiver, nous serions à mon avis un tantinet plus authentiques. Quelques chercheurs ont même remarqué que l'activité sexuelle suivait cette courbe descendante, ce qui prime en cette saison, ce serait donc plutôt la recherche de réconfort, c'est le souci de réchauffer et de se réchauffer ; ne négligeons pas les saisons.
Au Louvre se trouve une statue de Pierre Legros, dont j'ignorais l'existence, "allégorie de l'hiver". On y voit un homme pelotonné dans une ample houppelande, méditant et regardant son passé, un homme âgé, qui, à la manière d'un saint Jérôme, regarde avec douceur ce qui l'a précédé. J'aime cette image, elle montre que les moments de spleen, de doute, sont essentiels et qu'ils autorisent un petit retour sur soi. Le froid, la glace, la neige, sont des conservateurs, mais comme un matelas isolant, ils protègent les germes qui attendent tranquillement des jours meilleurs pour apparaître, à nouveau...

Bon vent !

"Elle me dit un peu bas : "J'avais peur que vous n'ayez froid, mon frère était couché, je suis revenue." Je m'approchai d'elle ; je frissonnais, elle me prit sous son manteau et pour en retenir le pan, passa sa main autour de mon cou. Nous fîmes quelques pas sous les arbres, dans l'obscurité profonde. Quelque chose brilla devant nous, je n'eus pas le temps de reculer et fis un écart, croyant que nous butions contre un tronc, mais l'obstacle se déroba sous nos pieds, nous avions marché dans la lune."
Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours.