Rompre à Jaurès
Par Jérôme le mardi 30 septembre 2008, 22:09 - my men and me - Lien permanent
Une histoire parisienne. La rencontre : au sauna. Comme d'habitude, un
mec trop beau pour moi que je n'osais pas draguer, et puis, tandis que la
résignation avait pris le dessus, quelques gestes, quelques regards, et
finalement, un contact, lent, puis sensuel, puis finalement sexuel. Une
promesse, se revoir après les vacances, quelques gestes : deux numéros de
téléphone échangés. Et puis... Rien. Pendant tout l'été, l'oubli. Un jour de
septembre, un texto : "Je suis rentré, voyons-nous" ; un rendez-vous,
au BHV de l'Hôtel de Ville, comme tant d'autres. Une conversation : des
points communs, une culture partagée, un même amour des lettres, des
accointances professionnelles intéressantes sans être envahissantes. Quelques
nuits, un petit déjeuner royal, que des mets neufs, achetés la veille, sans
doute ce détail m'a-t-il gêné. Ce petit déjeuner, à bien y réfléchir, c'est là
que ça a commencé, ou que ça s'est terminé : le même lait de soja, le même
thé, le même jus de fruits. Tout cela était trop semblable, tout cela était
trop comme moi, alors que je préférais sans doute que ce fût comme lui. Comme
dans 2001 Odyssée de l'Espace : une mise en scène finale, faite pour mon
seul plaisir, mais le sien ? le nôtre ? Où étaient-ils ? Puis
quelques jours encore, la reprise du boulot, des messages, trouvant chez moi de
moins en moins d'écho, quelques feintes pour ne pas se revoir de suite, et
quelques nuits aussi, qui, de folles et amoureuses, sont devenues hypocrites et
mensongères, encore des rendez-vous remis, peu d'envie d'aller ensemble à la
Fête de l'Huma, guère envie non plus d'aller au théâtre avec lui, et
finalement, une décision : "je me mens, je te mens,
voyons-nous".
Nous nous sommes retrouvés à Jaurès. Il souriait, de ce sourire curieux qu'ont
les hommes qui ne sont plus aimés. Un sourire qui n'était pas encore de
l'amitié, mais qui n'était plus de l'amour. Un sourire bravache, où se mêlaient
des relents de fierté, où était ravalée la honte d'être éconduit, peut-être le
chagrin, ou la douleur, je ne sais pas. Nous sommes allés prendre un verre,
très vite, l'objet de notre rencontre fut facilement évacué, quelques mots, des
je m'en doutais, des ne te force pas, des je ne t'en veux
pas. Tout cela ce prit que quelques minutes.
Une discussion, portant bizarrement sur François Truffaut. Je racontais une
anecdote entendue quelques jours auparavant, et en même temps, je voyais ce
regard, son regard. J'y lisais du bonheur, mêlé d'une évidente déception. Dans
ses yeux que je ne pouvais m'empêcher de fixer tandis que je pérorais, il y
avait des regrets, le regret de ces rencontres qui en apparence doivent
fonctionner mais dans lesquelles quelque chose d'incontrôlable se niche, et
vient tout démolir, le regret de n'oser proposer : "change d'avis", le
regret de se dire que ce type, en face, moi, aurait dû être le bon, si..., le
regret de penser aux sacrifices faits pendant ces quelques jours, le regret
d'avoir cru que ça pouvait marcher, le regret de son apparente erreur de
jugement, tout en sachant que personne n'avait fait d'erreur là-dedans. N'est
pas homme celui qui ne se trompe pas. Dans ce regard, je lisais tant de choses,
et, tous les deux, nous étions allés trop loin, nous ne pouvions plus reculer.
Il aimait Truffaut, lui aussi, sans doute nous le serions-nous partagés, si...,
sans doute nous serions-nous rappelé de cette anecdote sans que..., sans doute
l'amour avait-il entrouvert la porte mais, aussitôt, il s'est enfui, effrayé
par ces wagons de craintes, de peurs du lendemain, par ces hésitations, par cet
impérieux besoin de rester seul, encore un peu. Ce regard, je ne l'oublierai
jamais, c'est celui de l'amour conditionnel. En latin, on appelle le
conditionnel présent "l'irréel du passé". Ce regard fut celui de l'amour
irréel.
"Réussir, c'est rater" François Truffaut

Commentaires
Très joli post qui donne à réfléchir sur la chimie d'une rencontre...
Ah, les rencontres au sauna .... c'est bizarre en fait d'entamer une relation directement par le sexe. Au moins, on sait si ça marche de se côté-là, mais après quand on se revoit dans une optique amoureuse, c'est plus compliqué. ça m'est arrivé il n'y a pas longtemps et on s'est revus plusieurs fois, en reprenant le processus de drague depuis zéro ... et puis bon finalement ça n'a pas marché.
J'ai relu plusieurs fois cette note et je la trouve merveilleuse même si elle me fait froid dans le dos. Je me reconnais parfaitement dans la description de l'homme éconduit (le côté bravache, ne plus savoir sourire : sourire d'amitié, d'amour, que sais-je...). Parce que l'homme éconduit ne regarde plus l'autre mais se regarde lui-même : c'est tant pis, ça n'a pas duré, c'est comme ça, je rentre chez moi, je ne suis plus qu'un sujet d'étude, tu me regardes comme moi je me regarde, si je pouvais être invisible... Alors, oui, un peu de fierté, un peu d'orgueil, pour être déjà demain. Ce qui me fait froid dans le dos et qui me glace le sang, c'est cette peur de n'être plus vivant pour l'autre, c'est cette peur d'être mort. La mort est une peur bien naturelle finalement : un courant d'air, une bouche violette, une langue qui claque ou qui vous roule des mécaniques. Bruno