Une histoire parisienne. La rencontre : au sauna. Comme d'habitude, un mec trop beau pour moi que je n'osais pas draguer, et puis, tandis que la résignation avait pris le dessus, quelques gestes, quelques regards, et finalement, un contact, lent, puis sensuel, puis finalement sexuel. Une promesse, se revoir après les vacances, quelques gestes : deux numéros de téléphone échangés. Et puis... Rien. Pendant tout l'été, l'oubli. Un jour de septembre, un texto : "Je suis rentré, voyons-nous" ; un rendez-vous, au BHV de l'Hôtel de Ville, comme tant d'autres. Une conversation : des points communs, une culture partagée, un même amour des lettres, des accointances professionnelles intéressantes sans être envahissantes. Quelques nuits, un petit déjeuner royal, que des mets neufs, achetés la veille, sans doute ce détail m'a-t-il gêné. Ce petit déjeuner, à bien y réfléchir, c'est là que ça a commencé, ou que ça s'est terminé : le même lait de soja, le même thé, le même jus de fruits. Tout cela était trop semblable, tout cela était trop comme moi, alors que je préférais sans doute que ce fût comme lui. Comme dans 2001 Odyssée de l'Espace : une mise en scène finale, faite pour mon seul plaisir, mais le sien ? le nôtre ? Où étaient-ils ? Puis quelques jours encore, la reprise du boulot, des messages, trouvant chez moi de moins en moins d'écho, quelques feintes pour ne pas se revoir de suite, et quelques nuits aussi, qui, de folles et amoureuses, sont devenues hypocrites et mensongères, encore des rendez-vous remis, peu d'envie d'aller ensemble à la Fête de l'Huma, guère envie non plus d'aller au théâtre avec lui, et finalement, une décision : "je me mens, je te mens, voyons-nous".
Nous nous sommes retrouvés à Jaurès. Il souriait, de ce sourire curieux qu'ont les hommes qui ne sont plus aimés. Un sourire qui n'était pas encore de l'amitié, mais qui n'était plus de l'amour. Un sourire bravache, où se mêlaient des relents de fierté, où était ravalée la honte d'être éconduit, peut-être le chagrin, ou la douleur, je ne sais pas. Nous sommes allés prendre un verre, très vite, l'objet de notre rencontre fut facilement évacué, quelques mots, des je m'en doutais, des ne te force pas, des je ne t'en veux pas. Tout cela ce prit que quelques minutes.
Une discussion, portant bizarrement sur François Truffaut. Je racontais une anecdote entendue quelques jours auparavant, et en même temps, je voyais ce regard, son regard. J'y lisais du bonheur, mêlé d'une évidente déception. Dans ses yeux que je ne pouvais m'empêcher de fixer tandis que je pérorais, il y avait des regrets, le regret de ces rencontres qui en apparence doivent fonctionner mais dans lesquelles quelque chose d'incontrôlable se niche, et vient tout démolir, le regret de n'oser proposer : "change d'avis", le regret de se dire que ce type, en face, moi, aurait dû être le bon, si..., le regret de penser aux sacrifices faits pendant ces quelques jours, le regret d'avoir cru que ça pouvait marcher, le regret de son apparente erreur de jugement, tout en sachant que personne n'avait fait d'erreur là-dedans. N'est pas homme celui qui ne se trompe pas. Dans ce regard, je lisais tant de choses, et, tous les deux, nous étions allés trop loin, nous ne pouvions plus reculer. Il aimait Truffaut, lui aussi, sans doute nous le serions-nous partagés, si..., sans doute nous serions-nous rappelé de cette anecdote sans que..., sans doute l'amour avait-il entrouvert la porte mais, aussitôt, il s'est enfui, effrayé par ces wagons de craintes, de peurs du lendemain, par ces hésitations, par cet impérieux besoin de rester seul, encore un peu. Ce regard, je ne l'oublierai jamais, c'est celui de l'amour conditionnel. En latin, on appelle le conditionnel présent "l'irréel du passé". Ce regard fut celui de l'amour irréel.

"Réussir, c'est rater" François Truffaut

truffaut03.jpg