Un bloggeur sympathique qui parfois vient se perdre dans ces pages a, il y a peu de temps, dressé un constat assez amusant, même si je ne parviens pas très bien à distinguer si son observation relève d'une quelconque réalité ou bien si elle est seulement le fruit d'un ressenti personnel. L'idée est la suivante : les mecs qui sortent ensemble se ressemblent physiquement, même look, même taille, même allure, voire mêmes centres d'intérêt.
Admettons. La ressemblance, comme en famille, est néanmoins avant tout un donné subjectif : Tatie Raymonde trouvera que le petit dernier a les yeux de sa maman, et la belle-mère trouvera plutôt que c'est le portrait craché de son fils. Cependant, c'est un fait, en se baladant dans le Marais, on repère quelques couples particulièrement mimétiques. Par l'âge, d'abord, ce qui est finalement assez logique : ce sont les jeunes qui sortent le plus, ce sont eux qu'on voit le plus ; les plus âgés, ceux qui ont dépassé la trentaine (on arrête assez vite d'être jeunes chez les pédales), sortent entre potes ou ne sortent plus, enfin, il me semble, mais ne généralisons pas... La mode aussi, joue beaucoup, je me souviens, du temps de mon triomphe, c'était le tee shirt moulant en lycra qui était la marque identitaire absolue et on se ressemblait tous, il y a eu les clones un peu avant, et les cuirs, les motards, les bears, tout ça. C'est une évidence, tous ces critères communautaires entrent en jeu dans cette impression de similarité chez les mecs.
En général, au début d'une rencontre, on cherche les "points communs" : il aime Brahms, comme moi, il n'aime pas le fromage, comme moi, il déteste Mylène Farmer, comme moi, ces petits détails, anodins d'apparence, sont le ciment du début de la relation. Ils favorisent les rapprochements, les discussions, et surtout, ils éveillent dans notre conscience amoureuse l'idée que l'alter ego est en face de nous, et que la relation, sur ces fondements, sera amenée à durer. Viennent ensuite les divergences, rarement rédhibitoires si Cupidon a déjà frappé : l'un sera plus ordonné, l'autre plus fouillis, l'un plus structuré, l'autre plus artiste, peu importe. Chacune de ses dissemblances permettent de nous démarquer de cet autre, de lui reconnaître une identité propre, un destin bien à lui, et c'est dans ce jonglage permanent entre mimétisme et semi-rejet que se bâtit l'histoire d'amour.
Les deux expressions existent dans le langage populaire et traduisent cette complémentarité qui se joue dans la différence ou au contraire dans la ressemblance : "chaque pot a son couvercle", impliquant que deux éléments distincts se complètent, et aussi "qui se ressemble s'assemble", admettant qu'une certaine convergence d'être, de penser ou d'autre chose a favorisé la rencontre.
Prenons les jumeaux mythologiques Castor et Pollux : l'un est mortel, l'autre immortel, et ce dernier partage son don avec son frère, mort ; ainsi, ces deux êtres jumeaux, identiques, habitent à la fois dans les enfers et dans l'Olympe. Castor et Pollux et tous les mythes relatifs à la gémellité sont des fondamentaux de l'Occident : la constellation des Gémeaux, Caïn et Abel dans l'Ancien Testament, les Asivin des Indiens.
Ce mode binaire est une structure indo-européenne ; il n'est pas transposable au couple hétéro mais je serais moins péremptoire concernant les mecs, parce qu'entre deux garçons, des myriades d'interrelations plus ou moins conscientes s'entrechoquent et qu'elles ne sont pas le fruit de notre éducation, enfin, pas seulement : père-fils, frère-frère (on entend cela parfois : "j'ai trouvé l'âme-frère"), ami-ami. Nous sommes sans doute plus proches, dans nos inconscients et nos cultures, des modèles antiques et romanesques que les hétéros, sans doute plus marqué par la famille de laquelle ils sont issus.
Castor et Pollux sont deux frères, ils ne couchent pas, mais se suivent à la vie à la mort, gravitent dans des mondes distincts mais toujours complémentaires, et ils ne se désolidarisent jamais. Leur ressemblance physique s'accompagne d'une dissemblance dans leurs univers respectifs, l'un est guerrier, l'autre dompteur, l'un frappe, l'autre se sert de l'animal pour frapper ; l'un vit dans la nuit, l'autre dans le jour, l'un reçoit les honneurs de Zeus tandis que l'autre les attend, et cela à tour de rôle, indéfiniment. Cette complémentarité entre deux hommes est également illustrée dans la Bible : Caïn est agriculteur, Abel berger, et quand Caïn veut rompre ce lien, en tuant son frère, il est alors maudit.. Là encore, rompre la ressemblance, c'est en quelque sorte renier la différence, c'est supprimer un équilibre...
Il est évident que la ressemblance nous rassure, tandis que, c'est animal, ou humain, c'est selon, la différence effraiera de prime abord. Par la suite, le mimétisme sera une cause de rupture, tandis que les différences seront le terreau fertile de la relation. Comme Castor et Pollux ou Caïn et Abel, deux amants alternent leurs statuts, changent de rôle, et avancent, tranquillement, vers leur destin fatalement, irrémédiablement, aussi distinct que dédoublé.

Bon vent !

Tous deux sur le même lit,
Ils se tournent le dos, brûlant de se parler ;
Si la tendresse est dans leur coeur,
Chacun défend sa dignité ;
Mais, lentement, les yeux se tournent,
Leurs regards se rencontrent :
La querelle des amants
S'achève dans les rires et les étreintes passionnées.
Amaru, Centuries. Poèmes sanskrits de l'Inde Ancienne.