Je me souviens, c'était en 1998. Je sortais avec un garçon qui m'a copieusement oublié depuis, et qui coule des jours heureux depuis quatre ans, m'a-t-on dit, avec un type sans doute moins insupportable que moi. Nous étions vraisemblablement amoureux, tout cela dura un an et demi, mais avec le recul des années, de cette histoire, il ne me reste rien : ni souvenirs heureux, ni moments de complicité (qui ont bien dû exister...), juste quelques engueulades mémorables, quelques prises de tête, ma première expérience à quatre, deux cartes postales, une scène parce que j'avais passé Stefan Eicher pendant une soirée et une chemise à carreaux bleue qui a déteint depuis. Aujourd'hui, nous nous recroisons, nous saluons cordialement, nous promettons de nous rappeler sans évidemment instiller la moindre concrétisation à ce qui n'est que de la courtoisie, ma foi un peu hypocrite, mais somme toute légitime.
Un souvenir est toutefois resté plus particulièrement ancré dans ma mémoire : c'est pendant que je sortais avec O que le Dépôt fut inauguré. Dans ma grande candeur juvénile, je pensais que c'était un bistrot de plus, avec un nom moche certes, mais un bistrot quand même. Une fois, pour crâner, je lui avais dit que j'y étais allé boire un verre : il m'a regardé avec des yeux ronds comme des soucoupes, comme si je lui avais annoncé que je venais de m'adonner à je ne sais quelle nouvelle pratique inavouable ou que j'allais le demander en mariage.
Les années et les mecs ont passé, et j'ai fréquenté cette antre du démon plus assidûment, me rendant compte que la consommation du verre était un détail au regard de ce qui s'y passait ordinairement, ce qui n'était pas pour me déplaire... Je ne vais pas écrire un billet sur le Dépôt, sa vie et ses moeurs, d'une part parce que ç'a été fait mille fois, mieux que je ne saurais le faire, et aussi parce que je ne suis pas farouchement opposé au principe, je trouve juste que ça sent vraiment mauvais et qu'on y choppe un peu trop souvent des morpions.
Entre 1996 et 2004, hormis quelques parenthèses étroitement associées à une sensible et néanmoins épisodique amélioration de mon état conjugal, j'y allais, pour y faire des rencontres et accessoirement tirer un coup. La plupart des mecs déclarent : "au Dépôt, on n'y fait pas de rencontres, les mecs ne pensent qu'à baiser..." ; je réponds non sur la première proposition, et oui sur la seconde. Je ne vois pas en quoi le fait que nous soyons des hormones sur pattes serait incompatibles avec la rencontre amoureuse, je pense même que le passage par la case couette et guilou-guilou est un indispensable préalable à l'amour, mais je suis une traînée...
Des dizaines de mecs vus pendant cette période, trois sont restés dans ma mémoire. Le premier, c'est moi qui étais amoureux, qui attendais les coups de fil qui n'arrivaient pas, qui me languissais pendant le travail en espérant que le portable vibre, et finalement, ces signes, qui ne trompent jamais, indiquaient que cette attirance était à sens unique. En revanche, deux autres mecs rencontrés dans ce lieu fongique ont été les deux mecs de ma vie. Ces deux-là, c'était l'amour : l'histoire a duré, elle a été belle, épanouissante, complice, constructive, tout ça.
Il ne s'agit pas de décrire ces mecs, ni ces histoires, ça ne regarde personne ; mais, sans qu'ils se connaissent, et à quatre années d'intervalles, je les ai rencontrés exactement au même endroit.
En bas de l'escalier, un peu à gauche, on continuait vers le fond de la salle, il y avait une espèce de banquette en angle pas trop dégueulasse. Des cabines à gauche, et le porno qui défilait en face. Dans ces deux cas, en février 2000 et en octobre 2004, à cet endroit précis, j'y ai donc rencontré l'amour, le vrai, celui qui ne dure pas toujours.
J'y suis retourné avant les vacances, un an après ma rupture avec Monsieur Dépôt n°2. Le lieu était tout en travaux, l'odeur de la cigarette avait cédé la place à toute une kyrielle d'humeurs corporelles assez nauséabondes, et surtout, ils avaient viré MA banquette, celle où Cupidon visait (apparemment juste) à chaque Olympiade...


"Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au milieu d'impressions contiguës qui formaient notre vie d'alors ; le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Bon vent !