The End
Par Jérôme le samedi 13 septembre 2008, 13:16 - people have the power ! - Lien permanent
The End, c'est le titre d'un des livres de Didier Lestrade, paru
chez Denoël il y a quelques années, en pleine époque de controverse sur le
bareback. Lestrade disait les choses à sa manière, rarement mesuré qu'il est,
mais assez souvent juste : la communauté gay, c'est fini, chacun pense à
sa gueule, l'amour a fait place à une intense consommation de sexe, d'alcool,
de drogue aussi parfois, les mecs ne baisent plus en pleine lumière, mais en
souterrain, et surtout, ils ne pensent plus à protéger l'autre, ni à se
protéger. The end, c'était un constat implacable, une condamnation extrême
d'une soi-disant communauté LGBT soi-disant ouverte et généreuse qui, au final,
était composée d'individus simplement guidés par leur existence propre, par
leur confort, par leur seul plaisir. Selon Didier, abandonner la protection,
c'est renoncer à cimenter notre groupe, c'est éclater nos problématiques, c'est
se replier sur soi, sur son cul, sur sa queue, et c'est agir égoïstement. Ne
plus mettre de capote, penser : "le SIDA, c'est un passage, une maladie
chronique, juste quelques médoc à avaler", c'est finalement réduire l'attention
portée à l'autre, c'est renoncer à ce qui nous fait homme, c'est évacuer notre
générosité, notre attention, pour simplement veiller à notre petit confort.
Dans l'absolu, l'abandon de la prévention, le no-Kpote, les plans jus, le
plombage, le fécondage ; toutes ces pratiques d'abandon, relèvent de la
même logique que les prêts à la consommation, traduisant un seul et unique
objectif : son plaisir, maintenant, tout de suite...
Lestrade, on aime ou on n'aime pas ; sur le bareback, mon avis vous
importe peu, disons que je distingue les séropos qui s'enquillent vingt ans de
traitement et qui en ont assez, et les jeunes qui considèrent qu'après tout, on
peut vivre avec le VIH, et que ce n'est pas cette petite contrainte qui va les
empêcher de s'éclater. Au premier, je ne sais jamais que répondre, après tout,
je les comprends, même si je n'accepte pas, à titre personnel, ce genre de
comportements sexuels. Avec les seconds, j'aurais tendance à être plus sévère,
en tous les cas plus perplexe.
La fin de la communauté, je la vois sans arrêts, et ce n'est pas les belles
paroles de la Gay Pride ou le politiquement correct mielleux de la pédocratie
LGBT bon teint qui me fera changer d'avis. La communauté a échoué, qu'on ne
vienne pas me dire le contraire : les mecs sont de plus en plus seuls,
dégoutés parfois ; ça picole énormément le vendredi soir dans les bordels,
ça oublie, ça pense à soi. Des problématiques politiques ? Des
luttes ? Lesquelles ? Si quelques associations abattent un boulot
remarquables, Sida Info Service, SOS Homophobie, la plupart restent centrées
sur leurs membres, assurent une nécessaire convivialité, mais rares sont celles
qui, finalement, proposent des choses simples : être bien, s'estimer, se
trouver beau même si on n'est pas digne d'être en couverture de Sensitif,
rendre aux pédés leur culture, partager les expériences des Bory, les moments
de rire des Chazot, les détresses ou les révoltes des Hocquenghem...
La communauté est morte quand je vois ce culte du corps, ce rejet de la
vieillesse, ce besoin d'être jeune, d'avoir du fric, ce besoin de briller sans
partager. Depuis 1996, je me suis engagé : d'abord au CGL, puis à Act Up,
et finalement aux Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Ces trois fois, mes
objectifs étaient différents : exister en tant qu'homo, faire de la
politique et de la lutte, et finalement, protéger l'autre, l'aimer, l'entendre.
J'en ai terminé, tout cela m'a coûté trop cher, aujourd'hui, je reste seul,
sans mec, et autour de moi, je ne vois pas d'amélioration : les mecs ne se
protègent plus systématiquement, ils négocient la capote, ils se branlent
derrière leur cam, ils jouissent, rebraguettent et poursuivent leur petite
vie...
J'ai le sentiment que ces douze années ont été perdues depuis que j'ai vu ce
mec, blond, qui aurait pu être mignon sans ses traits tirés par l'alcool et la
cigarette. Il était au bar du Duplex, il gueulait, se faisait remarquer, il a
même tenté d'allumer une cigarette dans le bar (ô geste suprême de subversion).
Que disait-il ? "Je ne sais pas si j'ai le SIDA, et je m'en fous,
plein de mecs autour de moi l'ont, ils sont soulagés, ils n'ont plus besoin de
faire gaffe, et ils n'ont pas l'air malheureux." Ce n'était pas en 1995,
c'était en 2008, en septembre...
Je regardais ce mec, partagé entre l'envie de lui péter la gueule ou l'écouter
et le faire changer, et puis je me suis regardé, moi, seul, devant mon Perrier
rondelle, et je me suis dit que j'ai consacré un temps considérable, des nuits,
des marches, des manifestations, à essayer de protéger des connards pareils...
Ce mec braillait, il s'est fait virer, j'ai cru voir, avant qu'il ne détale,
qu'il sniffait je ne sais quoi avant de se barrer. Connard.
La communauté est morte, elle nous hurle dessus, nous fait la morale en nous
reprochant notre apathie, elle nous tance parce qu'Edvige, on s'en branle
(enfin, moi, je m'en branle, un fichier de plus, de toute façon, nous sommes
fichés de notre carte de métro à notre abonnement ciné, alors), cette
soi-disant communauté est incapable de nous aimer. Et quelque part, pour en
avoir fait partie, pour avoir même joué un rôle actif, je la comprends, parce
que ce petit merdeux, je n'ai éprouvé que haine contre lui...
Quand s'autorisera-t-on à ne plus avoir peur ? Quand penserons-nous aux
autres (seule vraie façon ne penser à soi) ?
En ayant entendu cette petite fiente, je me dis que j'ai passé mes plus belles
années à me tromper, et que, peut-être, à l'heure qu'il est, je ne serais
peut-être pas à traîner seul dans les bars à écouter des conneries...
Bon vent quand même !
"Mon message est : vous agissez comme des cons parce que cela
apporte une diversion dans vos vies. Vous croyez qu'en faisant de plus en plus
de conneries, votre vie sera plus courte et que vous aurez moins de problèmes à
gérer. Faux. le pire problème que vous aurez à affronter, c'est de savoir qu'il
vous reste juste quelques jours à vivre. Et ce n'est pas parce que vous voulez
limiter la longue liste de problèmes à affronter que vous avez le droit de vous
comporter comme des porcs. Vous croyez que vous êtes différent ? Moi
aussi, mon petit travail de journaliste ne me procure pas toujours des
satisfactions. Moi aussi, je suis à la recherche d'une liberté qui passe par un
travail qui me plaise."
Didier Lestrade, The End.

Commentaires
Salut.
Je me trompes peut-être mais ce serait pas un post provoc?
Parce que ça donne quand même un peu l'envie de te botter le cul...
Ce n'est pas pour un imbécile défoncé que tu t'es engagé et battu, non? Tu as quand même commis des actions qui ont porté leurs fruits...
L'idée de "communauté" m'est assez étrangère (encore plus dans mon environnement quotidien!) mais, de manière général, les mouvements se font autours d'une bataille commune. Aujourd'hui - à tort ou peut-être à raison - les batailles sont considérées comme semi-gagnées ou "has-been" au moins dans notre société. Alors pour quoi lutter?
Même s'il reste des sujets importants (dont Edvige, mais oui. Je t'invite à lire ça (http://frederic-rolin.blogspirit.co...) quand tu auras un moment).
Et puis, les pédés ne sont pas meilleurs, contrairement à ce que tu as pu croire, et aujourd'hui nous tournons tous un peu à vide dans une société d'ultra-consommation (oui, je sais sur ce terrain là, je parle un peu comme Benoît!), et donc les fringues, les i-phones, les relations, le sexe tournent, avec un besoin de toujours plus fort et plus loin.
C'est vrai que la réalité, le quotidien, c'est pas très exaltant mais putain quand tu prends ton courage à deux mains et que tu t'occupe de le réussir, qu'est-ce que c'est bon!
Un philosophe chinois aurait dit qu'il y a deux chemins pour atteindre le nirvana : "flotter tel le dragon dans l'azur ou creuser la fange tel le ver de terre"...
Évidemment la deuxième solution n'est pas très ragoutante mais voler dans l'azur n'est pas donner à tout le monde, et essayer d'y parvenir à coup d'alcool ou de G, C etc. ne mène en fait à rien.
Je ne vais (ni aucun autre lecteur) juger de ta vie mais si tu la considère (au moins tes engagements) comme un échec, c'est toi que çà regarde, mais l'échec vient plus de ce que nous n'avons pas réalisé que de nos résultats.
Pour un connard - qui ne le restera peut-être pas - combien ont été aidé par tes actions ? (ouh là là, ça fait un peu prêche du dimanche tout ça...).
Bon courage
Salut Jérôme, je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu l'idée de faire partager ce post et de dévier un peu le climat général de ce blog, surtout que j'ai plutôt le moral en ce moment. Sans doute, mais je me pose la question à ce sujet, est-ce une manière de se dédouaner, de se désengager, ou de se trouver des excuses pour ne plus appartenir à ce grand mouvement collectif et associatif... Ta réponse fait en tous les cas réfléchir et réajuste les choses. Oui, tu as raison, les choses ne sont pas fixées, et ce mec changera peut-être, ou sans doute pas. Provoc ? peut-être un peu, erreur ? Sans doute aussi. A titre perso, je pense qu'il me faut du temps pour me réintéresser à tout cela, quant aux luttes qui devraient tous nous concerner, je me (nous) sens si impuissant qu'il en émerge une forme d'irrésolution... Toutes ces petites questions font sans doute partie de mon cheminement de célibataire. Merci à toi d'y avoir consacré du temps.
Alors bon cheminement!
sur la prevention les mecs savent et se protegent pour la plupart..;des irresponsables ou suicidaires il y en aura toujours.
Pour un mec qui pete les plombs le vendredi soir faut pas se remettre en question;en plus c'est peut etre que de la provoque ou l'emprise d'une drogue.Pour moi c'est pas un connard,et comme je suis con,je m'abstiens TOUJOURS de porter un jugement sur autrui;
c'est un mec qui a des problemes(psy,deprime,drogue,solitude,...)
Attention à ne pas trop stigmatiser les seropos, si la secu suit ton raisonnement jusqu'au bout alors c'est de leur faute et les traitements(encore tres chers) ne seront plus remboursés.combien de mecs se contaminent volontairement?un pourcentage infime à mon avis des seropos
sur lestrade je ne connais pas le bouquin dont tu parles
mais ai lu son tout dernier;Je comprends mieux la haine farouche contre guillaume dustan(nokpot), decrite dans "la meilleure part des hommes" paru debut septembre.(ils ne sont pas cités mais doum et will leur ressemblent beaucoup,et l'irresponsabilité débile de will est trés déprimante,le style d'ecriture aussi)
Je comprends qu'un mec comme toi qui s'est beaucoup investi soit revolté du comportement de certains, au fond tu souhaites que les mecs pensent ,agissent à peu prés comme toi et te ressemblent un peu ,helas il faut faire avec la diversité des hommes, et l'experience et les idées ne se transmettent que difficilement.
La communauté n'a plus lieu d'etre depuis la depenalisation et l'acceptation des homo dans les grandes villes,par contre les assocs conviviales et sportives remplissent leur roles, les commerces aussi.
je trouve hallucinant qu'aujourd'hui certains puissent prendre le sida à la légère, tout ça parce que les traitements s'améliorent. ils ont l'air de prendre de l'avance sur les progrès de la médecine : il me semble que c'est encore une maladie mortelle.
je vais peut-être dét(c ?)onner mais je trouve ce combat d'arrière-garde, dans une certaine mesure. je ne trouve pas inutile, au contraire, de faire de la prévention. mais qui en fait aujourd'hui ? ça fait combien de temps qu'un gouvernement en france - petit 'f' - n'a pas fait une vraie campagne, avec des publics nommément ciblés, désignés - i.e. migrants et assimilés, str8, LGBT, grosso modo. combien de temps ?
alors le problème homo, c'est carrément autre chose... ayant lu quasiment tout dustan, récemment, d'un trait, je n'y ai jamais vu une apologie pure et dure du sexe à risque. je m'explique. bien sûr, gd dit "baisez sans capote" mais il précise que cela doit se faire dans un contexte éclairé intellectuellement, et dans la prise en compte de sa responsabilité individuelle quand on pratique cela. à savoir : si on baise sans capote, en connaissance de cause, en sachant qu'on peut être contaminé, on accepte de prendre ce risque. étant juriste, gd ajoute aussi les cas-limite du consentement éclairé ou possiblement vicié, afin de compléter sa thèse.
et il ajoute, ce à quoi j'adhère, qu'il est inconcevable, qu'une personne, qu'un groupe de personnes veuille imposer LEUR vision du bien et du mal en termes de pratiques sexuelles (mais c'est carrément) plus vastes. y a pas les catholiques qui ont essayé de faire ça pendant deux mille ans, dire : le bien c'est ça, le mal c'est ça ?
par exemple, à titre personnel : j'adorerais baiser sans capote, mais je ne le fais pas. pourquoi ? parce que c'est à moi de me protéger. je ne suis pas responsable pour les autres : je suis responsable pour moi. c'est malheureusement à ça qu'a conduit la course à l'individualisme forcené qu'on nous a inculqués. le mien reste vertueux et altruiste, dans la mesure où je mets mes actes en accord avec ma pensée : je me protège MOI. les autres, c'est du bonus. mais aussi du respect et de la protection, au final.