La peur de s'engager
Par Jérôme le mardi 9 septembre 2008, 19:05 - love, etc. - Lien permanent
La vie est parfois mal faite.
Vous êtes seul, a priori plutôt réceptif à la rencontre amoureuse. Un beau
jour, vous rencontrez, et vous trouvez ça sympa. Vous demandez alors le numéro
de téléphone, puis vous vous voyez, vous baisez évidemment, et brusquement
(souvent après cette dernière étape d'ailleurs...) : une angoisse, un
détail microscopique, incompréhensible et indéfinissable vous souffle à
l'oreille : "non, ce n'est pas ton moment, attends encore un peu,
profite de ces instants où tu redécouvres le bonheur d'être seul, celui-là
n'est pas là pour être en couple avec toi, c'est un passage, une
transition..." Considérée de l'autre bord, la version est sans doute moins
empreinte de psychologie trentenaire attardée : "mais c'est quoi ce
connard qui a peur de s'engager ???"
La peur de s'engager : il semblerait qu'il s'agisse de la nouvelle phrase
à la mode. Quand on a un mec qui nous plaît juste assez pour tirer son coup
mais pas encore suffisamment pour aller au-delà de la ceinture, on lui sort, le
sourire en coin et la mine gênée : "tu sais, j'ai peur de
m'engager" ; lorsqu'on tombe sur un type qui nous évite, ne rappelle
pas tous les jours (signe d'une relation en bonne voie), qui n'est jamais libre
ou disponible le week-end, qui est fatigué le soir, qui n'a plus assez de
forfait pour appeler sur le portable, qui n'a pas une soirée à lui parce qu'il
a beaucoup de travail, on peut, décemment se dire : "il a peur de
s'engager". La peur de s'engager, redoutablement parisienne,
effroyablement trentenaire. J'ai envie de vivre avec quelqu'un, mais si c'est
avec lui, ne sera-ce pas un échec ? Et puis, des déconvenues, j'en ai
tellement connues, je n'ai plus envie de souffrir, et enfin, mes copains, mon
bistrot, mes plans culs deux fois par semaine, finalement, c'est
confortable ; et puis aussi, est-il fait pour moi, Mon ex machin, mon ex
truc, c'était autre chose quand même... Tout cela, toutes ces phrases, ces
sensations, ces sentiments, ces questionnements, tiennent en cette expression
amélipoulinesque : "j'ai peur de m'engager..."
Reprenons les choses à la base. Parfois, on estime que la peur de s'engager
est liée à une vision romantique de l'amour. En gros, l'idée, c'est :
"le prince charmant existe, je ne suis pas sûr que ce soit Martin, Pierre,
Jules ou Kévin, donc, plutôt que de me planter, je lui dis stop et j'attends
mieux". Deux issues : si j'avais attendu avec Martin, Pierre, Jules
ou Kévin, ç'aurait peut-être valu la peine, mais je suis passé à côté ; ou
alors : je n'ai rien perdu, parce que de toute façon, ça se serait arrêté.
Ce genre de question ne mène pas loin, et il faut mieux arrêter de se les
poser. Comment ? En sortant, en rencontrant, en faisant comme la pomme qui
n'essaie pas de tomber volontairement de l'arbre mais qui attend son heure...
Elle sait qu'elle tombera, comme vous, vous savez, au fond de vous, que vous
rencontrerez un mec...
Il est néanmoins des cas où il est légitime de ne pas s'engager, ou de ne pas
en avoir envie, tandis que, paradoxalement, on cherche quelqu'un... Chercher un
mec durablement ne signifie pas se coller avec le premier venu. Dans l'absolu,
chaque mec vaut la peine, seulement, il est des moments de notre vie où nous
avons besoin de quelque chose de précis, d'inouï, de nouveau, d'inédit, et,
sans forcément avoir la certitude de ce que nous cherchons exactement, nous
avons l'intuition que certains garçons, si formidables soient-ils, ne nous
conviennent pas.
Ici pointe toute la magie et le caractère irrationnel de l'amour : vous
pourrez faire des thèses, des recherches, lire tous les ouvrages sur la
question, l'amour demeure un mystère. Une personne nous attire et nous
l'attirons, conformément à une loi de la physique totalement indéfinissable et
propre à chacun (ouf !!!)...
Certains mecs nous font avancer, c'est une conception de l'amour qui était très
en vogue chez les Grecs : le partenaire enseigne à l'élève. D'autres
attendent de nous une vie plus "normale" pourrait-on dire : un quotidien,
une relation égalitaire. Paradoxalement, ce genre de relation est le plus
courant, la plupart des types qu'on rencontre cherche à vivre heureux avec un
mec. Elle est toutefois, aussi, la plus difficile à assumer : il faut être
solide, dans sa vie, dans ce qu'on est, dans ses attentes, dans son être...
Tout cela demande un temps considérable. Il faut s'être pas mal planté (ou
avoir réussi pas mal d'autres histoires...) avant d'y parvenir... Nous avons
mille fois connu ces types extraordinaires, qui nous transportaient dès le
premier soir, et qui, quatre ou cinq jours passés, nous exaspéraient :
brutalement, une partie de notre conscience a pris le dessus, pour nous
siffloter : "écoute, ce mec est génial, mais il n'est pas fait pour
toi, il y a ce détail, cette habitude, ce petit chic-là, qui te
dérangent", parfois ces détails nous paraissent rédhibitoires, parfois,
ils nous charment... Allez comprendre !
La peur de s'engager, elle est finalement assez logique. Elle témoigne de notre
degré d'empathie avec l'autre. Si on se mettait avec le premier venu, nous
serions finalement comparables à des mammifères reproducteurs empreints de
sauvagerie, tandis qu'avec cette méfiance, ces droits "à l'erreur", ces
expériences répétées, nous sculptons, progressivement, notre personnalité
amoureuse. Saint Jérôme parlait d'une lime pour forger les esprits :
gardons cette image en tête, au lieu d'utiliser la serpette et la scie
égoïne... Toutes ces craintes, ces peurs, ces méfiances, si elles nous sautent
à la gorge, ne sont pas là par hasard. Il faut les écouter, mais, parfois
aussi, leur tordre le cou...
Bon vent !
Si assuré et ferme que tu sois, ne cause de peine à personne ; que
personne n'ait à subir le poids de ta colère. Si le désir est en toi de la paix
éternelle, souffre seul, sans que l'on puisse, ô victime, te traiter de
bourreau.
Omar Khayyam, Ruba' iyat IV, XIIIème siècle, quelque part en Perse...
Commentaires
J'adore tes articles, parce que j'ai vraiment l'impression qu'ils collent à ma situation et à mon évolution ! C'est vrai qu'après ma rupture une espèce d'angoisse de me retrouver sur la carreau m'a poussé à rencontrer pleins de mecs de manière un peu boulimique en me disant à chaque fois, cette fois c'est le bon ! et à chaque fois ça s'est révélé ne pas être le bon ... Mais finalement c'est vrai, comment on sait que c'est le bon ? Sans doute en se lançant dans un engagement provisoire, un période d'essai pendant laquelle on s'appelle tous les jours, etc et à l'issue de laquelle on voit si on a toujours le besoin d'appeler tous les jours. Ceci-dit la dernière fois, je ne m'étais posé aucune question ...