Quand j'étais petit, mon Papa m'emmenait aux champignons dans la forêt d'Argonne. Je détestais cela, d'une part, parce qu'en Argonne, il pleut tout le temps, il y avait aussi de grosses limaces rouges (les plus grosses limaces rouges que j'ai vues de toute ma vie, d'ailleurs), et surtout, je ne voyais pas la queue d'un champignon, ou alors, quand j'en trouvais, c'était des gros moches et pas bons, ou alors des tout pourris desséchés qui poussent sur les arbres, voire des dangereux pour la santé, et même des mortels...
Lui, il ramenait plein de pieds de mouton, des trompettes de la mort et des girolles, c'était vraiment énervant : alors, il me disait, pour me consoler : "c'est le métier qui rentre, tu verras, tu finiras par les voir, toi aussi." Bon, il est mort un jour, et je ne suis plus jamais retourné aux champignons...
Ce qui est vrai pour ces aimables végétaux eucaryotes sporophores l'est aussi pour l'homo sapiens sapiens sexualensis... Je discutais avec un de mes (comment dit-on ?...)"contacts" il y a quelques jours et il me disait : "quand tu cherches, le mec le sent, et il fuit, parce que ça effraie..."
Je ne me souviens pas trop comment mon Père trouvait ses champignons, mais je me souviens qu'il ne les cherchait jamais, justement : c'est vrai. Il se baladait, il regardait les oiseaux, il regardait le ciel, les arbres, trouvait des tas de trucs bien pourris comme on en trouve dans les forêts humides (des lichens, des écorces pleines de vers, des cailloux aux formes rigolotes), et puis, pouf ! de temps en temps, un champignon comestible, il le ramassait, et pensait à autre chose. A la fin de la journée, il y avait cinq omelettes...
Tout cela me rappelle aussi une histoire que racontait Edmund Hillary (le néo-zélandais qui a grimpé sur l'Everest pour la première fois) : il était au Népal et cherchait des sherpas. Il en déniche deux biens, musclés, solides, de rudes gaillards. Ceux-là lui proposent de l'accompagner sur quelque montagne, histoire de l'entraîner avant de faire le grand bon en avant : ils partent donc à l'aventure ; les sherpas avec de simples sandales, Hillary avec un solide harnachement d'alpiniste, des masques à oxygène et tout le toutim... Ils grimpent, grimpent, les sherpas gardent le sourire, tandis qu'Hillary suffoque. Ils arrivent finalement au sommet de la petite montagne ; notre brave Edmund est tout interloqué, limite colère : "m'enfin, c'est injuste, vous êtes affublé comme des véliplanchistes et vous n'êtes pas épuisés, moi, je suis bien équipé et je crache mes poumons !". Les braves sherpas, un tantinet bouddhistes sur les bords, lui répondent, goguenards : "Pendant que nous montions, toi, tu ne pensais qu'au sommet, nous, au chemin : nous avons regardé le ciel, les nuages, les roches, la neige, les rivières, bref, nous avons profité du parcours, et toi, tu n'as rien vu..." C'est bon, non ?
Les champignons et l'Everest me permettent de rebondir sur l'interrogation de mon "contact" : oui, c'est vrai, si tu cherches, tu vas tomber sur des machins bien pourris, des types tristes, des qui cherchent aussi, souvent des cas (j'en ai une belle collection à mon actif, mais ayant moi-même beaucoup cherché, je suppose que je dois traîner cette même réputation de boulet chez nombre de garçons sensibles...). Ces aventures nous sont arrivées à tous : on est au bar, en boîte, au bordel, et le premier mec qui se jette sur nous, c'est un aigle qui fond sur sa proie, la langue pendante et le regard hormonalement suggestif, avec un peu de malchance, en prime, il est totalement bourré. C'est normal, il est à l'affut : il fait partie des chasseurs, qui attendent et dévorent...
Je n'aime pas les chasseurs, ils tuent des bestioles innocentes, ils attendent, tapis dans leur abri, ils appâtent, ils jouent faux, ils se lèvent le matin pour tuer. Je préfère le mec qui va aux champignons ; il part en balade, ramasse éventuellement quelques spécimens s'il en trouve ou rentre chez lui le panier vide, conscient d'avoir passé un bon moment, malgré tout...

"Un âne, pour le moins, instruit par la nature,
A l'instinct qui le guide obéit sans murmure ;
ne va point follement de sa bizarre voix
Défier aux chansons les oiseaux dans les bois :
Sans avoir la raison, il marche sur sa route."
Boileau, Satires : à Monsieur Morel, Docteur en Sorbonne

Parfois, il nous faudrait être des ânes, surtout en amour...
Bon vent !

Je reprends le micro parce que Tony Duvert est mort. Il n'était pas très connu mais c'était un époustouflant écrivain, très gênant sans doute. Je ne connais que le Journal d'un Innocent : une bouffée bien anachronique aujourd'hui, le droit des adolescents à jouir de leur corps comme bon leur semble, très dérangeant, très incorrect, daté, et à n'en pas douter, totalement mis à l'index aujourd'hui. Duvert, c'est cette période des années 70 où tout semblait possible, même les pires âneries, mais lui, il les décrivait avec un talent et une sensibilité on ne peut plus respectables. Je vous conseille de lire pour vous faire une idée, c'est une langue belle, datée, et ça nous change des délires narcissiques de cette banane de Christine Angot ou des outrages de ce crétin de Houellebecq (dont il est le précurseur, mais ces ânes-là l'ignorent sans doute).

Tony Duvert