Les hommes, les champignons et moi
Par Jérôme le samedi 23 août 2008, 16:37 - love, etc. - Lien permanent
Quand j'étais petit, mon Papa m'emmenait aux champignons dans la forêt
d'Argonne. Je détestais cela, d'une part, parce qu'en Argonne, il pleut tout le
temps, il y avait aussi de grosses limaces rouges (les plus grosses limaces
rouges que j'ai vues de toute ma vie, d'ailleurs), et surtout, je ne voyais pas
la queue d'un champignon, ou alors, quand j'en trouvais, c'était des gros
moches et pas bons, ou alors des tout pourris desséchés qui poussent sur les
arbres, voire des dangereux pour la santé, et même des mortels...
Lui, il ramenait plein de pieds de mouton, des trompettes de la mort et des
girolles, c'était vraiment énervant : alors, il me disait, pour me
consoler : "c'est le métier qui rentre, tu verras, tu finiras par les
voir, toi aussi." Bon, il est mort un jour, et je ne suis plus jamais
retourné aux champignons...
Ce qui est vrai pour ces aimables végétaux eucaryotes sporophores l'est aussi
pour l'homo sapiens sapiens sexualensis... Je discutais avec un de mes
(comment dit-on ?...)"contacts" il y a quelques jours et il me disait :
"quand tu cherches, le mec le sent, et il fuit, parce que ça
effraie..."
Je ne me souviens pas trop comment mon Père trouvait ses champignons, mais je
me souviens qu'il ne les cherchait jamais, justement : c'est vrai. Il se
baladait, il regardait les oiseaux, il regardait le ciel, les arbres, trouvait
des tas de trucs bien pourris comme on en trouve dans les forêts humides (des
lichens, des écorces pleines de vers, des cailloux aux formes rigolotes), et
puis, pouf ! de temps en temps, un champignon comestible, il le ramassait,
et pensait à autre chose. A la fin de la journée, il y avait cinq
omelettes...
Tout cela me rappelle aussi une histoire que racontait Edmund Hillary (le
néo-zélandais qui a grimpé sur l'Everest pour la première fois) : il était
au Népal et cherchait des sherpas. Il en déniche deux biens, musclés, solides,
de rudes gaillards. Ceux-là lui proposent de l'accompagner sur quelque
montagne, histoire de l'entraîner avant de faire le grand bon en avant :
ils partent donc à l'aventure ; les sherpas avec de simples sandales,
Hillary avec un solide harnachement d'alpiniste, des masques à oxygène et tout
le toutim... Ils grimpent, grimpent, les sherpas gardent le sourire, tandis
qu'Hillary suffoque. Ils arrivent finalement au sommet de la petite
montagne ; notre brave Edmund est tout interloqué, limite colère :
"m'enfin, c'est injuste, vous êtes affublé comme des véliplanchistes et
vous n'êtes pas épuisés, moi, je suis bien équipé et je crache mes poumons
!". Les braves sherpas, un tantinet bouddhistes sur les bords, lui
répondent, goguenards : "Pendant que nous montions, toi, tu ne pensais
qu'au sommet, nous, au chemin : nous avons regardé le ciel, les nuages,
les roches, la neige, les rivières, bref, nous avons profité du parcours, et
toi, tu n'as rien vu..." C'est bon, non ?
Les champignons et l'Everest me permettent de rebondir sur l'interrogation de
mon "contact" : oui, c'est vrai, si tu cherches, tu vas tomber sur des
machins bien pourris, des types tristes, des qui cherchent aussi, souvent des
cas (j'en ai une belle collection à mon actif, mais ayant moi-même beaucoup
cherché, je suppose que je dois traîner cette même réputation de boulet chez
nombre de garçons sensibles...). Ces aventures nous sont arrivées à tous :
on est au bar, en boîte, au bordel, et le premier mec qui se jette sur nous,
c'est un aigle qui fond sur sa proie, la langue pendante et le regard
hormonalement suggestif, avec un peu de malchance, en prime, il est totalement
bourré. C'est normal, il est à l'affut : il fait partie des chasseurs, qui
attendent et dévorent...
Je n'aime pas les chasseurs, ils tuent des bestioles innocentes, ils attendent,
tapis dans leur abri, ils appâtent, ils jouent faux, ils se lèvent le matin
pour tuer. Je préfère le mec qui va aux champignons ; il part en balade,
ramasse éventuellement quelques spécimens s'il en trouve ou rentre chez lui le
panier vide, conscient d'avoir passé un bon moment, malgré tout...
"Un âne, pour le moins, instruit par la nature,
A l'instinct qui le guide obéit sans murmure ;
ne va point follement de sa bizarre voix
Défier aux chansons les oiseaux dans les bois :
Sans avoir la raison, il marche sur sa route."
Boileau, Satires : à Monsieur Morel, Docteur en Sorbonne
Parfois, il nous faudrait être des ânes, surtout en amour...
Bon vent !
Je reprends le micro parce que Tony Duvert est mort. Il n'était pas très
connu mais c'était un époustouflant écrivain, très gênant sans doute. Je ne
connais que le Journal d'un Innocent : une bouffée bien
anachronique aujourd'hui, le droit des adolescents à jouir de leur corps comme
bon leur semble, très dérangeant, très incorrect, daté, et à n'en pas douter,
totalement mis à l'index aujourd'hui. Duvert, c'est cette période des années 70
où tout semblait possible, même les pires âneries, mais lui, il les décrivait
avec un talent et une sensibilité on ne peut plus respectables. Je vous
conseille de lire pour vous faire une idée, c'est une langue belle, datée, et
ça nous change des délires narcissiques de cette banane de Christine Angot ou
des outrages de ce crétin de Houellebecq (dont il est le précurseur, mais ces
ânes-là l'ignorent sans doute).

Commentaires
ça va bien avec ton article précédent, encore une belle parabole bucolique ! un ami me disait que l'amour ça vous tombait dessus quand on ne s'y attend pas, c'est peut-être vrai ? mais en même temps, si on ne fait rien pour, on peut rester célibataire longtemps. la solution est sans doute entre les deux.
Oui, j'avais déjà réfléchi là dessus dans le post sur "ça t'arrivera au moment où tu ne t'y attendras pas" : une foutaise, il faut se bouger le cul tout en n'attendant rien... UN programme infernal en somme