Je me souviens d'un garçon rencontré l'année dernière en plein mois d'août, dans un Paris déserté par les hordes de folles parties s'expatrier à Ibiza ou au bord de la Garonne. Appelons-le Olivier. Il était charmant, il savait masser (tient, un détail à rajouter dans le petit chic en plus...), il était violoniste, avait une culture musicale considérable, une conversation avenante, il avait lu des tas de bouquins passionnants, avait quelques goûts communs avec les miens, il baisait super bien. En somme, tout l'attirail préalable à la rencontre amoureuse ferme, définitive et susceptible d'apporter la joie perpétuelle était (enfin) réuni !
Nous passâmes donc une nuit extraordinaire ; en fait, non, nous passâmes une nuit, ce qui est de nos jours est déjà une performance hors du commun, la plupart des mecs (quand ils acceptent d'embrasser) repartant aussi vite qu'ils sont arrivés. Le lendemain, après un petit déjeuner formidable, on s'est promené au bord du Canal Saint Martin somptueux (il habitait dans ma rue, je vous jure, le hasard...), on a loué des DVD passionnants, mangé des framboises succulentes, il m'a brillamment joué du violon. Enfin, Love, Love, Love Actually !

Et puis, un détail.

Les horloges sentimentales, l'idée qu'on se fait du mec, la détestable attitude que Milton Erickson (je vais abondamment vous en parler de celui-là, c'est le fondateur de l'hypnothérapie) résumait ainsi : "je pense qu'il pense que je pense ceci ou cela...". Mon ex avait une phrase bien à lui dans ces cas-là : "Tu interprètes tout, t'es chiant" (à la fin, c'était juste, t'es chiant, puis, "putain, t'es vraiment chiant !", puis après, plus rien)... En gros, il y avait un chiffonnant détail dans le bel Olivier qui habitait en bas de ma rue et qui jouait du violon : il avait un mec.
Deuxième détail : je venais de rompre (enfin, ça faisait quatre mois), et j'étais par conséquent en phase de deuil affectif insurmontable (enfin, en grave déprime, vous voyez : je me lève, je pense à mon ex, je me couche je pense à mon ex, j'évite sa rue, je vois un livre, je dis, tiens, ça plairait à mon ex, je marche dans une rue, je pense "avec mon ex, on s'est promené là", j'éprouve du plaisir en écoutant les gymnopédies gnossiennes de Satie, enfin, le truc bien gluant et goitreux qui vous colle à la poitrine...).
Je récapitule :
Olivier, le mec parfait --> avait un mec
Jérôme --> En mode pauvre fille dépressive juste bonne à trouver le plaisir dans les glaces au kiwi et pépites de caramel au beurre salé, assaisonné de sexe débridé, et aléatoirement de branlettes matinales.

Comme je ne suis pas du genre insouciant, tranquille et que je me pose 567866557 questions à la minute, j'ai évidemment échafaudé un scénario crédible et définitif, forcément le bon puisque c'était mon cerveau qui en avait la paternité :

  • Il cherche à se séparer de son ex, donc se prouve qu'il peut encore séduire en rencontrant des mecs, donc, ça sera une passade, en plus, dans 98% des cas, ce genre de mecs se remet avec son ex, parce que c'est l'homme de leur vie, patati patalère.

Et puis, puisque j'étais très doué pour les autres, j'ai aussi scénarisé pour moi :

  • Tu es en deuil chéri, il faut donc que tu souffres, si possible atrocement, et là, quatre mois, ce n'est pas assez atroce. Tu t'es fait larguer, je te rappelle, tu dois donc expier tes péchés mortels, tu ne mérites sans doute pas de vivre avec un mec, d'ailleurs le dernier en date a eu raison de se barrer, il a découvert que tu n'étais que fiente et erreur, c'est tout juste si tu mérites de vivre, d'ailleurs, ta vie de célibataire misérable et dénué du moindre intérêt s'achèvera dans les flammes de l'enfer éternel, toi, piteuse et misérable créature incapable de rester en couple alors que tu avais trouvé le bon pour la troisième fois. Tu finiras dans la honte et de la solitude, grasse et molle à déguster des gambas grillées au Cap Ferret.

Il y a un an, j'étais un peu idiote...

Toujours est-il que je ne rappelle jamais Olivier, lui non plus, ce qui prouve que j'avais donc raison.
Et puis la rentrée arrive (oui, je raisonne en année scolaire, mais j'ai des circonstances atténuantes), je rencontre Olivier dans ma rue, avec un sourire à tomber. Il m'embrasse et m'annonce : "j'ai largué mon ex, j'ai rencontré un mec, je suis super amoureux, on s'installe ensemble dans trois mois, je déménage c'est la première fois que ça m'arrive."
Moi (verte et hypocrite) : "c'est super, je suis content pour toi".
Lui (je jure que c'est vrai) : "tu ne m'as jamais rappelé, c'est dommage, si ça se trouve..."
Moi (résigné, avec une soudaine envie de manger du kiwi avec la peau et les poils) : "non, mais tu sais, c'est mieux comme ça, je suis en deuil affectif."

Bon, cette anecdote a son utilité : il faut être prêt pour rencontrer un mec, mais quand il se présente, il faut être la dernière des grues pour ne pas saisir l'opportunité. Deuxième constat : ne jamais penser à la place de l'autre, c'est idiot, c'est évidemment autoritaire, et dans la plupart des cas, voire dans tous les cas, on se trompe. La psychologie donne un nom à cela : l'hypothético-déduction ; en gros, ça signifie qu'on fait entrer l'autre dans un mécanisme préconstruit qui nous rassure. Dans ce scénario, on a forcément raison puisqu'on fait tout pour que chaque événement se produise comme on l'a prévu (ex : je n'ai jamais rappelé Olivier ; si je l'avais fait, mon idée préconçue n'aurait pas été validée)...

Je vous laisse méditer là-dessus ! Bon vent !

"Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être." Blaise Pascal, Pensée 262.