Etre et avoir...
Par Jérôme le mercredi 23 juillet 2008, 12:15 - heart is a lonely hunter - Lien permanent
Il existe une formule qu'on entend très couramment, que ce soit chez les
hétéros comme chez les pédales : "je veux un mec". Accompagné
parfois de ses variantes : je cherche l'amour, j'ai un mec, j'attends
un mec, il me faut un mec.
J'ai, je veux, il me faut...
C'est sans doute là, dès l'origine, que le bât blesse. En effet, et c'est
peut-être un des stigmates de notre époque, il semble qu'aujourd'hui, nous
existions par ce que nous avons : on collectionne, on entasse, on
empile ; des livres, des objets, des références culturelles, et des
histoires d'amour aussi. Regardez notre président de la République : un
magnifique spécimen de petit garçon qui veut, qui trépigne, qui désire, qui
jouit de posséder. Il n'est que l'émanation sinistre de nos moeurs où l'avoir
supplante l'être...
J'ai longtemps désiré avoir un mec et l'un d'entre eux me l'a reproché un jour.
"Je ne suis pas ta chose...", m'avait-il dit. Que voulait-il
signifier ? Nous entretenions apparemment une relation tranquille, claire,
et où chacun semblait pouvoir s'exprimer sereinement, mais il se sentait malgré
tout chosifié.
Tout cela m'a longuement interrogé. Je l'aimais, me semblait-il, l'écoutais,
pensais à lui, lui téléphonais, on se voyait régulièrement. Alors ?
Pourquoi "chosifié"... ? Quand on s'est séparé, je lui ai demandé
là où j'avais failli, et il m'a redit : "je ne suis pas ta chose, tu
n'as pas failli"
Effectivement : si vous utilisez mal un ordinateur, une voiture, une
équerre à vapeur, un fer à repasser, il tombe en panne et vous "lâche" (on dit
parfois aussi d'un mec qu'il nous a lâché, intéressant...) ; mais un mec
?? Ce n'est pas un objet, il ne se casse pas (se casser, comme une chose,
encore) parce qu'on l'utilise mal, il est. Et vous, vous êtes. Point
barre...
Avec le recul, j'ai compris ce qu'il voulait dire, ça m'a pris du
temps : étant au centre de mes préoccupations, étant le coeur de mes
attentions, étant l'objet de tous mes désirs, j'avais fini par oublier qui il
était vraiment. Qu'il était lui aussi un garçon avec ses angoisses, ses envies,
ses joies, ses troubles, ses peines, ses désirs. Etant à l'affût du moindre
stigmate amoureux, du premier soupçon de je t'aime, j'en oubliais de le lui
dire, et de faire attention à lui.
Ce n'était pas le garçon avec lequel je vivais, c'était MON mec, c'est-à-dire
une sorte de tamagotchi rigolo et bien monté avec lequel j'allais au cinéma. Il
est parti, il a eu raison.
Il ne faut pas chercher à avoir l'amour, il faut être amour. S'écouter et
écouter l'autre, se rendre compte qu'il existe et exister. Etre amour, c'est
bien plus difficile, cela demande une conscience aigüe de ses limites et de
celles du mec qui partage notre vie (je ne dis pas "de son mec", bannissons
l'adjectif possessif). Etre amour, c'est vivre normalement, sans soubresaut
excessif, c'est écouter, interroger, sourire.
Tout cela est vague, je vais donner un exemple. Votre mec (purée, ces adjectifs
possessifs..., appelons-le Arthur) n'est pas un bibelot. Le soir, quand vous
lui téléphonez, si vous avez eu une sale journée, il doit le sentir, ce n'est
pas interdit. Ne vous interdisez rien, ne vous contenez pas. Le pire, c'est se
forcer, par exemple, je ne savais pas dire autre chose à Arthur que "ça va, tu
as passé une bonne journée ?" ; c'en était rituel. J'effaçais ainsi deux
personnes d'un coup par cette simple phrase : moi, qui m'oubliais, et lui,
qui était forcé de répondre oui. Voilà comment le faux s'instille dans la
relation.
Quand on veut quelque chose, et bien fatalement, on va avoir peur de le perdre.
Alors on ménage, on chouchoute, on fait briller ; bref, on chosifie, on
met sur un piédestal, on oublie l'autre, paradoxalement, alors que c'est
exactement le contraire qui est recherché....
Je n'ai pas de recette à vous donner, d'ailleurs, je doute qu'elles existent.
Soyez attentifs à vous-mêmes, c'est paradoxalement la seule clef, celle qui
vous donnera accès à l'autre.
Bon vent !
"Mon âme, quand seras-tu persuadé que tu as tout en toi ?"
Marc Aurèle, pensées pour moi-même.
"Alors quoi ? Tu ne vas pas faire ton possible pour montrer que tout
le monde perd son temps à courir après le superflu et que beaucoup d'hommes ont
passé leur vie à rechercher les moyens de vivre ? ... Tu me demandes quel
mal il y a ? Un mal infini : ils ne vivent pas, ils attendent de
vivre. Ils remettent tout à plus tard. Même si nous faisons attention, la vie
aurait toujours sur nous une longueur d'avance. Mais, comme nous nous
attardons, elle passe comme si elle n'était pas à nous et, si le jour dernier
l'achève, elle meurt un peu chaque jour."
Sénèque, lettres à Lucilius, Apprendre à vivre, lettre LII.
Commentaires
Euh, c'est quoi : "une équerre à vapeur" ?
C'est une image : un truc très compliqué qui n'existe pas et dont on ne sait pas se servir... Un homme, quoi
Très beau post! Et tellement vrai! Je rajouterai peut-être juste le dialogue : avant de n'avoir plus besoin de se parler , il faut se raconter et écouter...
J'en connais qui à la lecture vont se dire :"c'est pas gagner!"...
Et
ben, non, rien n'ai gagné et c'est beaucoup mieux comme ça: quand il n'y a pas
d'effort, il n'y a pas de plaisir...
Je pense que si c'était simple, ce blog n'existerait pas. Tu as 100 fois raison...
aujourd'hui avoir un copain, c'est sans doute comme avoir un boulot, avoir un logement, avoir des copains ; il y a des besoins "vitaux" qu'il faut satisfaire pour survivre dans cette vie toujours plus stressante. Bon j'y vais un peu fort, mais il y a un peu de ça !
autre point de vue, avoir un copain, ça peut être pour certains afficher une réussite sociale (au moins dans la société homo), on est fier de montrer qu'on a pêché le gros lot et de montrer qu'on est digne de son intérêt. Je dis ça mais j'avoue que moi aussi je serais fier de m'afficher avec un super mec (pas que physiquement)
ben oui, c'est juste. Je sais qu'à chaque fois que je rencontre un mec, il y a une fierté... ce serait bien que Philippe prenne le micro, parce qu'il a des idées là-dessus... (message inside...)