Il existe une formule qu'on entend très couramment, que ce soit chez les hétéros comme chez les pédales : "je veux un mec". Accompagné parfois de ses variantes : je cherche l'amour, j'ai un mec, j'attends un mec, il me faut un mec.

J'ai, je veux, il me faut...

C'est sans doute là, dès l'origine, que le bât blesse. En effet, et c'est peut-être un des stigmates de notre époque, il semble qu'aujourd'hui, nous existions par ce que nous avons : on collectionne, on entasse, on empile ; des livres, des objets, des références culturelles, et des histoires d'amour aussi. Regardez notre président de la République : un magnifique spécimen de petit garçon qui veut, qui trépigne, qui désire, qui jouit de posséder. Il n'est que l'émanation sinistre de nos moeurs où l'avoir supplante l'être...
J'ai longtemps désiré avoir un mec et l'un d'entre eux me l'a reproché un jour. "Je ne suis pas ta chose...", m'avait-il dit. Que voulait-il signifier ? Nous entretenions apparemment une relation tranquille, claire, et où chacun semblait pouvoir s'exprimer sereinement, mais il se sentait malgré tout chosifié.
Tout cela m'a longuement interrogé. Je l'aimais, me semblait-il, l'écoutais, pensais à lui, lui téléphonais, on se voyait régulièrement. Alors ? Pourquoi "chosifié"... ? Quand on s'est séparé, je lui ai demandé là où j'avais failli, et il m'a redit : "je ne suis pas ta chose, tu n'as pas failli"
Effectivement : si vous utilisez mal un ordinateur, une voiture, une équerre à vapeur, un fer à repasser, il tombe en panne et vous "lâche" (on dit parfois aussi d'un mec qu'il nous a lâché, intéressant...) ; mais un mec ?? Ce n'est pas un objet, il ne se casse pas (se casser, comme une chose, encore) parce qu'on l'utilise mal, il est. Et vous, vous êtes. Point barre...

Avec le recul, j'ai compris ce qu'il voulait dire, ça m'a pris du temps : étant au centre de mes préoccupations, étant le coeur de mes attentions, étant l'objet de tous mes désirs, j'avais fini par oublier qui il était vraiment. Qu'il était lui aussi un garçon avec ses angoisses, ses envies, ses joies, ses troubles, ses peines, ses désirs. Etant à l'affût du moindre stigmate amoureux, du premier soupçon de je t'aime, j'en oubliais de le lui dire, et de faire attention à lui.
Ce n'était pas le garçon avec lequel je vivais, c'était MON mec, c'est-à-dire une sorte de tamagotchi rigolo et bien monté avec lequel j'allais au cinéma. Il est parti, il a eu raison.
Il ne faut pas chercher à avoir l'amour, il faut être amour. S'écouter et écouter l'autre, se rendre compte qu'il existe et exister. Etre amour, c'est bien plus difficile, cela demande une conscience aigüe de ses limites et de celles du mec qui partage notre vie (je ne dis pas "de son mec", bannissons l'adjectif possessif). Etre amour, c'est vivre normalement, sans soubresaut excessif, c'est écouter, interroger, sourire.
Tout cela est vague, je vais donner un exemple. Votre mec (purée, ces adjectifs possessifs..., appelons-le Arthur) n'est pas un bibelot. Le soir, quand vous lui téléphonez, si vous avez eu une sale journée, il doit le sentir, ce n'est pas interdit. Ne vous interdisez rien, ne vous contenez pas. Le pire, c'est se forcer, par exemple, je ne savais pas dire autre chose à Arthur que "ça va, tu as passé une bonne journée ?" ; c'en était rituel. J'effaçais ainsi deux personnes d'un coup par cette simple phrase : moi, qui m'oubliais, et lui, qui était forcé de répondre oui. Voilà comment le faux s'instille dans la relation.

Quand on veut quelque chose, et bien fatalement, on va avoir peur de le perdre. Alors on ménage, on chouchoute, on fait briller ; bref, on chosifie, on met sur un piédestal, on oublie l'autre, paradoxalement, alors que c'est exactement le contraire qui est recherché....
Je n'ai pas de recette à vous donner, d'ailleurs, je doute qu'elles existent. Soyez attentifs à vous-mêmes, c'est paradoxalement la seule clef, celle qui vous donnera accès à l'autre.

Bon vent !

"Mon âme, quand seras-tu persuadé que tu as tout en toi ?"
Marc Aurèle, pensées pour moi-même.

"Alors quoi ? Tu ne vas pas faire ton possible pour montrer que tout le monde perd son temps à courir après le superflu et que beaucoup d'hommes ont passé leur vie à rechercher les moyens de vivre ? ... Tu me demandes quel mal il y a ? Un mal infini : ils ne vivent pas, ils attendent de vivre. Ils remettent tout à plus tard. Même si nous faisons attention, la vie aurait toujours sur nous une longueur d'avance. Mais, comme nous nous attardons, elle passe comme si elle n'était pas à nous et, si le jour dernier l'achève, elle meurt un peu chaque jour."
Sénèque, lettres à Lucilius, Apprendre à vivre, lettre LII.