Longtemps, la culture générale, ou plutôt son absence, m'a complexé. Les dîners en ville où l'on n'a rien à dire ou penser (croit-on), les discussions alambiquées sur la nouvelle télévision à écran plat, les moments parfois un peu pénibles où chacun y va de sa référence, son film, sa lecture du moment. Je n'aime guère les pontifiants, ceux qui savent et qui s'en vantent. Vous savez, ces types qui ont tout lu sur Wagner ou la chanson réaliste et qui ne manquent pas de vous placer la référence inconnue, qui n'est pas destinée à être partagée, mais qui sert juste de balise indiquant à l'aimable auditoire : "tu vois, moi je sais" en sous-entendant, "et toi, tu ne sais pas, alors ferme-la".
Très souvent, et je pense que c'est assez courant chez les pédales (qui aiment bien parler d'elles-mêmes, tout de même, en témoigne le foisonnement des sites, des blogs, des pages personnelles, des portails, des facebooks, des sites de convivialité), un jeu peut-être un peu pernicieux se met en place : on parle, on assène, on postule, on prouve, on agite le petit cocotier de nos références littéraires et culturelles dans l'espoir qu'en tombera l'argument définitif, claquant et sec, permettant de poser définitivement sa petite personnalité.

Je ne généralise pas, mais des comme ça, nous en connaissons tous. Le savoir devrait être une générosité. Si j'ai une pomme, que tu as une pomme, nous les échangeons, et chacun d'entre nous reste avec une pomme ; mais si j'ai une idée, et que tu as une idée, en les échangeant, chacun d'entre nous repart avec deux idées. Là est toute la différence.
J'ai longtemps nourri le complexe de ne pas être cultivé, et très souvent, ce complexe a engendré de curieux rapports amoureux (raison d'être de ce billet). Vous rencontrez un mec pour la première fois, la conversation finit vite par dériver vers des sujets un peu extérieurs : sorti du nom, du boulot, de l'âge, du "tu viens souvent ici", il faut meubler un peu la conversation. A titre personnel (désolé, je parle beaucoup de moi ici, mais c'est pour la bonne cause), je n'aime pas les blancs dans la conversation, il faut les remplir, vite et bien, ce qui est, j'en conviens, une erreur. Les gens qui savent se taire et écouter ont souvent plus de choses à partager, et surtout, ils gardent une part de mystère, une générosité de l'autre. Evidemment, si les deux se taisent, c'est difficile. Je suis de ceux que le silence angoisse terriblement lorsque je ne suis pas seul.
Dans ces cas-là, il faut parler. J'ai pleinement conscience que cette assertion est le produit d'une personnalité qui n'est guère aboutie dans ce domaine, aussi, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne... :)
J'étais sur le chat récemment et un garçon de 24 ans me contacte. Nous parlons de choses et d'autres et je fus frappé par sa violence et sa résolution. "J'ai une Mégane mais je veux une alpha-roméo", "mon studio ne me plaît pas, il me faut un duplex", je lui demande s'il vit encore chez ses parents (ce qui ne me semble pas complètement fantaisiste dans le contexte économique actuel) et il me répond : "non mais ça ne va pas, je ne suis pas un looser..." La conversation ne s'est pas éternisée, mais une réflexion est venue...
Je me demande si en lisant un peu plus, ce garçon n'acquerrait pas un regard un peu plus ouvert, si, en regardant vivre, hésiter, se tromper, d'autres personnages, il n'assouplirait pas un petit peu sa vision des choses, et des mecs. Si ça se trouve, il est passé à côté de quelqu'un de bien parce que ce type n'avait ni belle bagnole, ni appartement et qu'il vivait chez ses parents... Dans les livres, dans la littérature, il y a des exemples, des situations, des réflexions qui nourrissent autant que dans la vie. Je ne vais rien étaler, mais je sais que j'ai appris beaucoup de choses en lisant Proust, par exemple : le désordre amoureux, la quête de soi, l'envie de s'accomplir, les petits travers de l'humain. Je dis Proust, et je sens qu'on va se foutre de ma gueule, parce qu'il a une sale réputation. En fait, il ne s'agit pas ici d'asséner de manière professorale la sentence : "lis, tu seras moins con", mais simplement d'inviter au partage. C'est une idée en l'air, mais je pense que nous autres, pédales, dans le rapport amoureux redécouvrons assez souvent la lune : "il est mytho, je ne sais pas s'il est sincère, je me demande s'il m'aime toujours". Ces questions sont légitimes, et elles intéressent les deux personnes, elles leur sont propres. Ce qui est vrai, c'est que parfois, nous nourrissons de fausses illusions, qui peuvent devenir de la rancoeur, alors qu'il serait plus simple de feuilleter quelques pages pour nous rendre compte que Sagan, Laclos, Flaubert, Maupassant ont déjà décrit des sentiments que nous nous pensons inédits...
Je ne voudrais pas passer pour élitiste en écrivant cela, quand j'étais plus jeune, j'étais persuadé que je ne pourrais pas vivre avec un mec qui ne soit pas cultivé. C'est de la foutaise, à certains, l'expérience de l'existence apporte ce que d'autres trouvent dans la littérature ou dans les séries américaines (qui sont quand même bien fichues quant à la description du rapport amoureux). Je pense sincèrement que ça peut aider un peu...
La semaine dernière, dans un bar du Marais, à côté d'une célèbre librairie, je parle avec un garçon. Trop jeune, trop beau, je reste persuadé qu'il a juste envie de parler. Il me dit habiter à Télégraphe, comme je ne sais jamais quoi dire dans ces contextes si particuliers, à mi-chemin entre la conversation, le discours galant et la conquête amoureuse, je lui sors : "tu sais que Télégraphe, c'est le point culminant de Paris", et je lui explique ce qu'était un télégraphe. Il m'a souri, gentiment, et m'a répondu simplement : "merci, je ne savais pas", et on a papoté tranquillement. Il n'a pas eu honte, il a appris, et moi, m'a appris des choses que j'ignorais sur la télévision espagnole. Encore l'image de la pomme et de l'idée. Maintenant, on se salue, simplement, et amicalement...
Nous perdons parfois la simplicité de dire "je ne sais pas", moi, ça me vient seulement depuis peu, je me suis rendu compte à quel point c'était plus riche que de faire semblant de savoir, ou même de sortir le mince vernis sur un sujet que nous pensons maîtriser.
Dire "je ne sais pas", c'est une force du couple qui fonctionne. Celui qui ignore a des choses à recevoir, et celui qui sait à des choses à donner. Les deux gardent donc leur part de mystère, qui fait avancer la machine. D'autant que les rôles ne sont pas définis : tour à tour, l'ignorant se fait savant et le savant ignorant...

Aussi, quand vous le rencontrerez, ne dites pas oui, ne dites pas non, mais écoutez, simplement, et demandez de répéter, de clarifier. A votre tour, clarifiez. C'est sur ce petit terreau de connaissances déjà partagées, quelques minutes après le premier regard, que naîtra votre histoire...

Bon vent !

"J'ai refermé le codex en marquant l'endroit avec mon doigt, je crois. Le visage enfin apaisé, je me suis confié à Alypius. Mais lui-même m'a confié ce qui se passait en lui, et que j'ignorais... Je lui montre alors le passage et son attention se porte sur la suite... Alypius s'y reconnut... Il m'a rejoint sans troubles, sans hésitations"
Augustin d'Hippone, les Confessions, livre VIII

Je vous raconterai la teneur des relations entre Augustin et Alypius, si vous voulez. Ce qui est beau dans cet extrait, c'est le partage d'abord, mais aussi une part d'inconnu qui demeure. Ce que l'un voit n'est pas forcément ce que l'autre voit. Ainsi naît l'échange, voire l'amour...