Parlons cul...ture
Par Jérôme le mercredi 9 juillet 2008, 11:45 - anti depressive delivery - Lien permanent
Longtemps, la culture générale, ou plutôt son absence, m'a complexé. Les
dîners en ville où l'on n'a rien à dire ou penser (croit-on), les discussions
alambiquées sur la nouvelle télévision à écran plat, les moments parfois un peu
pénibles où chacun y va de sa référence, son film, sa lecture du moment. Je
n'aime guère les pontifiants, ceux qui savent et qui s'en vantent. Vous savez,
ces types qui ont tout lu sur Wagner ou la chanson réaliste et qui ne manquent
pas de vous placer la référence inconnue, qui n'est pas destinée à être
partagée, mais qui sert juste de balise indiquant à l'aimable auditoire :
"tu vois, moi je sais" en sous-entendant, "et toi, tu ne sais pas, alors
ferme-la".
Très souvent, et je pense que c'est assez courant chez les pédales (qui aiment
bien parler d'elles-mêmes, tout de même, en témoigne le foisonnement des sites,
des blogs, des pages personnelles, des portails, des facebooks, des sites de
convivialité), un jeu peut-être un peu pernicieux se met en place : on
parle, on assène, on postule, on prouve, on agite le petit cocotier de nos
références littéraires et culturelles dans l'espoir qu'en tombera l'argument
définitif, claquant et sec, permettant de poser définitivement sa petite
personnalité.
Je ne généralise pas, mais des comme ça, nous en connaissons tous. Le savoir
devrait être une générosité. Si j'ai une pomme, que tu as une pomme, nous les
échangeons, et chacun d'entre nous reste avec une pomme ; mais si j'ai une
idée, et que tu as une idée, en les échangeant, chacun d'entre nous repart avec
deux idées. Là est toute la différence.
J'ai longtemps nourri le complexe de ne pas être cultivé, et très souvent, ce
complexe a engendré de curieux rapports amoureux (raison d'être de ce billet).
Vous rencontrez un mec pour la première fois, la conversation finit vite par
dériver vers des sujets un peu extérieurs : sorti du nom, du boulot, de
l'âge, du "tu viens souvent ici", il faut meubler un peu la conversation. A
titre personnel (désolé, je parle beaucoup de moi ici, mais c'est pour la bonne
cause), je n'aime pas les blancs dans la conversation, il faut les remplir,
vite et bien, ce qui est, j'en conviens, une erreur. Les gens qui savent se
taire et écouter ont souvent plus de choses à partager, et surtout, ils gardent
une part de mystère, une générosité de l'autre. Evidemment, si les deux se
taisent, c'est difficile. Je suis de ceux que le silence angoisse terriblement
lorsque je ne suis pas seul.
Dans ces cas-là, il faut parler. J'ai pleinement conscience que cette assertion
est le produit d'une personnalité qui n'est guère aboutie dans ce domaine,
aussi, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne... 
J'étais sur le chat récemment et un garçon de 24 ans me contacte. Nous parlons
de choses et d'autres et je fus frappé par sa violence et sa résolution. "J'ai
une Mégane mais je veux une alpha-roméo", "mon studio ne me plaît pas, il me
faut un duplex", je lui demande s'il vit encore chez ses parents (ce qui ne me
semble pas complètement fantaisiste dans le contexte économique actuel) et il
me répond : "non mais ça ne va pas, je ne suis pas un looser..." La
conversation ne s'est pas éternisée, mais une réflexion est venue...
Je me demande si en lisant un peu plus, ce garçon n'acquerrait pas un regard un
peu plus ouvert, si, en regardant vivre, hésiter, se tromper, d'autres
personnages, il n'assouplirait pas un petit peu sa vision des choses, et des
mecs. Si ça se trouve, il est passé à côté de quelqu'un de bien parce que ce
type n'avait ni belle bagnole, ni appartement et qu'il vivait chez ses
parents... Dans les livres, dans la littérature, il y a des exemples, des
situations, des réflexions qui nourrissent autant que dans la vie. Je ne vais
rien étaler, mais je sais que j'ai appris beaucoup de choses en lisant Proust,
par exemple : le désordre amoureux, la quête de soi, l'envie de
s'accomplir, les petits travers de l'humain. Je dis Proust, et je sens qu'on va
se foutre de ma gueule, parce qu'il a une sale réputation. En fait, il ne
s'agit pas ici d'asséner de manière professorale la sentence : "lis, tu
seras moins con", mais simplement d'inviter au partage. C'est une idée en
l'air, mais je pense que nous autres, pédales, dans le rapport amoureux
redécouvrons assez souvent la lune : "il est mytho, je ne sais pas s'il
est sincère, je me demande s'il m'aime toujours". Ces questions sont légitimes,
et elles intéressent les deux personnes, elles leur sont propres. Ce qui est
vrai, c'est que parfois, nous nourrissons de fausses illusions, qui peuvent
devenir de la rancoeur, alors qu'il serait plus simple de feuilleter quelques
pages pour nous rendre compte que Sagan, Laclos, Flaubert, Maupassant ont déjà
décrit des sentiments que nous nous pensons inédits...
Je ne voudrais pas passer pour élitiste en écrivant cela, quand j'étais plus
jeune, j'étais persuadé que je ne pourrais pas vivre avec un mec qui ne soit
pas cultivé. C'est de la foutaise, à certains, l'expérience de l'existence
apporte ce que d'autres trouvent dans la littérature ou dans les séries
américaines (qui sont quand même bien fichues quant à la description du rapport
amoureux). Je pense sincèrement que ça peut aider un peu...
La semaine dernière, dans un bar du Marais, à côté d'une célèbre librairie, je
parle avec un garçon. Trop jeune, trop beau, je reste persuadé qu'il a juste
envie de parler. Il me dit habiter à Télégraphe, comme je ne sais jamais quoi
dire dans ces contextes si particuliers, à mi-chemin entre la conversation, le
discours galant et la conquête amoureuse, je lui sors : "tu sais que
Télégraphe, c'est le point culminant de Paris", et je lui explique ce qu'était
un télégraphe. Il m'a souri, gentiment, et m'a répondu simplement :
"merci, je ne savais pas", et on a papoté tranquillement. Il n'a pas eu honte,
il a appris, et moi, m'a appris des choses que j'ignorais sur la télévision
espagnole. Encore l'image de la pomme et de l'idée. Maintenant, on se salue,
simplement, et amicalement...
Nous perdons parfois la simplicité de dire "je ne sais pas", moi, ça me vient
seulement depuis peu, je me suis rendu compte à quel point c'était plus riche
que de faire semblant de savoir, ou même de sortir le mince vernis sur un sujet
que nous pensons maîtriser.
Dire "je ne sais pas", c'est une force du couple qui fonctionne. Celui qui
ignore a des choses à recevoir, et celui qui sait à des choses à donner. Les
deux gardent donc leur part de mystère, qui fait avancer la machine. D'autant
que les rôles ne sont pas définis : tour à tour, l'ignorant se fait savant
et le savant ignorant...
Aussi, quand vous le rencontrerez, ne dites pas oui, ne dites pas non, mais
écoutez, simplement, et demandez de répéter, de clarifier. A votre tour,
clarifiez. C'est sur ce petit terreau de connaissances déjà partagées, quelques
minutes après le premier regard, que naîtra votre histoire...
Bon vent !
"J'ai refermé le codex en marquant l'endroit avec mon doigt, je crois.
Le visage enfin apaisé, je me suis confié à Alypius. Mais lui-même m'a confié
ce qui se passait en lui, et que j'ignorais... Je lui montre alors le passage
et son attention se porte sur la suite... Alypius s'y reconnut... Il m'a
rejoint sans troubles, sans hésitations"
Augustin d'Hippone, les Confessions, livre VIII
Je vous raconterai la teneur des relations entre Augustin et Alypius, si vous voulez. Ce qui est beau dans cet extrait, c'est le partage d'abord, mais aussi une part d'inconnu qui demeure. Ce que l'un voit n'est pas forcément ce que l'autre voit. Ainsi naît l'échange, voire l'amour...
Commentaires
Tiens, Jérome parle de moi aujourd'hui !
Oui, de moi, car j'en suis un.
Un qui sait.
Oh, ce n'est pas de ma faute, je n'ai et je ne fait rien pour, mais j'avale les informations à toute vitesse, sur des sujets idiots où pas.
Et toi de ton coté, au début, tu nous trouves pontifiant.
Et nous, enfin, moi, je souffre. Je souffre parce que ce n'est pas de ma faute, que je suis un moulin à parole et que oui, je sais plein de choses.
Je souffre aussi quand après avoir dit "je ne sais pas", on me le fait remarquer : "Mr je sais tout ne sait pas".
Merci donc à toi Jérome, de nous, de me donner ma chance.
Quel beau résumé "Celui qui ignore a des choses à recevoir, et celui qui sait à des choses à donner."
je veut un mec beau mignon
qui m'aime