Chose promise, chose due.
Petit point étymologique : dans homosexuel, il y a sexuel ; c'est peu dire d'affirmer que ce sujet nous préoccupe gravement, nous autres, garçons sensibles et interlopes. L'idée du post m'est venue après une conversation assez inouïe sur le réseau téléphonique avec un petit bonhomme de 17 ans. Je rappelle, pour les jeunes, que cette forme de drague était courante avant l'explosion d'internet. Le principe est simple : on appelle un numéro (aujourd'hui non surtaxé), on utilise sa voix la plus langoureuse, on décrit en 10 secondes ce qu'on veut : généralement, c'est assez simple : "passif dans le 17ème cherche queue à sucer" ; "actif, 30 ans, dans le 20ème cherche son trou", et on attend le client. Généralement, on ne donne pas son âge directement, ou alors, on ment un peu, parce que plus on est vieux, moins on a de chances d'être appelé. Je le confesse, je dis trente ans, ça passe mieux, bizarrement, quand je suis honnête et que je donne mon vrai âge, ça mord moins bien... Mais là n'est pas le sujet, même si de l'âge, il faudra en parler un jour...
Ce jeune mec avait laissé ce message sur la BAL : "il a baisé avec moi sans capote, je ne sais pas quoi faire"... J'ai mis mes hormones de côté, ai remballé mon attirail proéminent et d'un seul coup d'un seul, ma conscience militante n'a fait qu'un saut : je l'ai contacté, parce que des conversations avec des mecs qui arrêtent la capote, j'en ai eues pas mal, et très souvent, je sais qu'il y a derrière plusieurs sentiments, entremêlées : de la détresse, du cynisme, du "à quoi bon", de la lassitude, et souvent aussi, de la solitude, beaucoup.
Ce mec me dit qu'il a 17 ans, qu'il sort avec un mec de 38, il ne sait pas si ce type est amoureux de lui mais ils adorent baiser ensemble. Et puis, dernièrement, le mec (le vieux de 38 ans) a enlevé la capote avant de l'enfiler. Mon interlocuteur avait la trouille. Trouille légitime...
Je fais donc ma Mère Thérésa, lui explique que dans ces cas-là, il faut de toute urgence faire une prise de sang, un test rapide, afin de commencer un traitement (qui, au bout de cinq ou six rapports non protégés, n'est plus un traitement post exposition, mais un véritable protocole), un test de vérif est fait au bout d'un mois et là, la vie bascule définitivement.
Je lui explique tout ça, il me remercie. Me promet qu'il va aller à Saint Louis (c'est gentil de me promettre, je ne le connais pas). Une question me titille, avant de raccrocher ; je lui dis, en substance : "mais tu sais, tu t'apprêtes à vivre les années les plus bouleversantes et les plus fastes de ta vie sentimentale, de belles années, et sache au moins une chose, dans un couple, vous êtes deux, tu as ton mot à dire, surtout quand ta vie est en danger ; ton mec, même si tu l'aimes, n'a pas le droit de t'imposer ça." Il me répond le truc classique : "j'étais excité, j'en avais envie". Serge Hefez, un brillant psychiatre spécialiste de la sexualité homosexuelle, a très bien décrit ce processus d'excitation, qui dans de nombreux cas, nous pousse à commettre l'irréparable. C'est difficile de lutter contre ça, je ne suis pas une mère la morale, je sais que parfois, il est dur de se raisonner, surtout quand on a 17 ans, surtout quand on est amoureux, surtout quand on veut garder son mec. Un de mes ex est mort de ça, exactement le même schéma...
Là, il me répond un truc qui m'a mis sur le cul (je m'étais renculotté entre temps) : "tu sais, je suis passif, c'est lui qui décide..."
Le rapport de force, la soumission, le rôle de l'actif et du passif dans le couple. Quelle question ! La tradition antique a répandu dans nos consciences cette insondable connerie : Socrate, le vieil homme mûr, actif, et l'éphèbe, celui qui apprend, celui qui reçoit, le passif. Chez les Romains, le propriétaire de l'esclave devait toujours être actif et l'esclave passif, dans le cas contraire, on l'insultait ou le brocardait. George Steiner, un philosophe, a écrit un très beau livre : l'art de la transmission, qui parle de pédagogie. Il commence, de manière un peu provocante, par expliquer que l'acte de transmettre est assez proche de l'acte sexuel : celui qui délivre le savoir est actif, celui qui le reçoit est passif. Il prend des tas d'exemples chez les Grecs. Je résume outrancièrement sa pensée, c'est plus complexe. Lisez Steiner quand vous aurez un moment, c'est un mec brillant, et des mecs de cette valeur, par les temps qui courent, c'est rare... Chez les Asmat de Nouvelle-Guinée, les jeunes hommes, dans la maison des hommes, sucent leurs aînés et avalent leur sperme, parce qu'ils reçoivent ainsi la force et la connaissance. Encore de temps en temps, on entend des bêtises du genre : le soumis est passif, le domi est actif ; on sait qui fait l'homme et qui fait la femme, et autres âneries...

Ce rapport de forces amoureux est un truc très répandu chez nous les pédales ; à titre perso je suis bien meilleur actif quand le garçon avec lequel je baise est plus jeune, apprend des choses de moi ou s'intéresse à ma dérisoire personne (c'est très con, mais je n'y peux rien du tout), au contraire, je n'y arrive pas lorsque je suis impressionné ou que le type est froid comme un glaçon : ce truc m'a coûté trois ans d'hypnothérapie, et il est à peine en train de se régler...
Le cul, c'est donc très très compliqué. Ce n'est pas simplement une question de feeling : entrent en jeu des personnes, leurs inconscients, leur estime d'eux-mêmes, l'image qu'ils se font de leur partenaire, leur évolution....
Lorsque je parlais de la Pride, je disais, peut-être un peu violemment, que notre communauté avait créé des schémas, ses propres schémas, qui, d'une certaine manière, pouvaient nous faire du mal. Cette histoire de rapport de forces en est un. Dans le couple, il ne doit pas exister, ou alors, il doit être assumé par les deux partenaires, mais chacun doit pouvoir s'exprimer. Je ne crois guère au compromis dans ce domaine. Le cul est une affaire trop personnelle : renoncer à une pratique, c'est renoncer à une partie de soi. C'est difficile d'assumer ce que nous sommes, nous avons tous des fantasmes plus ou moins avouables et quand on est amoureux, il est difficile de proposer à son mec des trucs qu'il pourrait trouver bizarres (uro, SM, crad, fétichisme, plans à plusieurs, ce que je sais).
De cette difficulté à parler naîtront des frustrations, qui, à la longue, peuvent causer une rupture. Lorsqu'on a très envie de quelque chose d'inavouable (pense-t-on), et qu'on n'ose l'évoquer avec son mec, s'installe le compromis. Celui-ci permet, un temps, de tenir, mais à moyen ou long terme, ce compromis tisse une emprise sur la relation, s'apparente à de la frustration, à un renoncement, de soi-même et de son couple. On ne peut forcer le naturel. Je suis persuadé, pour prendre une image forte, qu'un mec qui tripe de se faire pisser dessus ne pourra pas se contenter d'une relation avec un type qui est dégoûté par cette pratique. Les deux mecs ont leur légitimité, aucun ne doit renoncer à ce qu'il aime. Le rapport de force ne doit pas exister...

Ce qui est vrai, mais c'est difficile, c'est qu'assez tôt, les désirs, les envies, les pulsions, doivent être communiquées, et pour y parvenir, il faut de la bouteille. Mon petit mec n'avait que 17 ans, un gosse, bon Dieu, et il tombe sur un connard... S'il avait eu 25 ans de plus, quelques expériences, il aurait (peut-être) pu échapper à cette angoisse : à son âge, la seule angoisse légitime, c'est celle de rater son bachot. Nous, les vieux pédés avons une lourde responsabilité, là est le sens profond de la communauté ; c'est à cela qu'elle devrait servir la soi-disant marche des Fiertés (faudra m'expliquer ce pluriel qui pue le politiquement correct...), mais je m'arrête, sinon, je vais reparler de la Lesbian and Bisexual and Drunk Straight and (Sometimes) Gay Pride...

Nos anciens, les vieux gays, que j'aime bien, parce qu'ils sont un peu nos pères spirituels, ont cette charge, à mon avis. Ils doivent nous aider, nous rassurer, nous expliquer que c'est normal d'avoir mal au cul quand on se fait enculer la première fois, que c'est normal de débander alors qu'on a du désir pour un mec, que c'est normal de ne pas se faire prendre si on n'a pas envie, que c'est normal de ne pas avoir envie de sodo si on n'aime pas ça ou si ça fait peur, que c'est normal d'en avoir peur, que c'est normal de se réserver quand on est jeune avant de coucher avec le premier type venu....
Un vieux pote, à la sexualité plus qu'extrême, un mec bien, me disait qu'il rencontrait beaucoup de jeunes types sur les réseaux scato (chacun son truc, no judgement darling, please). Lui a 50 ans, et ça l'étonne, parce qu'il a franchi le pas il y a seulement une dizaine d'années. C'est une sexualité qui demande pas mal d'expérience, de recul, qui oblige à mettre ses appréhensions de côté... Il s'éclate vraiment, avec des mecs qui s'éclatent, et il me disait : "tu vois Jérôme, le mec de 18 ans qui se fait fister et qui se fait chier dessus, il passe à côté d'années de découverte du sexe, il vient d'avoir le permis de conduire et on le met aux commandes d'un Concorde." Cette phrase me fait réfléchir, il n'a pas tort.

Apprendre à baiser, c'est apprendre à aimer, c'est n'être pas trop fragile pour éviter les confusions entre amour et sexe, confusions qui sont courantes avant 30 ans (peut-être même après). Je sais, perso, que j'ai plein de trucs à apprendre sur moi-même avant de prendre mon pied, et je commence, à peine, à savoir ce que je veux quand je suis au pieux avec un mec, avant, j'imitais et je faisais ce qu'il aimait ; je le faisais bien au demeurant, mais ne nous égarons pas :D.

Ce post n'est peut-être pas très clair, mais j'aimerais que nous, les pédales, soyons suffisamment solidaires pour éviter que des petits mecs se fassent plomber, qu'ils sachent dire non, et qu'ils soient heureux. Puisque nous pensons tous avec notre queue, pensons bien, soyons généreux, et de sexe, et d'affection, et d'empathie. Cette générosité nous sera rendue, un jour, quand nous serons vieux, parce que, peut-être, grâce à cela, nous ne serons pas vieux seuls.

Bon vent, et même si c'est con à dire, chiant à déballer et parfois difficile à mettre, enfilez des capotes, par pitié. La vie est belle, aussi, et vous méritez de vivre.