Pourquoi je n'irai pas à la pride cette année...
Par Jérôme le mercredi 25 juin 2008, 16:20 - people have the power ! - Lien permanent
Non, raté, perdu ! Rien de politique là-dedans (quoique)... Je le
rappelle, ce blog est un blog de sentiments, d'impressions partagées, de
tranquillité, c'est un blog qui parle d'amour. Ne comptez pas sur moi pour
dire : "la pride c'est caca, il y a que des folles et des drag -queens et
nous on veut vivre comme tout le monde gna gna gna gna gna"...
Je ne serai pas à la pride, la première que je rate depuis 11 ans, parce que je
ne peux pas, j'ai d'autres obligations, mais il fallait tout de même que nous
en parlions.
Ma première pride, c'était en 1995. J'étais beau, jeune et triomphant, à peine
dépucelé de la veille, et je m'étais dit :"là, mon petit père, tu assumes,
marche avec les folles !"
J'y allais un peu pour draguer, mais dès qu'un gars me plaisait, il était de
Province, ou étranger, ou maqué... Personnellement, la gay pride, en tant que
célibataire, ne m'a jamais apporté grande satisfaction du point de vue
sentimental. Trop de gens, trop de fêtes, je ne dois pas avoir ma tête des
grands jours, parce qu'il y a toujours un petit fond de tristesse.
Oui, de tristesse...
Pour moi, la pride, il faut la faire en amoureux, main dans la main.
D'autres se sont battus pour ça, avant nous... Ils se sont battus pour avoir le
droit de s'aimer au grand jour. Alors, à quoi bon manifester si on n'a personne
à aimer ? J'ai rarement fait une pride en couple, trois fois pour être
exact, avec trois mecs différents, et ce sont les plus belles. Celles où on se
sentait invincibles, triomphants, au-dessus des autres, où les ailes nous
poussaient dans le dos et où nous dominions le monde, ce petit monde gris et
terne les autres jours. Marcher au grand jour avec le mec qu'on aime, c'est le
plus beau cadeau que nous ont fait les Bory, Hocquenguem, Lestrade et ces
milliers de militants anonymes pour lesquels marcher en amoureux, marcher en
aimant, était un risque.
La pride est un hymne à l'amour, mais ces dernières années, je n'y ai vu que
des militants revêches, des hétéros bourrés, des lycéens venus s'encanailler,
je n'y ai entendu que de la techno barbare, et je n'ai entre-aperçu que
quelques amoureux. Beaucoup de mecs en chasse, mais très peu de couples.
Ceux-là se cachent, ils n'ont plus envie de marcher et de défendre une cause
qui n'est pas (plus ?) la leur. Il doit bien y avoir une raison, non ?
On nous bassine avec les droits au mariage, à l'adoption, avec les homo sans
papiers, avec les droits des trans, la reconnaissance de la bisexualité en
milieu hostile, la difficile condition des prostitués Porte Dauphine,
l'homophobie au boulot, le droit de circuler sur Mars, on distribue des tonnes
de tracts, tout le monde y passe, de l'UMP à la LCR, on hurle, on hurle tant
qu'on ne sait plus pourquoi on hurle... Ces mots d'ordre sont certainement
d'une importance capitale (je ne dis rien, je vais me faire lyncher), mais trop
variés, trop dilués dans la fête, le marchandising, le copyright, les flyers,
le fric, ils sont noyés et éteints dans cette sombre merde pour finir par
disparaître. Militer à la pride, je l'ai fait, pour la prévention, et ça n'a
aucun sens, parce que personne ne nous écoute.
Pour être franc, on se pose des questions quand on passe ses nuits dans les
établissements à dire, "mettez des capotes", et quand on voit les chiffres de
progression du VIH chez les gays. Alors, qu'on arrête de nous seriner avec les
antiennes du genre : "il faut militer", "on ne peut être gay si on n'est
pas de gauche" et autres billevesées. J'ai passé trois ans à Act Up Paris, les
mecs venaient pour trois raisons : militer avec foi, rencontrer des gens
en trouvant un peu de convivialité, et militer connement et de manière
arriviste (ceux-là sont restés).
Tout cela ne marche plus. En tous les cas, je n'y crois plus, c'est mon droit.
Qui lit les tonnes de tracts récupérés sur le parcours ? Qui écoute un
militant ? la réponse est simple : d'autres militants. C'est ça que
j'appelle la pédocratie, un petit monde bien tranquille, mais qui n'invente
plus rien, parce qu'il en est incapable...
La pride ne sert pas à cela, la pride n'est pas un porte-voix politique, la
pride n'est pas une bannière commerciale, la pride devrait être autre chose. La
pride devrait être drôle.
Notre seule fierté, celle pour laquelle pour rien au monde je ne voudrais être
hétéro : c'est l'amour, cet amour gratuit, sans institution, sans ou avec
des gosses, et par-dessus tout l'amour de l'autre et l'autre qui nous aime. Cet
amour dont beaucoup d'entre nous ne savent strictement rien...Ce que beaucoup
ont réclamé avant nous, c'était, simplement, le droit de s'aimer et de diffuser
dans le monde cette part magique qui réside au sein de chaque homo, cette
truculence, cet humour, cette drôlerie, cette originalité, cette vague idée
d'un autre monde que nous sommes encore bien incapables de créer... Bory,
Chazot, Charpini et Brancato, Suzy Solidor étaient les vrais militants, parce
que dans leur rage, dans leur coeur, ils avaient de l'humour. Qui a de l'humour
aujourd'hui, qui nous apprendra à rire en coin, qui sait mêler la douce
gentillesse, la drôlerie, et la rage ?
Je n'entends que colères, hurlements hystérique chez les militants, qui se
contentent de dire : c'est mal ce qui se passe, c'est mal ce qu'on fait en
Iran, c'est mal ce que des tas de gosses vivent dans les lycées, c'est mal de
ne pas mettre de capote. Ils nous interpellent, et s'en vont, ventripotents et
bien pendus à leurs petites breloques de prétention, persuadés de détenir la
vérité universelle parce qu'ils ont raqué 15 euros dans une assoce loi 1901 et
que ce médiocre imprimatur leur donne le droit de nous forger une conscience, à
nous, les pauvres connes qui n'avons retenu d'homosexuel que sa définition la
plus basique : trouver un mec et le garder... Alors nous, pendant ce
temps-là, nous les écoutons, parce que nous sommes bien élevés, nous marchons.
SEUL...
Qui osera un jour demander que le mot d'ordre de la pride soit
l'amour ? Je travaille beaucoup, milite pas mal, et ce que je vois, dans
mes sorties, ce sont des types seuls, des types qui attendent, des types qui
parfois n'y croient plus, des types trop fiers qui n'osent pas avouer que le
soir, parfois, en rentrant du boulot, ils aimeraient bien passer un dîner aux
chandelles. La honte de dire : "j'aimerais bien rencontrer un mec stable",
les moqueries et le cynisme que nous recevons en guise de réponse, c'est contre
cela qu'il faudrait manifester.
Notre incroyable liberté, notre "ghetto" comme on dit, est une chance inouïe,
mais c'est le venin qui nous bouffera tous. Nous avons la liberté de rencontrer
et de baiser comme on veut, avec qui on veut, et 24 heures sur 24,
paradoxalement, des mecs seuls, je n'en ai jamais vus autant. Je me demande
simplement : pourquoi ? Le milieu, les établissements, les sites de
rencontres, vivent de notre misère sexuelle et affective.
Ne me faites pas dire ce que je n'ai jamais pensé : les bordels, c'est
méchant, tout ça. Non, ce n'est pas là que le bât blesse, je ne suis pas une
oie blanche, j'en profite, allègrement. Ce que je dis, ce que je pense du plus
profond de mes tripes, c'est qu'avec tous nos soi-disant droits nouveaux, avec
nos revendications merdiques et inaudibles, anonymes au possible, avec cette
pédocratie qui nous gouverne (je fais tous les 1er décembre depuis 10 ans, je
vois toujours les mêmes tronches, alors, la capacité d'informer des assoces, ça
me fait doucement rigoler...), avec notre pouvoir d'achat ciblé par des gens
forcément bienveillants, nous avons perdu notre identité : celle d'être
homosexuel, c'est-à-dire celle d'aimer un mec qui nous aimera en retour et avec
lequel nous serons heureux. Point barre, ni plus, ni moins. Etre homo, c'est
simple. C'est juste ça notre identité. Après, soyez de gauche, de droite, du
centre, vert, rouge, jaune ou bleu, pour les gosses, pour l'avortement, pour
les sans papiers, contre le racisme, antilesbiennes, soyez ce que vous voulez,
mais nom de Dieu de nom de Dieu : AIMEZ !!!!!
Personne ne nous parle plus du couple gay, comment il marche, comment ça tient,
pourquoi ça s'arrête. Plus personne ne nous parle de la vie en somme. Nos seuls
modèles de couple restent épouvantablement hétéronormés, de plus en plus
d'ailleurs. Je suis persuadé que le couple gay a ses spécificités, qu'il se
construit sur des bases inédites, nouvelles, c'est Platon, dans le Banquet, qui
en parle le mieux...
Finalement, je ne regrette pas d'aller à la pride cette année, trop de fantômes
la hantent, d'amours passées, d'amours déçues, et mes cicatrices sont à peine
refermées, mais vous, oui, vous, quand vous y serez, ne perdez pas de vue le
cadeau que la vie vous a fait : votre fierté d'aimer et d'être aimé, là
est votre grande différence avec la masse grise de la médiocrité, et cette
putain de fierté-là, c'est tous les jours qu'il vous faut la hurler, avec ce
sourire aux lèvres qui n'appartient qu'à vous.
Bon vent !
"Je veux que, si inverti que je sois, et je SUIS un inverti, je le dis bien, clairement ; je veux simplement que vous me laissiez vivre parce que je représente une forme véritablement vivante de la vie" Jean-Louis BORY
Commentaires
Il y a du vrai, dans ton propos. Pas mal de désillusion aussi, mais je la comprend. Au message "aimez!", j'ajouterai bien "et soyez heureux!", car les militants indécrottables semblent parfois les plus malheureux du monde, à force de s'enliser dans leurs discours. Et puis, je comprends (et adhère un peu) à la critique du coté hétéronormé qui est derrière les revendications du mariage, de l'adoption, etc... En tant que pédé, j'aimerai que mon amour soit reconnu à la même valeur que celui d'un couple hétéro, et simultanément, j'aime bien le petit coté hors de la norme, différent d'un couple homo sur un couple hétéro.
là est toute l'ambiguïté de la revendication. Il est légitime si deux mecs ou deux filles s'aiment (à mon avis, c'est deux problématiques (que je hais ce mot) différentes), qu'ils aient droit d'avoir des gamins ou le droit de se marier. Là où je m'interroge,c'est de penser que si ces droits sont acquis, et ils le seront, plus rien ne restera à faire... Selon moi, mais je me trompe peut-être, ce qui tue les pédés, au sens propre comme au sens figuré, c'est leur solitude, solitude que nous avons contribué à créer, paradoxalement...
à la fois sincère, touchant et militant, c'est le plus beau "mot d'excuse" pour absence à une marche que j'ai pu lire.
respect.
Les assoces, les assoces... Sans doute ont-elles changé depuis 15 ans, mais on ne peut pas nier qu'elles ont fait un travail de visibilité important au début.
On ne peut pas non plus leur demander de faire que chacun ait un amoureux. C'est parfois ce qu'il m'a semblé lire, mais parfois je lis mal aussi :).
Sinon, tu dis tellement de choses vraies et fortes, tant de vérités jamais ou si rarement décriées.
Et même si citer Lestrade reste un peu limite pour moi, mais chacun son truc.
Merci en tous cas.
Très belle colère, de celles qui requinquent
Et belle ode à l'Amour aussi, l'Amour de l'autre, inconditionnel, désintéressé, seul vrai rempart contre la peur et donc la haine de l'autre.
Ce n'est pas en cherchant à ressembler aux autres que l'on combat les peurs et les discriminations, c'est par l'explication, et notre propre acceptation d'abord, que la différence est (dans) la vie même.