Il y a peu, dans un de ces repères de trentenaires assoiffés dans lequel je me suis réfugié en attendant des jours meilleurs (le Duplex, pour le pas le nommer), un mien ami, redoutablement cultivé et effroyablement intelligent, une de ces sagesses légendaires de bistrot comme seules savent les façonner amoureusement les heures passées à refaire, défaire et embellir le monde d'idées jaillissantes et foisonnantes en compagnie de Saint Houblon, du Chanoine Kir et des hectolitres de lucidité qui en découlent ; un mien ami, donc, m'argumentait avec sa chatoyante vivacité d'esprit à côté de laquelle une satire de Boileau s'apparenterait à une petite annonce dans le Particulier, que la drague sur internet avait révolutionné les relations entre les pédales, que c'était quand même beaucoup mieux, mais il est tant que je finisse ma phrase.

Ses arguments étaient très clairs. Face aux vieux cons que nous étions, nous qui critiquions sans vergogne ce moyen de drague somme toute assez commode depuis que les années, les amours passées et les balafres qui s'y sont lentement mais sûrement adjointes ont fait nous de gigantesques feignasses, ce mien ami argumentait très doctement : il n'y a pas une drague universelle, mais la séduction et les rapports amoureux évoluent avec le temps et l'époque. De nos jours, on est dans la civilisation du zapping, de l'apparence et du cocooning, il est donc normal que soit privilégiées des techniques de drague apparentées à notre mode de vie. Les jeunes, aujourd'hui (les très jeunes, qui sont nés quand Yannick Noah était chanteur), ont grandi là-dedans, il est normal que tout cela se développe, ainsi soit-il.

(Je précise que je n'accorde aucune espèce d'attention ou de respect à l'argument à mes humbles yeux le plus con qui soit : "c'est moderne, donc c'est génial, et il faut vivre avec son temps, youpitralalère").

Puisque mon ami est péremptoire et intelligent, il a certainement raison. En général, quand je ne suis pas d'accord, surtout au bistrot, je ferme ma gueule et j'écoute, parce que les arguments ne sont que très rarement pris en compte, que mes mots avec le sens que je mets dedans n'ont pas forcément la même signification dans les synapses passablement alcoolisés de mes interlocuteurs, et qu'en général, force est de constater que la discussion n'en vaut pas la peine, puisque tout le monde est bourré.

Bon, je ne vais pas faire l'antienne anti-chat, depuis une petite année, je m'y suis mis. Je n'ai pas rencontré l'amour (alors qu'on a le droit de cocher la case amour dans certains sites), et très rarement de vrais plans culs (mais je ne bouge pas, je reçois uniquement, donc, je ne me plains pas). Je déplore juste la fin, ferme et définitive à mon avis, de la bonne vieille drague.

La bonne vieille drague, celle du coin du bar.

Ce type, qu'on repère, qu'on matte, qu'on n'ose aborder. Ce mec, beau, charmant, pétri de qualités, dont on ne remarque pas les regards portés vers nous depuis quelques minutes. Ce délicieux moment, où les regards, comme deux aimants, se repoussent, s'esquivent et puis touchent, enfin. Cette lente et douce alchimie : quelques oeillades plus prononcées, puis un regard évité, l'esquisse d'un sourire, des postures nouvelles choisies. On se jette sur le premier gratuit venu, on feuillette son agenda, on joue avec son portable ; si on parle avec des amis, on devient posé, calme, attentif. On se donne des airs de bons garçons sérieux parce qu'on sait que lui, là, au bout du bar, nous regarde. On imagine qui il est, ce qu'il est, ce qu'il aime, s'il aime le même parfum que nous, s'il aime lui aussi marcher dans Paris, quelle musique il apprécie. On le voit, on imagine, et on rêve...

Tout cela, c'est grâce à elle : la bonne vieille drague au coin du bar.

Et puis on ose, on propose un verre, à notre grande surprise, il dit oui, on discute, fait connaissance, parle de choses et d'autres, en général, ça ne va pas bien loin : ton boulot, ta vie à Paris, ton quartier, tu es célibataire ? et depuis quand ? (important, ça). Et puis il offre un autre verre, au départ, on refuse, gêné, et puis on dit oui, et on reparle, et on ne sait plus de quoi on parle, mais ce qu'on sait, c'est que cette conversation durera, et sans doute, au coin de notre esprit, un petit ange de bonheur nous autorise à espérer que cette conversation dont on ne se souviendra plus, on se la rappellera longtemps. Et puis, on se quitte, on se donne un numéro, ou on rentre ensemble, on baise, et après...

La bonne vieille drague, celle du coin du bar. Elle n'est pas forcément glamour, elle n'est pas In, elle n'est pas pleine de clics et de cloques, de profils et de TTBM, de tu bges ou tu rec, de BM ? act/pass ? Cette bonne vieille drague, au coin du bar : elle autorise la découverte d'un autre, elle autorise un peu d'humanité, elle nous permet de nous parler, de voir au-delà d'une photo, d'un physique, elle nous permet de nous rendre compte qu'un mec, c'est un tout, un individu dans sa totalité, et que celui dont on n'ose s'avouer qu'on est peut-être, au cours de ce deuxième verre, en train de tomber amoureux, c'est une personne, un corps, un esprit, une histoire, une vie, une autre vie. Un alter ego.

Je n'avais pas assez de force ni une assez grande gueule pour dire tout ça à ce mien ami, très intelligent, forcément plus que moi, puisqu'il parle bien et mieux et qu'on l'écoute, mais vous, je suis sûr que vous me comprendrez...

Bon vent !

PS : évidemment, quand on a envie de baiser, les chats, c'est très bien. On en recausera...