Au début de cette année 2008, j'ai acheté un horoscope annuel, le genre de truc de dinde qui vous annonce des nouvelles extraordinaires. Moi, je suis comme vous : la chance au boulot, une promotion, une montée du CAC 40, une entorse à la cheville, l'augmentation du baril de pétrole, je m'en fous un peu. Tout ce qui m'intéresse, c'est : "est-ce que je vais trouver un mari cette année, oui ou merde ?" Oué, je suis une pauvre fille, j'assume avec délectation. Midinettes Powaaaaaaaaaaa.....

Bon, et cet horoscope, qu'indique-t-il ? Très simple : le 12 mai 2008, toi, petit poisson ascendant capricorne du 3ème décan, tu pourrais faire une rencontre qui changerait le cours de ton existence amoureuse, quelque chose de stable, auquel tu aspires depuis longtemps... Bon sang ! Et ce soir, 11 mai, c'est le bal des célibataires du Tango, ce truc rigolo où on nous colle une étiquette et où on peut laisser des petits papiers au mec qui nous plaît (c'est comme internet, mais sans électricité, et avec des vrais gens, quoi...). Alors, dans ma tête, le scénario idéal se met en place. Je vais aller au bal des célibataires, je croiserai un mec dont je tomberai amoureux, lui aussi, évidemment, on se filera rencart le 12 qui est férié, et là, youplaboum gazouillis et berlingots : nous frétillerons d'allégresse dans les miracles éternels de l'amour absolu jusqu'à ce que la mort nous sépare... Conjonction de planètes parfaite, y'a plus qu'à... !

Mais c'est sans compter sur une phrase mainte et mainte fois entendue, que nous, pédales célibataires avons des milliers de fois subie. Je cite de mémoire : "ça t'arrivera quand tu ne t'y attendras pas..."

Gasp...

La tuile. Tous les ingrédients du bonheur étaient pourtant réunis : mon horoscope, le bal des célibataires, le jour férié. Je me prépare, tout ça, je me fais un film. Donc c'est que je m'attends à trouver le prince charmant, mais me dit la sagesse populaire, si je m'y attends, c'est que ça ne m'arrivera pas, puisque ça doit arriver quand je ne m'y attends pas. Logique diabolique.... Que faire ? Aussi, plongé dans une détestable procrastination, je décide de m'emparer de la question et de vous précipiter dans les affres de mes réflexions migraineuses.

En réalité, vous vous sentirez plus léger après avoir lu ce post, parce qu'il va dédramatiser la phrase la plus conne de toute l'histoire homosexuelle. Elle va chercher ses sources dans une histoire bien lointaine. Au moins, je n'aurai pas perdu ma soirée, mais vous si peut-être ?

Cette phrase, elle est censée nous remonter le moral et on l'a tous entendue au moins une fois. C'est une sorte de lieu commun, un machin un peu passe-partout destiné à nous rassurer, nous faire patienter, et nous enjoignant aussi à nous botter le derrière.

Tout remonte à l'Empire Romain. Si, si, si... Les Romains, avant le christianisme, considéraient que le destin était tout tracé, intouchable. Il était absolument impossible d'intercéder de quelque manière que ce soit sur le cours de son existence, seuls les Dieux avaient ce pouvoir, et encore, quand ils étaient bien lunés. Le destin, en latin, se traduit par Fatum, qui signifie deux choses : l'oracle et la fatalité. En effet, puisque rien ne pouvait changer, les Latins cherchaient à savoir, à connaître, en consultants sibylle, haruspices, mages et astrologues, en regardant les étoiles, les vols des oiseaux, les insectes, les viscères des animaux... A cette époque, les oracles étaient très régulièrement consultés. C'était la seule façon de pouvoir intervenir, car, je le rappelle, le fatum signifie aussi la fatalité, autrement dit, votre destin était gravé dans le marbre, absolument prédestiné, sans que vous n'eussiez une seule seconde la possibilité d'y apporter la moindre once de changement...

Aussi, quand je suis célibataire et que je me lamente, c'est une vieille crainte du fatum des Romains qui resurgit : c'est comme ça, on n'y changera plus rien, les mecs de toutes façon, c'est des connards, et je finirai seul, comme une pauvre fille, à me lamenter sur les malheurs de la solitude en dégustant des Gambas grillées et en matant les petits jeunes qui ne savent rien de l'avenir sombre qui les attend...

Là-dessus, vers le premier siècle de notre ère arrive le christianisme. Les chrétiens se sont farouchement battus contre cette idée du fatum, en pourchassant superstitions, astrologues et autres devins. C'est logique : l'idée d'un destin gravé dans le marbre ne vous permet pas d'évoluer, or, pour le chrétien, il faut atteindre le salut. Avec le fatum : le païen resterait païen, le mauvais homme ne changerait pas, le pécheur demeurerait dans le péché. Impossible, my dearest sweetheart....

Une notion nouvelle fit donc son apparition, avec des nuances et des controverses (notamment sur le libre arbitre, si ça vous intéresse, je vous en causerai un jour) : la grâce. Pour le chrétien, tout pécheur est susceptible de recevoir la grâce, et pour que cette grâce se fasse jour, et ainsi lui permettre d'accéder au salut, le chrétien doit accomplir des bonnes oeuvres, aider son prochain, bref, se bouger un peu le cul.

Pour résumer :

Le Romain --> Tu as un destin, tu ne peux pas intervenir.

Le Chrétien --> Tu as un destin, mais en te comportant convenablement, tu accèderas au salut (c'est la formule biblique, qui doit être chez Luc : "Aide-toi, le ciel t'aidera").

Revenons au "ça t'arrivera quand tu ne t'y attendras pas..." Cette phrase est un véritable paradoxe, et on n'en sort jamais.

Impossible en effet de quitter cette ornière , les deux termes de cette putain de phrase de merde sont totalement antinomiques : Le destin te dit que ça arrivera à condition que tu ne fasses rien pour que ça arrive. Or, ne rien faire, c'est déjà faire un effort (ne pas y penser), c'est donc attendre une récompense, mais si j'attends une récompense, il ne m'arrivera rien... Dans cette phrase se mêlent le fatum romain (le destin tout tracé) et l'idée chrétienne du salut (faire un effort pour obtenir ce qu'on souhaite)...

Comment sortir de ce syllogisme on ne peut plus occidental ?

La philosophie chinoise n'a pas du tout conceptualisé ces notions de destin et de récompense à condition de se comporter conformément à une satanée règle. Il y a 2500 ans, Lao Tzeu, dans le Tao Tö King, a réfléchi au bonheur et à la clef pour y accéder. Sa règle d'or, et la règle absolu du taoïsme : le non-agir. Selon Lao Tzeu, l'homme doit se rapprocher le plus possible de l'eau, qui subit le cours des vallées, qui se transforme en nuages sous l'effet de la chaleur, en glace sous l'effet du froid, qui vient à bout des flammes, des métaux, des pierres en les transformant en sable. L'eau transforme tout, et arrive toujours à ses fins, pourtant, elle n'agit pas, et malgré tout, elle n'est jamais passive.

Lisez ceci : pensée 38

Celui qui se livre à l'étude augmente chaque jour ses connaissances.

Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour ses passions.

Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu'à ce qu'il soit arrivé au non-agir.

Dès qu'il pratique le non-agir, il n'y a rien qui lui soit impossible.

C'est toujours par le non-agir que l'on devient le maître de l'empire.

Celui qui aime à agir est incapable de devenir le maître de l'empire.

Ainsi, dans la pensée du Tao, ni destin, ni récompense, mais simplement un recentrage sur soi-même. Ne pas multiplier les activités, les questionnements, mais suivre simplement le cours des choses. Moi, ce soir, par exemple, je me suis mis à réfléchir sur la phrase "ça t'arrivera quand tu ne t'y attendras pas", je le fais, j'avais envie de le partager avec vous, je prends donc deux heures pour taper ce post (long et chiant, oui, je ne sais pas faire autrement..). Il est déjà tard, je ne sortirai donc pas.

Un Romain me dirait : il était écrit que tu ne sortirais pas ; et un autre m'aurait dit : "mais t'es con, ton horoscope disait que tu aurais trouvé l'amour, c'est trop nigaudouille..."

Un Chrétien du 3ème siècle me dirait : si tu étais sorti, tu aurais été récompensé, mais peut-être pas, c'est Dieu qui décide, de toute façon... (Mouef, Dieu est homophobe, donc, il ne m'aurait pas aidé de toute manière).

Dans les deux cas : pas de réponses...

Le Tao, pour sa part, me dit simplement, tu as suivi le cours de ton existence...

Personne n'est là pour me dire si j'ai eu raison de le faire, le tout est de l'avoir fait puisque je l'ai fait. Je ne l'ai pas fait parce que ç'aurait été écrit dans ma destinée (conception romaine du fatum), et je n'avais pas à le faire non plus pour en attendre des conséquences éventuelles (conception chrétienne). Je l'ai fait. C'est tout. Le Romain vit en fonction du passé, le Chrétien ne pense qu'à son avenir, le Tao ne pense pas, il est. La philosophie orientale est sans doute une des plus novatrice parce qu'elle est une des rares à laisser sa place au présent, par définition insaisissable...

Si vous voulez des clarifications, n'hésitez pas à le faire savoir :-)

Bon vent !

Pour en savoir plus : Lao Tzeu, Tao Tö King, Folio, 2 €

L tseu

Sur les notions de destin et de salut, je ne peux pas vraiment vous conseiller de livre qui traite du sujet. Pascal dans ses pensées en parle un peu. je vous conseille de jeter une oreille attentive sur le génial site du Collège de France :

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/pub_pod/index.htm

(faites un copier-coller, je ne sais pas mettre de liens sur le blog, c'est Philippe qui sait faire ça, moi, je suis une buse en informatique, et je n'aime pas ça...)

Cliquez dans la rubrique podcast puis histoire. Une série de conférences très compréhensibles sur le culte des eaux chez les Romains donne une foultitude d'informations passionnantes sur la conception du destin chez les Romains.

Bon, ça ne vaut pas un bon sling à l'impact, mais la prochaine fois, je parle de cul, c'est promis...