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samedi 29 novembre 2008

Pages blanches

Oui, facile. Pas ou peu d'inspiration depuis près d'un mois, des morceaux d'idées mal structurées, quelques vagues impulsions pour évoquer telle ou telle chose, mais finalement, du rien, du néant, nada, peau d'balle ! Ce blog arrive, je pense, à son acmé, voilà notre entrée dans sa troisième période. Après le travail conjoint à quatre mains, après les interrogations, règlements de compte et autres réflexions à l'esprit adolescent mal dissimulé, voici la nouvelle étape et avant dernière. Celle, sans doute, d'un vague (ré)équilibre. Dans la recherche amoureuse s'édifient de petits échafaudages qui, à mesure que le temps passe et que la confiance et conscience de soi recupèrent un peu de terrain, disparaissent, recouverts par d'autres constructions. Une chose est claire, ne pas faire part ici des dérives de l'esprit et autres DDC (déprime dominicale du célibataire, sans traitement connu à ce jour) mais, sans cesse, construire et reconstruire. Le couple gay n'a pas sa vérité, il en existe autant que de mecs : être bien dans sa tête, avoir des occupations, des plaisirs, des centres d'intérêt, oui, c'est une évidence, et les échanges longuement élaborés dans ces pages sont la preuve que tout cela doit un peu fonctionner. Ne plus attendre, faire comme si l'emprise du sentiment amoureux avait progressivement desserrer ses liens tenaces, liens directement issus des douleurs et des pages mal tournées du passé. Ne plus rien attendre, tout simplement, regarder de la rive les flots qui se succèdent avec une grande tranquillité tout en creusant leur lit, insidieusement et avec douceur, sculptant ainsi de nouveaux paysages. Ne plus attendre signifie ne plus orienter ses projets de vie dans la constitution d'un couple dont personne n'a une idée vraiment commune. Ne plus chercher, mais sentir, progressivement, qu'une enveloppe ancienne, une mue parsemée de trous et d'escarres git à côté de ce que nous sommes peu à peu devenus et prend la poussière.
Certains psychologues recommandent, par exemple une fois dans le mois, de décrire ce que nous sommes en quelques lignes, sans jugement, avec spontanéïté. Je ne sais pas vous, moi, ça donnerait sans doute : "personnalité curieuse et complexe, difficile à cerner, mi provocante, mi attachante, cherchant du compliqué là où il y a du simple , aussi attaché à autrui qu'à son indépendance..." ; dans un sens, c'est plus difficile à vendre que BM35a19eme cho act/pass, mais vaguement plus conforme à la réalité. Nos pages blanches, nous devons nous efforcer de les remplir (sans les obscurcir) chaque jour. Nous vivons dans un monde effroyable où tout doit être aligné vers des objectifs à tenir, tout doit s'insérer dans des projets, des perspectives, des examens de prérequis (le monde de la pédagogie, que je connais un peu, est pétri de toutes ces conneries) ; nous sommes submergés par cette idée idiote de mettre de l'inhumain et du prévisible dans l'humain imprévisible : signer des contrats, prévoir, justifier, raisonner, élaborer des stratégies, notre monde regorge de ces âneries. Noircissons nos pages avec spontanéïté, il en ressortira bien quelque chose de constructif, et dans le cas contraire, on se sera rapproché de soi-même, ce qui est finalement tout aussi honorable.
Bon vent !
"Son regard est pareil au regard des statues, et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues."
Paul Verlaine, Mon rêve familier, poèmes saturniens.

samedi 22 novembre 2008

Sagesse, vieillesse, kleenex

J'avais promis que je n'en parlerai pas, mais voilà que quelques phrases anodines ne cessent de résonner dans ma petite cervelle engluée dans les miasmes automnaux. Nous étions donc sortis, une vraie sortie de pédale parisienne : quelques verres, une boîte de nuit pour que tout se finisse sous une couette amie et plutôt réconfortante. Je n'ai pas pu m'en empêcher, il devait être quatre heures du matin : "ce n'est plus de mon âge...", et là, la sentence : "arrête tes conneries, on a tous le même âge, et on a le droit de s'amuser." Vrai, très (trop) vrai. Certes, il est légitime d'être fatigué à 4 heures du matin ; certes, il est tout aussi légitime d'avoir envie de sortir un peu en fin de semaine, mais, et c'est vrai aussi, l'immersion en milieu jeune (boîte branchée, musique branchée, filles à pédé branchées, même les tee shirts étaient branchés, j'en ai repéré un qui clignotait) provoque une réaction aussi hostile que chimique, en substance : tu n'as rien à foutre ici. Dans le même temps, c'est une réalité gay parisienne : si tu ne sors pas, tu ne risques aucune rencontre ; parfois, j'en veux à mon ex juste pour cette raison : "si tu ne m'avais pas plaqué, je ne serai pas obligé de faire la dinde à 4 heures du matin", mais c'est de la mauvaise foi, me dit ma voix intérieure (qui parfois, a un peu raison). Dans le même temps, se forcer ne sert à rien, il est, je suppose, concevable, de sortir juste pour s'amuser un peu, ce qui m'épate assez souvent, tellement je trouve un glamour minimal à se tortiller sur une musique imbuvable en étant serré comme dans la ligne 13 aux heures de pointe (mais c'est de la mauvaise foi... Ta gueule, répondis-je !).
Cette petite apostille pour réfléchir à l'âge. J'aime bien les vieux, pas pour baiser, non, (et tu as peut-être tort... Re Ta Gueule !), mais il me semble qu'en discutant avec eux, je découvre un peu de sagesse, c'est que l'âge confère un certain recul, et dans le domaine de l'amour, le recul est une chose nécessaire. Je suis fasciné par les vieux couples, les 12 ans d'âge, qui plaisantent, s'envoient des saloperies à la gueule et s'aiment aussi, j'adore entendre ceux qui savent, parce qu'avec la distance que les années octroient, il me semble que certaines questions, concernant le couple, le mec, la fidélité, la jalousie, s'estompent. C'est sans doute un trait du XXIème siècle, prenez la Merteuil ou Valmont, il savaient déjà tout à 22 ans (on oublie souvent à quel point ils étaient jeunes), nous, nous expérimentons assez souvent finalement, on se frotte, on se tâte, on se plante, on recommence, on se retire, on revient, on mégote, on brouillonne, on réfléchit, on ne réfléchit plus, et parfois, aussi, on s'enterre... L'âge fait peur, à juste titre : ça demande de considérables efforts de rester un beau mec avec les années, sans doute ce détail n'a-t-il guère d'importance aux yeux de certains (la beauté intérieure, toutes ces bêtises...), mais, aux yeux de la majorité : la beauté, synonyme de jeunesse, est un statut, non un privilège provisoire, et ils en jouent, laissant sur le bord du chemin les fatigués, les ridés, les rondouillards, les pathétiques, les vieilles, les fesses molles.
Le pédé aime la jeunesse et la beauté, personne ne peut lui jeter la pierre là-dessus, dans une époque où l'apparence, l'apparat, jouent un rôle si déterminant, à un âge où la solitude est plutôt assez mal vécue ; il devient difficile de trouver une place à mesure que les années s'entassent. Et dans le même temps, la vieillesse rend la solitude amie, on se surprend à mieux se connaître, à mieux s'apprécier, à, sans doute, moins être enclin aux compromis, ce qui est un gage de grande valeur lorsque la rencontre a lieu, car elle met en évidence un individu mûr, prêt, sans apprêts, sans images, simplement à l'écoute de lui-même et de l'autre. Prendre des années est difficile, mais apporte aussi un certain réconfort.
(Zut, revoilà la petite voix, qui me dit : mais toi, chéri, tu n'es pas encore vieux, ni encore sage, alors arrête tes conneries et profites-en, la vie ne repasse guère les plats...). Elle a raison cette conne ; se positionner assez naïvement en vieux sage n'apporte rien d'autre que des nuits peuplées de plaisirs solitaires. Il faut aussi arrêter la comédie, et mettre de côté toutes les jolies considérations sur l'âge ou le physique. L'alchimie du couple est complexe : des mecs pas beaux s'aiment, c'est scientifiquement démontré par l'académie, et il me semble même avoir déjà aperçu des minets style Bel-Ami Falcon déprimer parce qu'ils étaient seuls, la réalité du couple est sans doute ailleurs, et il faut sévèrement brouillonner pour s'en rendre compte.
Lorsque j'ai répondu aux copains "ce n'est plus de mon âge", sans doute y avait-il, bien apparente, une folle envie de comprendre ce que d'autres ont (peut-être) compris avant moi, et tout cela torture l'esprit plus qu'autre chose (je ne sais guère ne pas me prendre la tête, c'est autant un défaut qu'une qualité). Dans cette réponse, il y avait aussi une simple posture, une image, un jeu, une comédie, une vaine falsification de la réalité. Essayons de nous amuser sans trop penser aux conséquences, je découvre sans doute la Lune allez-vous dire, mais bizarrement, cette porte ouverte défoncée arrive à point nommé.
Bon vent !
"Je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, je veux qu'on s'amuse comme des fous, je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, quand c'est qu'on me mettra dans le trou !"
Jacques Brel-Le Moribond

mercredi 12 novembre 2008

Petite réclame

Bon, euh, je ne sais pas, je me dis, peut-être, enfin, groumf, voilà, quoi : demain, à 19h30, je parlerai du blog (entre autres) dans l'émission de Geneviève Pastre sur Radio Libertaire (89.4 MGHz), je suis aussi à l'aise à l'oral qu'une majorette dans un congrès de l'ASMF, ça promet...
Les enfants de Stonewall-Les affinités électives
Merci Bruno, et à demain.

http://ecoutez.radio-libertaire.org:8080/radiolib.m3u

mardi 11 novembre 2008

Mes amis, mes amours, mes emmerdes

Une amie m'avait un jour confessé : "tu sais, à 60 ans, quand je fais le bilan, ce sont finalement les relations d'amitié qui furent les plus intenses, plus en tous les cas que mes histoires d'amour." Je n'avais pas trop aimé, à l'époque, y devinant, évidemment à tort, une forme de résignation, un simple repli sur soi et sur son univers. En résumé, je voyais dans cette réflexion pourtant bien humaine et très apaisée une injonction à m'éloigner d'un objectif pourtant légitime : vivre une histoire d'amour durable... Dans mon esprit, étaient donc opposées la relation amoureuse et la relation amicale, l'une succédant à l'autre au gré des aléas de l'existence.
Et bien, à mesure que les mois de "célibat" s'égrainent les uns après les autres, à mesure également qu'il devient évident qu'on peut avoir le moral sans être avec un mec, à mesure que les années passent en laissant quelques stigmates, Dieu merci encore embryonnaires, sur feu mon corps de rêve, je me demande si ma copine n'avait pas un peu raison, tout de même.
Nous sommes trois ou quatre, tous des mecs bien je sais, célibataires et finalement relativement heureux de l'être, en tous les cas, personne ne semble particulièrement désespéré, nous avons nos ex, nos histoires, nos petits traits d'humour à leur sujet, où s'agitent en proportions à peu près égales de l'ironie, de la nostalgie et la vague idée -tout de même- de jeter un oeil sur ce que réservent les pages suivantes... Des soirées, quelques verres, quelques sorties dans des lieux "conviviaux", peu à peu se met en place une autre époque, une autre strate de la vie de la pédale. Comme les périodes de la préhistoire, nous en avons connues plusieurs : la découverte identitaire, la recherche de l'amour, la première vraie histoire, le premier gros chagrin, la période du recul (avant celle du retrait), d'autres histoires, dans lesquelles nous avons été peut-être plus prudents, et en ce moment, une attente saine, sereine, attentive, où plus rien n'est sûr mais où, dans le même temps rien n'est décevant. Oui, c'est vrai, nous devenons un peu comme tous ces mecs, ceux qui me terrifiaient il y a 10 ans. On prend des verres au Duplex, on fait de commentaires très classes sur des mecs inaccessibles, quitte à être un tantinet mauvaises filles, on rentre chez soi, parfois en traînant un peu sur internet, parfois en faisant un petit détour...
Certains lecteurs trouveront cela pathétique, et pourtant, il n'en est rien. Se crée avec le temps d'autres relations, fortes c'est un fait, puissantes et constructives c'en est un autre, qui valent autant que la relation amoureuse. L'une ne remplace pas l'autre, mais, comme les deux engrenages d'une horloge, elles commencent à s'articuler. S'établit au contraire, avec le temps et la maturité, la découverte de soi par le contact amical, de ses potes, de ces gens qui, peu à peu, prennent dans notre univers une place fondamentale et qu'on espère indéracinable.
Ces groupes de potes que nous voyons sans arrêt en traînant dans le Marais, et qui parfois nous agacent, rendent à l'humain son caractère social, l'extirpent de chez lui ; nos relations, nos amis, nos collègues parfois aussi, agissent en nous exactement comme agirait un homme qu'on aime : compromis, projets, avis plus ou moins partagés ; les deux relations ne sont finalement pas si différentes, et se fâcher avec un ami est aussi difficile à vivre qu'une rupture sentimentale, si toutefois cette amitié est sincère. Je n'exagère pas, je crois.
J'ai eu envie de rédiger ce billet pour les plus jeunes d'entre vous, vous qui pensez peut-être que la vie amoureuse et la vie amicale appartiennent à deux univers différents (je pensais un peu ça il y a quelques années, on généralise avec ce qu'on peut). Certes, les enjeux divergent, mais ce que nous sommes avec l'un, nous les sommes avec les autres, plus ces deux mondes sont proches, plus, il me semble, nous sommes prêts, ou aptes, à la rencontre. Quand vous rencontrez quelqu'un, ne le cachez pas à vos amis, ne vivez pas dans un monde parallèle, assurez-vous d'être le même en toutes circonstances, moins on n'incarne de personnages variés, mieux c'est pour tomber amoureux. Ne pensons pas que les périodes "sans mecs" sont des périodes sans rien ; le temps, lui passe, et n'est jamais temps perdu celui où l'on est heureux avec des gens qui comptent...
Bon vent !
"Le temps, il épuise mes chances de la découvrir, cette épaule sur laquelle j'espère sans cesse pouvoir un jour reposer ma tête. L'Autre existera-t-il ? il a existé, je l'ai rencontré. Le rencontrerai-je encore ? et jusqu'à quand ? Les nostalgiques du passé prétendent que le premier amour marque pour toujours une vie. Faux. C'est celui que je suis en train de vivre qui marque ma vie. A partir de quelle âge est-il celui qu'on croit devoir être le dernier ? Ma vie, que l'Autre marquera de sa présence, sera de plus en plus courte. Elle rétrécit déjà à toute vapeur."
Jean-Louis Bory, Ma Moitié d'Orange.
Mon vieux Jean-Louis, si je puis me permettre, l'autre existe pour ainsi dire quotidiennement, mille autres changent notre vie, chaque jour... Jetons nos montres et chronomètres à la poubelle...

mardi 4 novembre 2008

Le côté obscur de la force

Depuis quelques temps, une curieuse séparation oppose les homosexuel mâles : les purs et les impurs. Je suis à peine caricatural. Il y a peu, je rencontre un type qui détenait apparemment son lot de bagages à déposer (nous en avons tous, mais dans la rencontre première, mieux vaut laisser planer le mystère avant de transformer votre interlocuteur en Soeur Emmanuelle (RIP)). Ce jeune homme, sensiblement du même âge que le mien, m'explique en vingt minutes son enfance malheureuse, ses problèmes de fric, ses galères d'appart, sa meilleure copine-heureusement-qu'elle-est-là et m'explique doctement qu'il est avant tout en boîte pour s'amuser, parce que les rencontres qu'on y fait ne sont jamais sérieuses, et que de toute façon, les mecs dans le Marais, ils ne pensent qu'à tirer leur coup, et patati et patalère.
Je ne sais pas si c'est l'endroit, où j'étais invité et où je me faisais suer comme un rat mort, mais j'étais plutôt de méchante humeur, et je lui réponds, aussi doctement et aussi agréablement qu'une truie enrhumée: "vous êtes vraiment exaspérants, les mecs, alors pour toi, celui qui veut juste tirer son coup est un impur malfaisant tandis que toi, tu es une belle oie blanche virginale et immaculée, pourfendeur du vice et rédempteur parmi les mortels, te voilant dans l'habit de la vertu et de la pureté." Bon, j'ai dû le dire plus simplement, mais c'était en gros mon sentiment.
Il me regarde, et me dit, non, pas du tout, mais moi j'aime les câlins mais les mecs, maintenant, etc. etc.
Soit. Je reconnais qu'il y a un juste milieu à adopter, trop de cul tue le cul, et parfois, c'est vrai, on aime bien, on préfère même : les petits bisous dans le lit, les enlacements voluptueux, les matins coquins et tendres, enfin, la vie quoi. De même, les mecs qui n'embrassent pas m'exaspèrent, même pendant un bête plan cul, mais ils m'énervent autant que ceux qui viennent au sauna en maillot de bain... C'est sûr, c'est plus glamour que le sling et les pantalons baissés dans une cabine gluante, mais de grâce, acceptons un vague équilibre entre ces deux extrêmes, qui sont, quoi qu'on en dise, légèrement teintés de judéo-christianisme un peu agaçant.
Souvent, on se dit que la relation aura plus de valeur si on attend avant de coucher, comme si notre corps et notre esprit pouvaient se dissocier, ce qui coûte, à mon humble avis, pas mal de sacrifices inutiles, pas mal de résistances vaines, pas mal de temps perdu aussi. Je rappelle simplement que la vie est unique, qu'elle est aussi inexistante et noire que le trou du cul d'un ver de terre quand on a passé l'arme à gauche et que ce n'est pas une répétition générale : on est sur scène directement, et on joue, sans filet.
Loin de moi l'idée d'affirmer qu'il faut se vautrer dans le foutre et la luxure, mais il est clair, certainement, qu'on se torture exagérément l'âme en n'écoutant pas son instinct. Le mec qui ne veut pas baiser ne sort pas, ça nous arrive à tous : on voit des amis, on lit, on prend soin de soi, on se branle, je ne sais pas, mais si on cherche un mec, et ben, on couche, assez vite, l'attente ne suscite qu'exaspération, frustrations et vains questionnements. Parfois, la rencontre amoureuse nous oblige à perturber nos manières de voir le monde, elle nous oblige à changer (comme le célibat, d'ailleurs, si on apprend à bien le vivre, ce blog est là pour ça, pour moi, comme, je l'espère sincèrement, pour vous...), et ces changements vont vite, sans qu'on ne s'y prépare, mais diable, parfois, l'accélération des choses est salutaire ! La petite étincelle qui s'allume au premier regard consume le coeur comme nos parties anatomiques les plus viles, n'en soyons pas dupes, et n'y résistons pas. Coucher n'engage à rien, coucher est respectable, coucher fait du bien aux deux, et à la longue, si la rencontre prend racine, cette activité somme toute assez normale deviendra, je vous le souhaite, quotidienne et en constants progrès. Ne perdons pas de temps, et ne créons pas, nous les pédés, de nouvelles barrières surgissant derrière celles que nos ancêtres ont laborieusement abattues.
Bon vent !

"Regarde en ton miroir, et dis à ton visage
Qu'il n'est que temps qu'il en forme un nouveau
Car si tu n'en ravives le jeune éclat,
Voici trahi le monde...
Mais si tu vis en voulant qu'on t'oublie
Soit, reste seul et meurs. Meurs avec ton image."
William Shakespeare, sonnet 3

dimanche 2 novembre 2008

Les trilogies

Des mecs que nous avons aimés, nous retenons, avec le temps, finalement peu de souvenirs. Comme si la mémoire agissait à la manière d'un filtre vertueux sur nos consciences : ne sont conservés que les meilleurs moments ; les chagrins, les colères, les défections dans les confiances patiemment nouées s'étant quant à eux, naturellement, érodés, pour ne laisser émergés de toute cette fange bourbeuse que des rocs solides, positifs, constituant autant d'assises de nos histoires futures. J'ai un tort, sans doute, celui de voir du symbolique partout, le terre à terre m'ennuie immédiatement, le rationnel m'épuise, mes univers sont plus "ailleurs", parfois aussi plus fantastiques, et justement, à mesure que je me retourne sur mon passé, il me semble assez limpide que quelques coïncidences, quelques situations d'autrefois, à la manière de substances mystérieuses mêlées dans la cornue de l'alchimiste, se sont parfaitement emboîtées pour livrer un matériau nouveau, me laissant pour le moment encore perplexe.
Mes histoires d'amour ont une cohérence, six fois, j'ai dit "je t'aime", trois fois, je suis parti, trois fois, ils sont partis. Curieusement, ce sont ces derniers qui ont laissé le plus leur marque, c'est aussi avec ces derniers que les histoires ont été les plus difficiles à vivre : avec ces trois mecs, je ne savais pas dire non, comme si une angoisse, une angoisse un peu folle d'ailleurs, immature certainement, me dictait de ne pas aller vers l'affrontement, qui me terrorisait. Ce fut une mauvaise solution, certes, il n'y eu pour ainsi dire jamais de disputes, mais pendant ces mois ou années où nous vécûmes ensemble, m'assaillaient mille questions : m'aime-t-il vraiment ? Ces silences, que veulent-ils dire ? Dans ces trois histoires, le rapport de force n'était pas en ma faveur, j'étais mou, lent, plutôt à l'affût de la réaction de l'autre, et tentant de m'y conformer. Ces histoires furent donc très édificatrices, constructives, elles s'assimilaient presque à une relation de maître à élève, sans doute une relation trop lourde à porter pour l'autre, qui naturellement, ne pouvait y trouver son compte indéfiniment et en a tiré les conclusions qui s'imposaient naturellement.
Les trois autres, c'était exactement le contraire : affrontements au grand jour, désaccords, vie à deux aussi, sous le même toit pour l'un d'entre eux. Ces mecs étaient amoureux, mais très différemment, plus simplement, ils voyaient en l'autre un simple être humain, et j'en faisais de même. Chez ces garçons, pas d'idéal, pas de transcendance, mais la vie, plus terre à terre, sans doute me convenait-elle moins. A bien y réfléchir aujourd'hui, ces histoires-là furent peut-être les plus équilibrées, les plus saines, celles où je ne me posais pas la question de savoir si j'allais le heurter, le blesser ou autre chose. Chez les premiers, devenus presque des bibelots, c'est à peine si je prenais mes marques, si j'osais prendre un verre d'eau sans demander l'autorisation, ils n'y étaient pour rien, victimes de l'image que j'avais projetée sur eux. Chez les seconds, en revanche, aucune résistance, les soucis quotidiens étaient plus tranquilles, plus banaux : les vacances, le travail (les études à l'époque) et quelques petites disputes pour des broutilles. C'est ce qui m'a déçu, à la longue.
Dans les deux cas, un rapport de force s'est instauré, tantôt en ma faveur, tantôt en la faveur de l'autre. Dans ces deux cas, les histoires furent belles et constructives, mais leur apport à la vie fut différent : certains amants furent des absolus, indéfinissables et inaccessibles (pensais-je, les pauvres, ils n'y étaient pourtant pour rien), d'autres amants furent des hommes plus ordinaires (et ils ne l'étaient pourtant ni moins ni plus que les premiers).
On parle parfois beaucoup de rapport de force dans le couple et en jetant un oeil sur le passé, je me demande surtout si le couple n'est pas la simple traduction de nos représentations, plus ou moins conscientes. Les garçons rencontrés, aimés, n'arrivent pas au hasard, ils répondent, surtout entre vingt et trente ans, à des besoins, plus ou moins faciles à identifier, et parfois, ils y répondent malgré eux.
Se connaître est nécessaire pour admettre que l'on est fait pour la vie à deux, avoir conscience de ses faiblesses est le premier aveu qui puisse autoriser l'histoire à prendre racine. Prendre conscience de ses faiblesses ne signifie pas se rabaisser, c'est souvent à cette caricature de l'aveu de faiblesse que nous nous livrons, pensant sans doute que cela va apitoyer celui qui est en face.
Il existe une force aussi, sur laquelle nous pouvons compter : celle d'être persuadé que le mec qui est avec nous nous aime vraiment, ne pas se poser une once de question à ce sujet. Personnellement, j'en ai à chaque fois douté, et c'est précisément ce doute qui, peu à peu, s'est métamorphosé en réalité. Curieusement, il me semble que le prochain mec rencontré sera le fruit de toutes ces réflexions, évolutions et constructions. Le veinard, je l'aime déjà tiens !
Bon vent !

"Les canons de la bonne société sont, ou devraient être, semblables aux canons de l'art. Elle doit être aussi digne et aussi irréelle qu'une cérémonie, et combiner le caractère insincère d'un théâtre romanesque avec l'esprit et la beauté qui nous le font aimer. Est-si terrible, après tout, l'insincérité ? Je ne le crois pas. C'est simplement une méthode de multiplication de nos personnalités."
Oscar Wilde. Le Portrait de Dorian Gray.

mercredi 29 octobre 2008

Le sens de la vie

La plupart des textes, des livres, et aussi le sens commun résument la fin de la conquête amoureuse en quelques mots bien sentis : c'est en vivant convenablement seul que les hasards et la fortune jouent en notre faveur. Un de mes amis me demandait, après la rupture (qui commence à remonter quand même), "mais pourquoi elle t'attriste tant ? qu'est-ce que ça peut bien faire que tu sois avec un mec, tu as un boulot génial, des projets, tu écris, plus d'amis sincères que beaucoup pourraient rêver et tu as mille choses à faire, où est alors le problème ?" Un autre, plus prosaïque sans doute, rétorquait : "Tu sais, Elizabeth Taylor a divorcé sept fois, et elle s'en est remise". Tout cela signifiait en substance : à quoi bon courir après l'amour, qui parfois n'arrive jamais, et dont l'absence n'est nullement l'imprimatur d'une vie réussie, parfois au contraire, si on en juge par le nombre de ruptures, de divorces, de drames humains que parfois, le couple engendre ?
En ces temps de crise économique, certains auteurs, les Houellebecq (NB : la lecture du dernier entretien avec BHL me l'a rendu sympathique, en tous les cas, moins caricatural et plus émouvant qu'il n'aurait voulu qu'on l'entendît), Angot, Millet (remarquable dernier roman, "Jour de Souffrance", la gifle 2008 pour l'instant) agitent tous leurs plumes dans cette direction somme toute assez contemporaine : l'amour est une offre, certains peuvent se le permettre, d'autres non. De même, quelques économistes expliquaient que la conquête amoureuse était avant tout un luxe, et qu'il fallait être bien installé dans la vie, ne plus avoir à régler le problème de son logement, de son indépendance, de sa carrière ou que sais-je encore, pour se mettre en recherche ; je n'ai plus les noms, on avait parlé de ça avec mon ex... Par exemple, lorsque vous êtes cloués à l'hôpital avec un cancer du poumon, vous pensez à vous en sortir, pas à trouver l'amour. Il existe selon ces écrits une hiérarchie dans les ambitions, et l'amour est apparemment la plus inaccessible d'entre elles.
A ce regard cynique s'oppose, dans la littérature, des romans plus "contes de fées", les Marc Levy et autres Anna Gavalda en sont la marque. Ces romans, qui se lisent assez bien, soufflent sur notre part d'espoir, de bonheur, et laissent une plus grande place au hasard de la rencontre. Ce qu'ils affirment, et c'est ce que beaucoup d'entre nous pensent, je trouve, c'est : "la solitude n'a qu'une fin, rompre avec elle", elle n'est pas un état définitif, mais transitoire, et c'est à nous de la vivre sereinement, en suscitant les rencontres, de temps en temps. Avec les années, on apprend à se remettre des déconvenues, qui ne sont jamais des échecs, et malgré ces petites contrariétés romanesques, nous poursuivons, inlassablement, notre quête du Graal.
Comme je l'avais dit je ne sais plus trop quand, dans la littérature vivent et se présentent nombre de réponses à nos questions. Lisons tant qu'il en est temps.
Je me demande si nous tous, pédés célibataires, ne sommes pas un peu à cheval entre ces deux pans de la fiction : une forme de résignation positive, en quelque sorte. Accepter l'état tout en ne l'acceptant pas totalement, attendre sans vraiment attendre, oublier sans savoir oublier. C'est à ce jeu d'équilibriste que nous jouons, et parfois, nous y laissons quelques plumes, qui ne sont rien, me semble-t-il, en proportion avec les nombreuses satisfactions que la vie à deux engendre.
Tout cela se résume, je pense, à une quête de la vie heureuse : de quoi a-t-on besoin pour être heureux ? S'accomplir seul ou à deux ? Faut-il être confortablement assis dans l'existence pour réussir (au risque de ne pas voir les opportunités sentimentales qui se présentent) ou au contraire, doit-on s'orienter uniquement dans le but de la rencontre, quitte alors à s'oublier.
Nous avons, parfois, une perception un peu chrétienne du rapport amoureux : la quête de l'amour ressemble, dans certains discours, à une quête divine. La vision de l'autre s'apparente à un mécanisme presqu'asymptotique : on cherche à se rapprocher de l'homme de sa vie, mais on se doute qu'on ne l'atteindra jamais, ce qui crée, à la longue, des frustrations, des besoins nouveaux, des déceptions, que sais-je encore... Augustin posait une question simple, à propos de Dieu cette fois : "qu'est-ce que j'aime, en vous aimant ?", cette question, nous nous la posons tous à propos de notre mec. Il y a beaucoup de volupté chez certains auteurs chrétiens, et parfois, il suffit de remplacer le nom Dieu par le mot amour pour trouver de profondes similarités avec nos questionnements sentimentaux. Augustin, de poursuivre : je n'aime ni votre physique, ni vos membres, ni les parfums, ni les aromates, ce que j'aime, c'est cette part intérieure de mon être que je connais assez mal et que tu as créé, ce que j'aime, c'est le mystère. Encore une fois, sans être pontifiant, dans nos inconscients amoureux se nichent ces équivalences. Notre mec, nous l'aimons, sans trop savoir ce qu'il est, ni ce qu'il pense, et nous aimons aussi ce qu'il est en nous (pas de cochonnerie s'il vous plaît, même si le symbole de la pénétration est ici on ne peut plus significatif...). La différence, c'est qu'un mec peut parfois sortir de nos vies, tandis que chez les chrétiens, ils étaient tranquilles, ils participaient au gang bang céleste pour l'éternité après leur mort terrestre.
Chercher un mec, en trouver un, est à mauvais titre une quête existentielle, comparable en bien des points, à celle de Dieu par un chrétien (qui, dans l'absolu, renonce d'ailleurs à la chair pour mieux se rapprocher de son idéal, comme si ces deux dimensions étaient inconciliables). J'entends souvent des pédales dire : je cherche, et me fait écho cette idée de quête perpétuelle, ce mythe de Sisyphe infini et irrémédiable. La conquête amoureuse est parfois un peu philosophique, et c'est parce que nous sommes hommes, parce que nous sommes imparfaits, que fort heureusement, nous acceptons de redescendre un peu sur terre et de nous offrir / ouvrir à autrui. Les mecs qui se rencontrent vivent avec les imperfections de chacun, et bon an, mal an, ils s'y habituent. Redescendons un peu sur terre et cessons de voir en l'autre un mirage, un bibelot, une quête ou un absolu. Etre amoureux signifie simplement accepter de partager, par forcément accéder au Septième Ciel ou au paradis. C'est là que je voulais en venir. Voir en l'autre un objectif, c'est renoncer à l'autre, en faire un formidable objet de déception, parce qu'en regard avec des idéaux, les Martin, Joël, Philippe et autre Eric ne peuvent que décevoir, comme nous décevons aussi. L'amour, c'est finalement l'acceptation de la déception. Tout est paradoxe.
Bon vent !

"L'attention que l'attente rassemble en lui n'est pas destinée à obtenir la réalisation de ce qu'il attend, mais à laisser s'écarter par la seule attente toutes les choses réalisables, approche de l'irréalisable."
Maurice Blanchot. L'attente, l'oubli.

"Dieu, c'est l'homme parfait."
Alain, je ne sais plus trop où....

samedi 25 octobre 2008

Il est 16h17 !...

La timidité. Bon sang, pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ? C'est elle la coupable, c'est cette petite coquine qui nous empêche d'alpaguer le premier mec qui nous plaît, qui nous fait bafouiller, qui nous enjoint à ne pas tenter notre chance, si tant est que la relation sentimentale soit comparable à une vulgaire partie de bingo. Des mecs qu'on n'ose pas aborder, parce que nous sommes la victime, déjà, de l'image qu'on se fait d'eux : trop beau, trop intelligent, trop con, trop ceci, il n'est pas pour moi, et puis bon, ça va foirer, alors à quoi bon essayer ? ...
Nous avons tous ces anecdotes, ces moments où on n'a jamais osé, les événements étaient amenés sur un plateau d'argent, et, comme un plat inconnu, on n'a pas osé y goûter : suivre ce type dans la rue qui pourtant n'arrête pas de se retourner depuis qu'il nous a croisé, s'inviter chez ce voisin chez lequel on a malencontreusement sonné en confondant les étages, demander le numéro de téléphone à ce type croisé au bordel... On met tout cela sur le compte de la timidité, et elle nous bloque, nous heurte, nous joue de bien mauvais tours. Non, bien sûr, ces types, si on avait osé, n'auraient peut-être pas été le ferment d'histoires longues, mais sans essayer, comment le savoir ? Nous passons notre vie à lutter contre nos craintes, nos peurs, nos angoisses, notre mutisme, notre manque de confiance en soi...
Je me souviens, c'était au sport, ce type, sublime, qui n'arrêtait pas de me regarder, qui me souriait, qui me suivait ; et moi, avec mes "ce n'est pas possible", avec des mimiques d'être inaccessible et hautain, qui fait mine de montrer qu'il ne s'est pas rendu compte du petit manège... Combien d'histoires avortées ? Combien de bonnes conversations restées dans les lymbes ? Combien de fou-rire étouffés ? Combien de jours perdus à se poser mainte questions alors que là, à côté, des garçons abordables, il y en a pléthore, reste juste à les aborder...
Pour se rassurer, on se dit qu'en étant timide, on attendrit un peu. Pas sûr, un timide qui rencontre un autre timide ne vas pas se métamorphoser, il n'y a à mon avis que trois moments où cette connasse de timidité disparaît de notre vie : quand on a envie de baiser, quand on est un peu alcoolisé et quand on est amoureux. Parfois, les trois vont ensemble d'ailleurs, mais ne nous égarons pas. J'avais pensé, en voulant rédiger ce billet, essayer de comprendre ce que la timidité avait de physiologiquement positif : elle est certes animale, elle nous empêche de nous aventurer dans des mondes hostiles, elle nous enjoint à la prudence. Mais seulement, en 2008, où les rencontres sont si fugaces, les agendas si blindés de choses inutiles, les moments de conversation un peu enrichissantes se raréfient tant et plus, je me demande si on ne devrait pas tordre le cou une bonne fois pour toute à cette timidité. L'abattre ne nous nuirait pas, au pire, un râteau ou deux, et c'est tellement la vie que de redescendre de son pied d'estale, c'est tellement la vie aussi de réaliser avec stupéfaction que ce mec splendide, qui ne semble avoir aucun problème, était lui aussi tout aussi timide et réservé à votre égard... Pourquoi certaines pédales se travelotent-elles ? Pour casser cette réserve, pour briser la glace, pour être, non un personnage, mais finalement, aller chercher dans des sédimentations très personnelles et très enfouies ce qui est la véritable essence de notre être.
Travelotons-nous les esprits : osons. Milton Erickson, le fondateur de l'hypnothérapie, conseillait à ses patients atteints de timidité maladive, de faire une chose très simple : aborder un inconnu et lui donner, en souriant, une heure fantaisiste, d'abord une fois par mois, puis une fois par semaine, puis quotidiennement. On vous prendra pour un barjot, mais vous, vous savez ce que vous valez, et vous aurez osé. La timidité n'apporte rien de bon, exorcisons-là. Il est 16h17.....
Bon vent !
"Elle s'éloigna de Jeff sans lui laisser le temps de poser une seule question. il était prêt à lui en poser; mais elle était partie... Au match suivant, elle l'aperçut dans la foule, en train de parler avec ardeur à un autre garçon. Elle se faufila furtivement, assez près pour capter l'essentiel de la conversation, et puis elle s'eclipsa, et quand Jeff le quitta, elle retourna près de lui pour continuer la conversation. Sans présentations. Ils ont simplement évoqué ce problème, un point c'est tout. Au troisième match, Kirsti Erickson partit à la recherche de l'autre garçon et écouta la conversation ; lorsque Jeff arriva, l'autre garçon dit : "Salut Jeff, laisse moi te présenter... euh, et bien, nous ne sommes pas encore présentés..." "Je crois que c'est à toi de le faire", dit-elle à Jeff..."
Milton H Erickson. Ma voix t'accompagnera...

mercredi 22 octobre 2008

Les coeurs pétrifiés

Une question me taraude depuis quelques jours ; j'avais prévu de vous parler de la timidité et du physique, du dire "je t'aime", de l'infidélité, et aussi de raconter quelques anecdotes rigolotes, mais ce sera pour une autre fois, parce qu'une conjonction de conversations, de lectures et sans doute aussi mon propre petit état de petit moi, soulèvent quelques nouvelles interrogations ... Nous savons, c'est une évidence, que selon les âges, nous n'avons pas les mêmes attentes amoureuses : on n'aime pas à vingt ans comme à trente ou à quarante, voire plus. Un petit minet de 20 ans et tout gentil tout plein, attend des valises de "je t'aime" par jour, fait des cadeaux (et en attend), vers les quarante, c'est un peu différent : deux chiens, qui se reniflent, se jaugent, se sourient et sont heureux ensemble, mais qui n'hésitent pas à mordre le cas échéant...
Sans doute les années, la vie, une certaine maturité transforment nos attentes amoureuses. Difficile de généraliser, ce sont des constats que nous serons tous amenés à faire, et pour cause, des années de plus, nous en connaissons au moins une fois par an... J'entendais Benoîte Groult un soir, qui expliquait à quel point elle était contente d'être vieille et physiquement diminuée car depuis, elle n'avait plus à se préoccuper de l'amour, qui, selon elle, restait une histoire de jeunes et traduisaient des troubles, des questionnements, des errements qu'elle pense avoir résolus avec la sagesse et l'apaisement que confère la vieillesse. Certains moines tibétains, mais aussi de nombreux chrétiens, expliquent savamment que l'arrêt du plaisir charnel, la fin des questionnements sentimentaux, sont des buts à atteindre, et qu'avant cela, il faut expérimenter, errer, s'user un peu, se faire les dents. Une de mes copines, en couple avec une fille depuis dix ans, m'explique qu'à 60 ans passés, finalement, ce sont ses amis qui auront plus compté...
Après une déconvenue sentimentale, après la colère, le chagrin, la tristesse, la baise tout azimut, arrive ce que j'appelle le "coeur pétrifié", un peu comme si notre corps coupait toute envie d'amour, comme si, après un essai atomique, il fallait laisser le jardin reprendre tranquillement son souffle, il fallait laisser la terre le temps de se regénérer avant de cultiver à nouveau. Je choisis l'image atomique, parce que parfois, cette régénération est très longue ; et plus on vieillit, plus elle est longue (l'attente). Alors, comme on le disait avec un ami, on vit, on mange, on boit, on travaille, on baise, mais notre corps est comme mort, comme si tous les élans d'affection étaient orientés on ne sait où. C'est une période sans doute un peu angoissante, indiquant vraisemblablement qu'avant de nous occuper d'un autre, il faut certainement s'occuper de soi. La grande question est : combien de temps cela va durer ? Passés les trente ans, on est plus pépère, plus tranquille, on sort moins, on se replie peut-être plus facilement. Il me plaît de penser que tout cela tient peu de temps, une année tout au plus, et que c'est une réaction normale. On rencontre des mecs, mais ils nous plaisent sans plus, et comme on a pris un peu d'expérience, on se dit qu'on ne va peut-être pas essayer, ainsi va la vie... Parfois, il arrive, en boîte, au bordel, de voir tous ces types sans doute très beau et très bien (nous le sommes tous, je crois, même mes ex...) mais ils ne nous attirent pas. Le courant est coupé. Alors, on fait comme ils disent dans les bouquins, on se bouge le derrière, mais c'est peine perdu. Un de mes ex, qui a mon âge, me disait : "je n'ai plus envie de me mettre avec quelqu'un "pour essayer"" ; l'image est vraie, plus jeunes, comme on a moins d'expériences, on est sans doute moins frileux, moins difficile, et ensuite, on a, je pense, un peu peur. Personnellement, j'avoue que j'ai un peu de mal à me dire : je vais retenter le couple, mais bon, je me ferai encore plaquer dans trois ans, et avec le temps, se faire plaquer, c'est un tantinet lassant, je ne suis pas sûr qu'on s'en remette sans une certaine sagesse, voire une certaine ironie de soi, qui n'arrive qu'avec l'âge et les expériences...
Eh oui, le prince charmant n'existe pas, mais les mecs bien sont là, seulement, parfois dans la vie, on n'a pas besoin d'un mec bien, notre coeur hiberne, il n'en désire pas. Alors on attend, parce qu'on aime ça quand même : attendre le coup de fil, recevoir un mail, de promener le soir au bord de la Seine, dire des conneries très classes sur les mecs et s'engueuler avant de se réconcilier... Il faut juste s'amollir un peu, et ne pas craindre la douleur, qui, d'ailleurs, parfois n'arrive jamais !

Bon vent !

"Il existe peu de choses auxquelles les êtres humains s'acharnent davantage qu'au malheur. Si nous avions été mis sur la terre par un créateur malveillant dans le but exclusif de souffrir, nous aurions de bonnes raisons de nous féliciter de notre enthousiasme à entreprendre cette tâche. Les raisons d'être inconsolable abondent : la fragilité de notre corps, l'inconstance de l'amour, le manque de sincérité de la vie sociale, les compromis de l'amitié, l'effet anesthésiant de l'habitude. Face à des maux si persistants, nous pourrions tout naturellement nous attendre à ce qu'aucun événement ne soit attendu avec plus d'impatience que notre propre extinction."
Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie. 10/18.

dimanche 12 octobre 2008

La lose attire la lose

Pendant la rédaction de "Trouver Un Mec en 10 leçons", on s'était marré en évoquant ces soirées en discothèque où les mecs sortent simplement pour sortir mais s'emmerdent copieusement, et rentrent bredouille. Philippe, mon co-auteur et ex co-blogueur, avait une expression très imagée : "la lose attire la lose" : on sort, on tombe sur un boulet, du coup on déprime, et on a une tête des mauvais jours, et on a envie de rencontrer, et là, le cercle vicieux s'installe, plus on veut rencontrer, plus on tombe sur que dalle, plus on déprime, et la soirée s'éternise, indéfiniment.
Il y a peu, ça m'est arrivé, et le pire, c'est que je ne l'ai pas fait exprès. Je n'étais pas en super forme ce week-end-là, fatigué et d'une humeur automnale (vous savez, ces moments où on ne supporte pas son reflet dans le miroir, où on trouve qu'on vieillit, où on serait mieux au chaud sous sa couette). Un ami devait venir dîner, pas vu depuis un an, 20 heures sonnent, puis 21 heures, puis 22 heures, ma soupe au potiron refroidit, mon omelette aux girolles est restée virtuelle et mes éclairs à la vanille vivotent dans le frigo. Dîner raté, aucune nouvelle de mon hôte. Tout à coup, coup de fil, un vieux copain qui aujourd'hui travaille dans une boîte de nuit, le Tango (une boîte où je m'emmerde prodigieusement à chaque fois que j'y vais, mais je déteste les boîtes en général), il prend quelques nouvelles, je lui raconte ma déconvenue, il me dit, tu n'as qu'à passer, tu prendras un verre et tu dragueras un peu.
Conscient de l'irréalisme absolu et du caractère saugrenu de la dernière proposition, je me force, parce qu'il faut paraît-il se botter le derrière de temps en temps (j'ai lu ça sur un blog qui parle de rencontre amoureuses entre les mecs ;-) ). Je me douche, me fais tout joli (enfin, dans la mesure du possible), mets ma chemise noire qui me donne des airs mystérieux et inaccessibles, enfile un jean slim qui me donne des airs de gros cul, enfin, je m'apprête, avec une petite voix qui me disait quand même : "ce n'est pas une bonne idée, tu n'aimes pas sortir", et moi de lui répondre : "mais je t'emmerde, connasse, si je ne sors pas, je ne rencontrerai personne et je ne veux pas finir mes jours à manger de la soupe aux potiron froide".
J'arrive, je vois mon pote. Putain, ça faisait longtemps que je n'avais pas mis les pieds au Tango : ça pue, les boîtes de nos jours, il n'y a plus de clopes, et ça, ça prend à la gorge. Les pro dansent à deux, je n'ai jamais compris comment ça marchait ce truc-là, une enclume me tombe sur la tête. Je vais rester comme un couillon au bord de la piste tandis que tous ces mecs qui se connaissent dansent des trucs indansables où il faut compter dans sa tête et avoir l'air con quand on marche sur le pied de son partenaire, étant totalement délatéralisé, je n'ai jamais su aligner trois pas dans les danses à deux, aucun sens du rythme, enfin, la cata. Longtemps d'ailleurs, j'en ai nourri un complexe, en me disant que je n'étais pas fait pour la vie à deux, puisque je ne sais pas danser à deux, mais bon, cette petite névrose est me semble-t-il passée... Toujours est-il que je m'emmerde copieusement, et que ça doit se voir sur ma tête. Mon pote me présente un mec, on se connaît de vue, mais je n'ai jamais trop eu envie de lui parler, il traînait avec un groupe avec lequel j'avais autant d'affinités qu'avec la tête de veau vinaigrette. Bref, soirée lose...
Je me barre à 23h, n'y tenant plus. File prendre un verre au Central, deux mecs (maqués), plus le serveur... Purée, ça continue. Puis, en sortant, une idée : si tu allais au bordel, chéri, ça fait 15000 ans... Je jette un oeil sur un gratos, savoir ce qu'il y a dans le coin à part le Dépôt où je n'ai pas envie de traîner, et ils ne proposent que des soirées naturistes, je n'ai rien contre au contraire, mais pas ce soir. C'est comme la piscine, ce n'est pas le fait de nager qui m'ennuie, c'est me déshabiller et attendre des plombes à poil qu'un type m'aborde, en plus, je ne sais pas, mais je flippe de plus en plus à cause des IST, un de mes potes vient de chopper la gale, il paraît au passage qu'il y a une recrudescence en ce moment. Mauvaise idée, je veux rester habillé.
Je me souvenais avoir vu une adresse rue Brantôme, j'y vais et j'attends devant l'entrée, je vois des nanas qui fument dehors, je me dis, cynique : "les temps ont bien changé, la mixité est partout, même au bordel, on n'est plus chez nous nulle part..", je rentre, paie (pas cher au demeurant) et pénètre dans ce que je pensais être un vrai bordel. Là, stupéfaction : c'est une boîte, les mecs sont là juste pour danser, et c'est une soirée mixte, hétéros, filles, tout ça, qui s'ébrouent sur du Raï. Je file, dépité, voir les cabines : toutes fermées, personne dedans, et on m'explique que le soir, c'est soirée orientale pas forcément pédé.
La lose, je vous dis. Je rentre chez moi, surfe un peu sur le chat (ben oui, tout ça m'a donné envie de baiser), évidemment, ma photo n'affriole pas, il n'y a que le plan foireux toujours connecté qui me harcèle dès qu'il me voit apparaître. Je regarde rapidement qui est dans mon quartier (c'est commode ce truc-là) et tombe sur un mec assez mignon. Il me répond aussi sec (bon signe) : "tiens, encore toi ?" Zut, je ne l'ai jamais vu, je regarde son profil : purée, le mec du Tango de deux heures avant, bon, il est mignon, mais vue la chance que j'ai ce soir... Tout cela ne loupe pas, il me dit : je vais me coucher, à bientôt. Du coup, j'en ai fait autant.
Cette histoire est éminemment nombriliste et je m'en excuse, mais elle a un sens : il ne faut pas sortir si on n'aime pas ça, encore moins dans les lieux qui nous ennuient la plupart du temps. J'aurais mieux fait de rester couché. Souvent, on entend : il faut sortir, sinon, personne ne frappera à ta porte. je répondrais : il faut surtout être soi-même, s'engoncer dans un milieu qui ne nous correspond pas nous rend exactement comme le poisson mis en haut d'un prunier, il y est un tantinet mal à l'aise. C'était un peu pour vous rappeler toutes ces évidences que j'ai écrit ma petite fable...
Bon vent !
"Combien de temps m'affligerai-je de ce que j'ai fait ou n'ai pas fait,
Et du souci de mener ma vie d'un coeur léger, ou non ?
Remplis la coupe, car j'ignore si j'exhalerai ce souffle que j'aspire."
Omar Khayyam, Ruba'iyat CXXXVI

samedi 11 octobre 2008

La vie est un roman

Norman Mailer, dans Un Château en Forêt, oppose deux mondes : celui des démons et des Cudgels, qui sont de vagues anges gardiens chargés de surveiller nos vies et nous apporter des satisfactions dans l'existence. Dans ce roman assez foutraque, Mailer raconte la naissance et l'enfance d'Adolf Hitler en envisageant le funeste destin de ce sombre personnage comme étant la résultante d'un grand plan démoniaque où les démons auraient fini par prendre l'ascendant sur le petit chancelier impuissant. C'est un livre assez remarquable et à sa lecture, je m'étais mis à rêver à l'existence de ces petits êtres qui nous aident et nous protègent, en nous lançant, parfois, quelques signes et quelques indices qui ont la faculté de rendre notre vie meilleure et plus positive.
Dans les romans bien écrits, par exemple chez Proust ou chez Flaubert, tout fait sens, les décors et les personnages. Quelques éléments de la description, du héros, du narrateur, de son environnement sont mis en place pour indiquer au lecteur un certain nombre de pistes sur le destin auquel il assiste. Par exemple, dans la Recherche, citons une entrevue entre le narrateur et Saint Loup, une espèce de fieffé petit snobinard et hypocrite que le premier ne cesse d'encenser et d'admirer. Le narrateur est là, à décrire Saint Loup, sa beauté, son héroïsme, sa petite gloire, mais Proust, tandis que nous, lecteur, nous laisserions prendre au jeu par ce discours, place dans la pièce où la rencontre a lieu une toile : les sept péchés et les sept vertus, qui nous indiquent que le personnage est double, qu'il n'est pas si vertueux qu'on pourrait le penser. Parlons de la bonne, Françoise, une femme pleine de bon sens, mais qui peut aussi être très cruelle, par exemple en assommant les anguilles. Proust distille des petits indices, des petites touches dans le décor, dans le style, qui indiquent que les héros cachent quelque chose. De microévénements romanesques viennent prévenir de l'avenir, existent pour orienter l'histoire et dire au lecteur de se méfier des apparences, toujours trompeuses.

Dans la vie, la nôtre, existent aussi, je pense, de petits événements en apparence anodins qui laissent planer quelques hypothèses sur notre destin, des détails, quelques mots, qui indiquent que les choses évoluent, changent. Encore faut-il les voir, c'est, me disait un copain, la différence entre les gens chanceux et ceux qui ne le sont pas. Il n'y a pas de chance, pas de baraka, mais simplement, chaque jour, certaines personnes sont plus susceptibles de saisir un détail, une opportunité et de la développer.

Pour tout un tas de raisons, je suis exténué en ce moment, vraiment fatigué, entre le boulot, ses réformes à la con, et quelques petits soucis familiaux, je passe le plus clair de mon temps entre mon taf, mon lit, un peu de lecture et un peu d'internet, sans doute un peu trop, mais bon. De la fatigue naît la vulnérabilité, et hier, en sortant de la piscine, je me sèche les cheveux et je vois ma tronche. Là, une prise de conscience : on ne peut être et avoir été, ça se tire, le visage change, enfin, bref, ma tronche ne me revenait pas du tout. Je vais à une soirée après, un peu morose tout de même, et épuisé. Je quitte à 23 heures, non sans excuses, parce que je ne tenais plus, et que je n'avais pas un moral flamboyant. La tristesse engendre la mélancolie, les gens discutaient peu avec moi, je n'avais pas grand chose à penser des cours de la bourse et des subprimes (m'en branle en fait) et les quelques mecs qui me plaisaient étaient déjà maqués. Gros dodo réparateur, un coup de salle de bain, myself à nouveau dans le miroir, pas en meilleure forme qu'hier. Je passe au marché et là, un regard. Ce mec faisait la queue et achetait des bananes, il m'a longuement regardé, moi aussi. Brusquement se sont envolés ces petites extravagances mégalomaniaques qui m'avaient envahi toute la fin de cette semaine. Il paie, on se regarde à nouveau, il se retourne et va disparaître rue de Meaux, non sans avoir vérifié que j'avais été témoin de cette disparition.

Je vois dans ce mec et ses bananes un petit signe, une petit clin d'oeil, une minuscule incise dans l'univers tourmenté de mes obsessions qui m'indiquait : "tu arrêtes de déconner chéri, et tu regardes le Soleil briller..." Bizarrement, dans ce regard et ces quelques secondes, j'y ai vu la marque des Cudgels de Norman Mailer...
Bon vent !

"A trente-cinq ans, il était encore beau. Cet "encore" tenait au fait qu'il avait été d'une rare beauté à vingt ans, beauté dont il n'avait jamais eu conscience d'ailleurs mais dont il s'était joyeusement servi et qui avait indistinctement fait envie longtemps aux femmes comme aux hommes (...). Quinze ans plus tard, il était plus maigre, plus mâle, mais avec quelque chose encore dans sa démarche, ses gestes, de l'adolescent triomphant qu'il avait été. Et Jean, qui l'avait follement aimé, en ce temps-là, sans le lui dire et sans d'ailleurs se le dire à lui-même, eut un petit choc au coeur en le voyant entrer (...). Gilles avait été si longtemps pour lui le symbole du bonheur, de l'insouciance, qu'il répugnait à lui parler, comme on répugne à s'attaquer à une image. Et si l'image s'effritait..."

Françoise Sagan. Un Peu de Soleil dans l'Eau Froide.

mercredi 8 octobre 2008

Saisons chaudes, saisons froides

Quand on parle d'amour, on passe le plus clair de son temps à abattre des lieux communs : "ça arrivera quand tu ne t'y attendras pas", "chaque pot a son couvercle", "bite n'a point d'oeil, cul n'a pas d'oreilles", j'en passe et des meilleurs. Il en est un qui semble résister, parce qu'incroyablement vrai sans doute : "si tu n'es pas bien dans ta tête, tu ne vas attirer personne". Au départ, cette phrase avait le don de me faire déclencher l'arme atomique : on a le droit de déprimer, bordel de Dieu ! A croire que les seuls mecs qui en rencontrent d'autres sont des créatures guillerettes, dénuées du moindre souci matériel, professionnel et familial et que c'est à ces winners que serait réservées les délices de la rencontre et de l'amour. Nous tous, avons nos inquiétudes, nos névroses, nos défauts, nos incapacités, nos énervements, c'est même ce qui rend humain. Dans le même temps, sortir avec un mec dépressif, à moins d'être Mère Thérésa, c'est assez compliqué. Je ne compte pas le nombre de mes potes qui se farcissent des boulets mal dans leurs baskets, qui picolent trop, qui doutent d'eux-mêmes ou de leur couple et qui s'attachent viscéralement à leur partenaire, de peur de se retrouver seuls. Tout cela existe, mais je réclame un droit inconditionnel à la déprime et à la morosité, et cela n'a aucune espèce de relations avec nos capacités érectiles et sentimentales (généralement étroitement liées chez la gent masculine).
L'automne, les frimats, les dimanches soirs sont rarement des moments où ça gazouille joyeusement dans les chaumières. On est souvent plus tristounet, il y a un côté bilan, fin d'année oblige, on fait le point sur tout un tas de choses et ces moments sont nécessaires, ils permettent de remettre certains épisodes de notre vie à plat, ils agissent comme une forme d'hibernation sentimentale qui augure des jours meilleurs. Il est bon de s'y laisser emporter, pour mieux envisager sa vie lorsque les beaux jours reviennent. En hiver, on est forcément moins sexy, emberlificotés dans des écharpes et des doudounes, épuisés par un changement d'heure et une nuit qui tombe à 15 heures, frigorifié par une météo aussi avenante qu'un congrès de lesbiennes gauchistes franc-comtoises, et bizarrement, je ne sais pas vous, mais moi c'est clair, on a moins envie de sortir.
Les copains, le thé à la cannelle, le minou qui ronronne, le chauffage, tout cela crée une ambiance confortable qu'on ne risquerait pour rien au monde de sacrifier parce qu'un mec qui vit dans le 15ème nous a alpagué sur Rezog et que, bon Dieu, c'est pas possible d'être aussi sexy et de vivre quand même dans le 15ème... Là, je m'interroge... Faut-il y aller ? Oui, certainement, parce que se promener dans Paris en plein hiver avec son amoureux, c'est beau comme du Anna Karénine. Quand je regarde, j'ai rencontré tous mes mecs en hiver : septembre, octobre et février, bizarrement, jamais l'été, mais n'en faisons pas une généralité, sinon, ce blog n'aurait plus de raison d'être. L'hiver, on est certes un peu déprimé, et justement, on rencontre un peu la même chose, à croire que cette saison révèle ce que nous sommes plus intimement, fait tomber les masques, nous oblige à arrêter de jouer la comédie. Nous avons tous besoin d'affection et d'amour, c'est normal (même si chez certain, c'est grave péché que de l'affirmer haut et fort), et, pendant les saisons froides, ce besoin d'affection est moins masqué, l'optimisme de façade a moins sa place ; l'hiver, nous serions à mon avis un tantinet plus authentiques. Quelques chercheurs ont même remarqué que l'activité sexuelle suivait cette courbe descendante, ce qui prime en cette saison, ce serait donc plutôt la recherche de réconfort, c'est le souci de réchauffer et de se réchauffer ; ne négligeons pas les saisons.
Au Louvre se trouve une statue de Pierre Legros, dont j'ignorais l'existence, "allégorie de l'hiver". On y voit un homme pelotonné dans une ample houppelande, méditant et regardant son passé, un homme âgé, qui, à la manière d'un saint Jérôme, regarde avec douceur ce qui l'a précédé. J'aime cette image, elle montre que les moments de spleen, de doute, sont essentiels et qu'ils autorisent un petit retour sur soi. Le froid, la glace, la neige, sont des conservateurs, mais comme un matelas isolant, ils protègent les germes qui attendent tranquillement des jours meilleurs pour apparaître, à nouveau...

Bon vent !

"Elle me dit un peu bas : "J'avais peur que vous n'ayez froid, mon frère était couché, je suis revenue." Je m'approchai d'elle ; je frissonnais, elle me prit sous son manteau et pour en retenir le pan, passa sa main autour de mon cou. Nous fîmes quelques pas sous les arbres, dans l'obscurité profonde. Quelque chose brilla devant nous, je n'eus pas le temps de reculer et fis un écart, croyant que nous butions contre un tronc, mais l'obstacle se déroba sous nos pieds, nous avions marché dans la lune."
Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours.

dimanche 5 octobre 2008

Les petits signes

Quand on est célibataire, et aussi lorsque l'essentiel des plaies du passé est cicatrisé, on recherche avidement quelques bonnes raisons de sortir de l'état de douce torpeur solitaire qui nous envahit, tranquillement. Quelques petits signes viennent alors éclairer nos existences, indiquant, que, peut-être, nous serions prêt à rencontrer à nouveau. Florilège non exhaustif :

  • Les petits déjeuners du dimanche matin en écoutant France Culture commencent à devenir un peu pénibles, surtout quand on se rend compte qu'on n'a pas ouvert la bouche depuis le petit matin ;
  • Les couples qui se tiennent la main dans le Marais vous énervent un peu ;
  • Tiens, le téléphone sonne, zut, c'est encore Maman ;
  • Votre plan Q attitré et d'habitude toujours dispo a pris quatre jours de RTT ;
  • Vous en avez marre de vous branler devant votre webcam ;
  • Brusquement, vous trouvez un charme incompressible à votre patibulaire gardien d'immeuble ;
  • Vous devenez incroyablement affectueux avec votre chat, qui n'était pas habitué jusqu'ici ;
  • Vous commencez à raconter votre journée à votre bonzaï ;
  • Sans le faire exprès, vous achetez deux kilos de reines des reinettes sans penser que vous n'en arriverez jamais à bout tout seul, mais bon, elles étaient en promo ;
  • Votre boîte d'e-mail regorge de pub pour Meetic, Be2 et Gayromeo, et ça vous énerve ;
  • Finalement, vous dites oui quand on vous demande votre téléphone ;
  • Votre mère commence à vous demander si vous avez quelqu'un ;
  • Vous trouvez que les chambres d'hôtel single, c'est trop cher ;
  • Vous avez recroisé votre ex avec un mec que vous ne connaissiez pas, il vous a à peine salué ;
  • Vous avez une brosse à dents de disponible ;
  • Votre lit commence à être un peu grand pour vous ;
  • Les chansons de Linda Lemay semblent avoir été écrites pour vous ;
  • On est en octobre, vous pensez déjà à la tenue de la gay pride ;
  • Au sport, vous ne regardez plus seulement l'état pitoyable de vos semblants de pectoraux ;
  • Vos meilleurs potes vous demandent si vous allez rester seul encore longtemps ;
  • Vos collègues vous trouvent chiants et essaient de vous caser ;
  • Au bistrot, le serveur commence à vous présenter de nouveaux clients ;
  • La perspective de passer Noël en famille vous exaspère, on va encore vous faire des réflexions ;
  • Votre psy trouve qu'il n'a plus besoin de vous voir ;
  • Tiens, bizarrement, vous avez envie de rappeler Kevin, rencontré en juillet dernier au Cap Ferret.


Il est temps, n'est-il pas ?
Bon vent !

mardi 30 septembre 2008

Rompre à Jaurès

Une histoire parisienne. La rencontre : au sauna. Comme d'habitude, un mec trop beau pour moi que je n'osais pas draguer, et puis, tandis que la résignation avait pris le dessus, quelques gestes, quelques regards, et finalement, un contact, lent, puis sensuel, puis finalement sexuel. Une promesse, se revoir après les vacances, quelques gestes : deux numéros de téléphone échangés. Et puis... Rien. Pendant tout l'été, l'oubli. Un jour de septembre, un texto : "Je suis rentré, voyons-nous" ; un rendez-vous, au BHV de l'Hôtel de Ville, comme tant d'autres. Une conversation : des points communs, une culture partagée, un même amour des lettres, des accointances professionnelles intéressantes sans être envahissantes. Quelques nuits, un petit déjeuner royal, que des mets neufs, achetés la veille, sans doute ce détail m'a-t-il gêné. Ce petit déjeuner, à bien y réfléchir, c'est là que ça a commencé, ou que ça s'est terminé : le même lait de soja, le même thé, le même jus de fruits. Tout cela était trop semblable, tout cela était trop comme moi, alors que je préférais sans doute que ce fût comme lui. Comme dans 2001 Odyssée de l'Espace : une mise en scène finale, faite pour mon seul plaisir, mais le sien ? le nôtre ? Où étaient-ils ? Puis quelques jours encore, la reprise du boulot, des messages, trouvant chez moi de moins en moins d'écho, quelques feintes pour ne pas se revoir de suite, et quelques nuits aussi, qui, de folles et amoureuses, sont devenues hypocrites et mensongères, encore des rendez-vous remis, peu d'envie d'aller ensemble à la Fête de l'Huma, guère envie non plus d'aller au théâtre avec lui, et finalement, une décision : "je me mens, je te mens, voyons-nous".
Nous nous sommes retrouvés à Jaurès. Il souriait, de ce sourire curieux qu'ont les hommes qui ne sont plus aimés. Un sourire qui n'était pas encore de l'amitié, mais qui n'était plus de l'amour. Un sourire bravache, où se mêlaient des relents de fierté, où était ravalée la honte d'être éconduit, peut-être le chagrin, ou la douleur, je ne sais pas. Nous sommes allés prendre un verre, très vite, l'objet de notre rencontre fut facilement évacué, quelques mots, des je m'en doutais, des ne te force pas, des je ne t'en veux pas. Tout cela ce prit que quelques minutes.
Une discussion, portant bizarrement sur François Truffaut. Je racontais une anecdote entendue quelques jours auparavant, et en même temps, je voyais ce regard, son regard. J'y lisais du bonheur, mêlé d'une évidente déception. Dans ses yeux que je ne pouvais m'empêcher de fixer tandis que je pérorais, il y avait des regrets, le regret de ces rencontres qui en apparence doivent fonctionner mais dans lesquelles quelque chose d'incontrôlable se niche, et vient tout démolir, le regret de n'oser proposer : "change d'avis", le regret de se dire que ce type, en face, moi, aurait dû être le bon, si..., le regret de penser aux sacrifices faits pendant ces quelques jours, le regret d'avoir cru que ça pouvait marcher, le regret de son apparente erreur de jugement, tout en sachant que personne n'avait fait d'erreur là-dedans. N'est pas homme celui qui ne se trompe pas. Dans ce regard, je lisais tant de choses, et, tous les deux, nous étions allés trop loin, nous ne pouvions plus reculer. Il aimait Truffaut, lui aussi, sans doute nous le serions-nous partagés, si..., sans doute nous serions-nous rappelé de cette anecdote sans que..., sans doute l'amour avait-il entrouvert la porte mais, aussitôt, il s'est enfui, effrayé par ces wagons de craintes, de peurs du lendemain, par ces hésitations, par cet impérieux besoin de rester seul, encore un peu. Ce regard, je ne l'oublierai jamais, c'est celui de l'amour conditionnel. En latin, on appelle le conditionnel présent "l'irréel du passé". Ce regard fut celui de l'amour irréel.

"Réussir, c'est rater" François Truffaut

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mercredi 24 septembre 2008

soli, soli, soli

Un petit jeu de mot latin en guise d'introduction à ce billet : "étant seul, sur le sol, sous le Soleil".
C'est de la solitude qu'il va donc être ici question. Après tout, si on cherche un mec, c'est, d'une manière ou d'une autre, pour y renoncer partiellement. La solitude n'est pas l'envers du couple, on est et reste seul, même à deux, que ce soit dans ses projets, ses envies, ses besoins, parfois ses fantasmes. Il existe deux solitudes, la bonne et la mauvaise, comme le cholestérol. La bonne solitude, c'est celle de l'introspection, une certaine forme méditative de recueillement, ce moment de calme qui devrait nous être autorisé à tous et qui nous reconstruit, ce que certains psychologues nomment la douche mentale. C'est seul qu'on grandit, qu'on existe, qu'on se projette dans le futur. Cet état de solitude n'est pas donné à tous, il faut un certain degré de maturité, une confiance en soi qui tienne à peu près debout, pour parvenir à le dompter, à le maîtriser et à s'en servir. Dans nos villes, dans nos rythmes, ces moments d'érémitisme, où on vit à sa façon, à sa vitesse (ou à sa lenteur) sont difficiles à trouver. Ce sont pourtant eux qui nous préparent à rencontrer, c'est en s'aménageant des plages de solitudes choisies, et non subies, en regardant positivement son être (et non son nombril) qu'on se forge, graduellement, une existence, qu'on est à même de mieux se connaître, dans nos envies, nos choix, nos destinées. Au IIIème siècle, de nombreux ermites partaient vivre dans le désert, à l'époque pour des raisons religieuses, ils étaient admirés, adorés, et pourtant ne faisaient rien d'extraordinaire, ils mangeaient, dormaient, menaient une vie simple. Paradoxalement, ils attiraient (see what I mean ??), la solitude en effet engendre aussi le mystère, et le mystère de la personne, c'est ni plus ni moins le ferment de l'amour. Un être sans mystère ne nous attire pas, au contraire, un garçon qui semble éloigné, qui a des absences, qui conduit sa vie de manière apparemment indépendante, nous hypnotise, c'est le regard ténébreux, le beau brun du coin du bar, toutes ces icônes furtives, enveloppées de magie.
Il existe néanmoins une mauvaise solitude, l'état esseulé, qui est un véritable ravage amoureux : cette solitude-là est impossible à vivre, nous empêche de rentrer tôt chez nous, nous fait veiller avec d'autres, nous évite de nous regarder être et faire, ravageant nos emplois du temps, nos soirées, nos lectures, nos moments simples qui ne devraient appartenir qu'à nous-mêmes. Etre esseulé, c'est être blessé. Le garçon seul, de ce point de vue, celui qui vient de subir une rupture, celui qui ne tient pas en place chez lui, celui qui attend que le téléphone sonne, doit cicatriser, car il ne rencontrera que des gens comme lui ; même si, partiellement, ces deux-là combleront leur solitude, ces histoires ne vont durer qu'un temps, car chacun d'entre nous avons besoin de périodes dans nos vies pendant lesquelles il est nécessaire que nous nous connaissions un peu mieux, sans cela, on se trompera dans nos rencontres, on ne se trouvera pas forcément à la hauteur, on ira chercher dans un autre à moitié connu seulement ce que nous avons pourtant au fond de nous-même.
La solitude est normale, c'est même lorsque nous sommes à l'aise en restant seul que les rencontres intéressantes se font.
Ce billet avait deux motivations : remonter le moral à certains, et me persuader égoïstement qu'il serait peut-être temps de me remettre à sortir....

"Je veux encore rouler mes hanches, je veux me saoûler de printemps, je veux m'en payer des nuits blanches, à coeur qui bat, à coeur battant, avant que ne vienne l'heure blême, et jusqu'à mon souffle dernier, je veux encore dire "je t'aime", et vouloir mourir d'aimer, elle a dit, ouvre-moi ta porte, je t'avais suivi pas à pas, je sais que tes amours sont mortes, je suis revenue me voilà ! Ils t'ont récité leurs poèmes, des beaux messieurs, des beaux enfants, des faux Rimbaud, tes faux Verlaine, et bien, c'est fini, maintenant." Barbara, bien sûr...

Bon vent ! Barbara

lundi 22 septembre 2008

Ressemblances et différences

Un bloggeur sympathique qui parfois vient se perdre dans ces pages a, il y a peu de temps, dressé un constat assez amusant, même si je ne parviens pas très bien à distinguer si son observation relève d'une quelconque réalité ou bien si elle est seulement le fruit d'un ressenti personnel. L'idée est la suivante : les mecs qui sortent ensemble se ressemblent physiquement, même look, même taille, même allure, voire mêmes centres d'intérêt.
Admettons. La ressemblance, comme en famille, est néanmoins avant tout un donné subjectif : Tatie Raymonde trouvera que le petit dernier a les yeux de sa maman, et la belle-mère trouvera plutôt que c'est le portrait craché de son fils. Cependant, c'est un fait, en se baladant dans le Marais, on repère quelques couples particulièrement mimétiques. Par l'âge, d'abord, ce qui est finalement assez logique : ce sont les jeunes qui sortent le plus, ce sont eux qu'on voit le plus ; les plus âgés, ceux qui ont dépassé la trentaine (on arrête assez vite d'être jeunes chez les pédales), sortent entre potes ou ne sortent plus, enfin, il me semble, mais ne généralisons pas... La mode aussi, joue beaucoup, je me souviens, du temps de mon triomphe, c'était le tee shirt moulant en lycra qui était la marque identitaire absolue et on se ressemblait tous, il y a eu les clones un peu avant, et les cuirs, les motards, les bears, tout ça. C'est une évidence, tous ces critères communautaires entrent en jeu dans cette impression de similarité chez les mecs.
En général, au début d'une rencontre, on cherche les "points communs" : il aime Brahms, comme moi, il n'aime pas le fromage, comme moi, il déteste Mylène Farmer, comme moi, ces petits détails, anodins d'apparence, sont le ciment du début de la relation. Ils favorisent les rapprochements, les discussions, et surtout, ils éveillent dans notre conscience amoureuse l'idée que l'alter ego est en face de nous, et que la relation, sur ces fondements, sera amenée à durer. Viennent ensuite les divergences, rarement rédhibitoires si Cupidon a déjà frappé : l'un sera plus ordonné, l'autre plus fouillis, l'un plus structuré, l'autre plus artiste, peu importe. Chacune de ses dissemblances permettent de nous démarquer de cet autre, de lui reconnaître une identité propre, un destin bien à lui, et c'est dans ce jonglage permanent entre mimétisme et semi-rejet que se bâtit l'histoire d'amour.
Les deux expressions existent dans le langage populaire et traduisent cette complémentarité qui se joue dans la différence ou au contraire dans la ressemblance : "chaque pot a son couvercle", impliquant que deux éléments distincts se complètent, et aussi "qui se ressemble s'assemble", admettant qu'une certaine convergence d'être, de penser ou d'autre chose a favorisé la rencontre.
Prenons les jumeaux mythologiques Castor et Pollux : l'un est mortel, l'autre immortel, et ce dernier partage son don avec son frère, mort ; ainsi, ces deux êtres jumeaux, identiques, habitent à la fois dans les enfers et dans l'Olympe. Castor et Pollux et tous les mythes relatifs à la gémellité sont des fondamentaux de l'Occident : la constellation des Gémeaux, Caïn et Abel dans l'Ancien Testament, les Asivin des Indiens.
Ce mode binaire est une structure indo-européenne ; il n'est pas transposable au couple hétéro mais je serais moins péremptoire concernant les mecs, parce qu'entre deux garçons, des myriades d'interrelations plus ou moins conscientes s'entrechoquent et qu'elles ne sont pas le fruit de notre éducation, enfin, pas seulement : père-fils, frère-frère (on entend cela parfois : "j'ai trouvé l'âme-frère"), ami-ami. Nous sommes sans doute plus proches, dans nos inconscients et nos cultures, des modèles antiques et romanesques que les hétéros, sans doute plus marqué par la famille de laquelle ils sont issus.
Castor et Pollux sont deux frères, ils ne couchent pas, mais se suivent à la vie à la mort, gravitent dans des mondes distincts mais toujours complémentaires, et ils ne se désolidarisent jamais. Leur ressemblance physique s'accompagne d'une dissemblance dans leurs univers respectifs, l'un est guerrier, l'autre dompteur, l'un frappe, l'autre se sert de l'animal pour frapper ; l'un vit dans la nuit, l'autre dans le jour, l'un reçoit les honneurs de Zeus tandis que l'autre les attend, et cela à tour de rôle, indéfiniment. Cette complémentarité entre deux hommes est également illustrée dans la Bible : Caïn est agriculteur, Abel berger, et quand Caïn veut rompre ce lien, en tuant son frère, il est alors maudit.. Là encore, rompre la ressemblance, c'est en quelque sorte renier la différence, c'est supprimer un équilibre...
Il est évident que la ressemblance nous rassure, tandis que, c'est animal, ou humain, c'est selon, la différence effraiera de prime abord. Par la suite, le mimétisme sera une cause de rupture, tandis que les différences seront le terreau fertile de la relation. Comme Castor et Pollux ou Caïn et Abel, deux amants alternent leurs statuts, changent de rôle, et avancent, tranquillement, vers leur destin fatalement, irrémédiablement, aussi distinct que dédoublé.

Bon vent !

Tous deux sur le même lit,
Ils se tournent le dos, brûlant de se parler ;
Si la tendresse est dans leur coeur,
Chacun défend sa dignité ;
Mais, lentement, les yeux se tournent,
Leurs regards se rencontrent :
La querelle des amants
S'achève dans les rires et les étreintes passionnées.
Amaru, Centuries. Poèmes sanskrits de l'Inde Ancienne.

mardi 16 septembre 2008

Ils ont cassé le Dépôt...

Je me souviens, c'était en 1998. Je sortais avec un garçon qui m'a copieusement oublié depuis, et qui coule des jours heureux depuis quatre ans, m'a-t-on dit, avec un type sans doute moins insupportable que moi. Nous étions vraisemblablement amoureux, tout cela dura un an et demi, mais avec le recul des années, de cette histoire, il ne me reste rien : ni souvenirs heureux, ni moments de complicité (qui ont bien dû exister...), juste quelques engueulades mémorables, quelques prises de tête, ma première expérience à quatre, deux cartes postales, une scène parce que j'avais passé Stefan Eicher pendant une soirée et une chemise à carreaux bleue qui a déteint depuis. Aujourd'hui, nous nous recroisons, nous saluons cordialement, nous promettons de nous rappeler sans évidemment instiller la moindre concrétisation à ce qui n'est que de la courtoisie, ma foi un peu hypocrite, mais somme toute légitime.
Un souvenir est toutefois resté plus particulièrement ancré dans ma mémoire : c'est pendant que je sortais avec O que le Dépôt fut inauguré. Dans ma grande candeur juvénile, je pensais que c'était un bistrot de plus, avec un nom moche certes, mais un bistrot quand même. Une fois, pour crâner, je lui avais dit que j'y étais allé boire un verre : il m'a regardé avec des yeux ronds comme des soucoupes, comme si je lui avais annoncé que je venais de m'adonner à je ne sais quelle nouvelle pratique inavouable ou que j'allais le demander en mariage.
Les années et les mecs ont passé, et j'ai fréquenté cette antre du démon plus assidûment, me rendant compte que la consommation du verre était un détail au regard de ce qui s'y passait ordinairement, ce qui n'était pas pour me déplaire... Je ne vais pas écrire un billet sur le Dépôt, sa vie et ses moeurs, d'une part parce que ç'a été fait mille fois, mieux que je ne saurais le faire, et aussi parce que je ne suis pas farouchement opposé au principe, je trouve juste que ça sent vraiment mauvais et qu'on y choppe un peu trop souvent des morpions.
Entre 1996 et 2004, hormis quelques parenthèses étroitement associées à une sensible et néanmoins épisodique amélioration de mon état conjugal, j'y allais, pour y faire des rencontres et accessoirement tirer un coup. La plupart des mecs déclarent : "au Dépôt, on n'y fait pas de rencontres, les mecs ne pensent qu'à baiser..." ; je réponds non sur la première proposition, et oui sur la seconde. Je ne vois pas en quoi le fait que nous soyons des hormones sur pattes serait incompatibles avec la rencontre amoureuse, je pense même que le passage par la case couette et guilou-guilou est un indispensable préalable à l'amour, mais je suis une traînée...
Des dizaines de mecs vus pendant cette période, trois sont restés dans ma mémoire. Le premier, c'est moi qui étais amoureux, qui attendais les coups de fil qui n'arrivaient pas, qui me languissais pendant le travail en espérant que le portable vibre, et finalement, ces signes, qui ne trompent jamais, indiquaient que cette attirance était à sens unique. En revanche, deux autres mecs rencontrés dans ce lieu fongique ont été les deux mecs de ma vie. Ces deux-là, c'était l'amour : l'histoire a duré, elle a été belle, épanouissante, complice, constructive, tout ça.
Il ne s'agit pas de décrire ces mecs, ni ces histoires, ça ne regarde personne ; mais, sans qu'ils se connaissent, et à quatre années d'intervalles, je les ai rencontrés exactement au même endroit.
En bas de l'escalier, un peu à gauche, on continuait vers le fond de la salle, il y avait une espèce de banquette en angle pas trop dégueulasse. Des cabines à gauche, et le porno qui défilait en face. Dans ces deux cas, en février 2000 et en octobre 2004, à cet endroit précis, j'y ai donc rencontré l'amour, le vrai, celui qui ne dure pas toujours.
J'y suis retourné avant les vacances, un an après ma rupture avec Monsieur Dépôt n°2. Le lieu était tout en travaux, l'odeur de la cigarette avait cédé la place à toute une kyrielle d'humeurs corporelles assez nauséabondes, et surtout, ils avaient viré MA banquette, celle où Cupidon visait (apparemment juste) à chaque Olympiade...


"Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au milieu d'impressions contiguës qui formaient notre vie d'alors ; le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Bon vent !

lundi 15 septembre 2008

Mes excuses

Un billet rapide, consécutif au post précédent. Ce dernier était sans doute inopportun, il n'avait pas lieu d'être dans cet univers virtuel, et fut plus la conséquence d'un coup de sang que d'une vraie envie de partager. En outre, il ne répondait guère aux objectifs qui furent fixés dans le blog depuis sa création : une respiration, un encouragement, une ouverture, un peu d'humour et de culture, si cela est possible. Sans doute ces pages ont-elles servi de dérisoire défouloir, mais là n'aurait pas dû être l'objectif. Les lecteurs ne viennent pas ici pour subir une logorrhée verbale et passablement dépourvue d'arguments, j'ai pu m'en rendre compte à la lecture enrichissante des commentaires. Sans doute cela est-il une réminiscence de colères passées, de questions demeurées sans réponses. Nous reprendrons un cours habituel par la suite, plus détaché des choses, et, avant tout, nous parlerons d'amour, parce que c'est finalement la seule chose qui vaille la peine. Quelques passages à vide, sans doute, qui traduisent les derniers soubresauts du passé. N'en parlons plus.

"Je ne dirai plus un mot de toi, mais ça va. Je ne dis pas que ça m'enchantera, mais ça va. Mieux vaut taire le mal qu'on a quand l'autre s'en va, je ne dirai plus un mot de toi, c'est mieux comme ça..."

Jane Birkin-C'est comme ça

samedi 13 septembre 2008

The End

The End, c'est le titre d'un des livres de Didier Lestrade, paru chez Denoël il y a quelques années, en pleine époque de controverse sur le bareback. Lestrade disait les choses à sa manière, rarement mesuré qu'il est, mais assez souvent juste : la communauté gay, c'est fini, chacun pense à sa gueule, l'amour a fait place à une intense consommation de sexe, d'alcool, de drogue aussi parfois, les mecs ne baisent plus en pleine lumière, mais en souterrain, et surtout, ils ne pensent plus à protéger l'autre, ni à se protéger. The end, c'était un constat implacable, une condamnation extrême d'une soi-disant communauté LGBT soi-disant ouverte et généreuse qui, au final, était composée d'individus simplement guidés par leur existence propre, par leur confort, par leur seul plaisir. Selon Didier, abandonner la protection, c'est renoncer à cimenter notre groupe, c'est éclater nos problématiques, c'est se replier sur soi, sur son cul, sur sa queue, et c'est agir égoïstement. Ne plus mettre de capote, penser : "le SIDA, c'est un passage, une maladie chronique, juste quelques médoc à avaler", c'est finalement réduire l'attention portée à l'autre, c'est renoncer à ce qui nous fait homme, c'est évacuer notre générosité, notre attention, pour simplement veiller à notre petit confort. Dans l'absolu, l'abandon de la prévention, le no-Kpote, les plans jus, le plombage, le fécondage ; toutes ces pratiques d'abandon, relèvent de la même logique que les prêts à la consommation, traduisant un seul et unique objectif : son plaisir, maintenant, tout de suite...
Lestrade, on aime ou on n'aime pas ; sur le bareback, mon avis vous importe peu, disons que je distingue les séropos qui s'enquillent vingt ans de traitement et qui en ont assez, et les jeunes qui considèrent qu'après tout, on peut vivre avec le VIH, et que ce n'est pas cette petite contrainte qui va les empêcher de s'éclater. Au premier, je ne sais jamais que répondre, après tout, je les comprends, même si je n'accepte pas, à titre personnel, ce genre de comportements sexuels. Avec les seconds, j'aurais tendance à être plus sévère, en tous les cas plus perplexe.
La fin de la communauté, je la vois sans arrêts, et ce n'est pas les belles paroles de la Gay Pride ou le politiquement correct mielleux de la pédocratie LGBT bon teint qui me fera changer d'avis. La communauté a échoué, qu'on ne vienne pas me dire le contraire : les mecs sont de plus en plus seuls, dégoutés parfois ; ça picole énormément le vendredi soir dans les bordels, ça oublie, ça pense à soi. Des problématiques politiques ? Des luttes ? Lesquelles ? Si quelques associations abattent un boulot remarquables, Sida Info Service, SOS Homophobie, la plupart restent centrées sur leurs membres, assurent une nécessaire convivialité, mais rares sont celles qui, finalement, proposent des choses simples : être bien, s'estimer, se trouver beau même si on n'est pas digne d'être en couverture de Sensitif, rendre aux pédés leur culture, partager les expériences des Bory, les moments de rire des Chazot, les détresses ou les révoltes des Hocquenghem...
La communauté est morte quand je vois ce culte du corps, ce rejet de la vieillesse, ce besoin d'être jeune, d'avoir du fric, ce besoin de briller sans partager. Depuis 1996, je me suis engagé : d'abord au CGL, puis à Act Up, et finalement aux Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Ces trois fois, mes objectifs étaient différents : exister en tant qu'homo, faire de la politique et de la lutte, et finalement, protéger l'autre, l'aimer, l'entendre. J'en ai terminé, tout cela m'a coûté trop cher, aujourd'hui, je reste seul, sans mec, et autour de moi, je ne vois pas d'amélioration : les mecs ne se protègent plus systématiquement, ils négocient la capote, ils se branlent derrière leur cam, ils jouissent, rebraguettent et poursuivent leur petite vie...
J'ai le sentiment que ces douze années ont été perdues depuis que j'ai vu ce mec, blond, qui aurait pu être mignon sans ses traits tirés par l'alcool et la cigarette. Il était au bar du Duplex, il gueulait, se faisait remarquer, il a même tenté d'allumer une cigarette dans le bar (ô geste suprême de subversion). Que disait-il ? "Je ne sais pas si j'ai le SIDA, et je m'en fous, plein de mecs autour de moi l'ont, ils sont soulagés, ils n'ont plus besoin de faire gaffe, et ils n'ont pas l'air malheureux." Ce n'était pas en 1995, c'était en 2008, en septembre...
Je regardais ce mec, partagé entre l'envie de lui péter la gueule ou l'écouter et le faire changer, et puis je me suis regardé, moi, seul, devant mon Perrier rondelle, et je me suis dit que j'ai consacré un temps considérable, des nuits, des marches, des manifestations, à essayer de protéger des connards pareils... Ce mec braillait, il s'est fait virer, j'ai cru voir, avant qu'il ne détale, qu'il sniffait je ne sais quoi avant de se barrer. Connard.
La communauté est morte, elle nous hurle dessus, nous fait la morale en nous reprochant notre apathie, elle nous tance parce qu'Edvige, on s'en branle (enfin, moi, je m'en branle, un fichier de plus, de toute façon, nous sommes fichés de notre carte de métro à notre abonnement ciné, alors), cette soi-disant communauté est incapable de nous aimer. Et quelque part, pour en avoir fait partie, pour avoir même joué un rôle actif, je la comprends, parce que ce petit merdeux, je n'ai éprouvé que haine contre lui...
Quand s'autorisera-t-on à ne plus avoir peur ? Quand penserons-nous aux autres (seule vraie façon ne penser à soi) ?
En ayant entendu cette petite fiente, je me dis que j'ai passé mes plus belles années à me tromper, et que, peut-être, à l'heure qu'il est, je ne serais peut-être pas à traîner seul dans les bars à écouter des conneries...

Bon vent quand même !

"Mon message est : vous agissez comme des cons parce que cela apporte une diversion dans vos vies. Vous croyez qu'en faisant de plus en plus de conneries, votre vie sera plus courte et que vous aurez moins de problèmes à gérer. Faux. le pire problème que vous aurez à affronter, c'est de savoir qu'il vous reste juste quelques jours à vivre. Et ce n'est pas parce que vous voulez limiter la longue liste de problèmes à affronter que vous avez le droit de vous comporter comme des porcs. Vous croyez que vous êtes différent ? Moi aussi, mon petit travail de journaliste ne me procure pas toujours des satisfactions. Moi aussi, je suis à la recherche d'une liberté qui passe par un travail qui me plaise."
Didier Lestrade, The End.

the end

mardi 9 septembre 2008

La peur de s'engager

La vie est parfois mal faite.
Vous êtes seul, a priori plutôt réceptif à la rencontre amoureuse. Un beau jour, vous rencontrez, et vous trouvez ça sympa. Vous demandez alors le numéro de téléphone, puis vous vous voyez, vous baisez évidemment, et brusquement (souvent après cette dernière étape d'ailleurs...) : une angoisse, un détail microscopique, incompréhensible et indéfinissable vous souffle à l'oreille : "non, ce n'est pas ton moment, attends encore un peu, profite de ces instants où tu redécouvres le bonheur d'être seul, celui-là n'est pas là pour être en couple avec toi, c'est un passage, une transition..." Considérée de l'autre bord, la version est sans doute moins empreinte de psychologie trentenaire attardée : "mais c'est quoi ce connard qui a peur de s'engager ???"
La peur de s'engager : il semblerait qu'il s'agisse de la nouvelle phrase à la mode. Quand on a un mec qui nous plaît juste assez pour tirer son coup mais pas encore suffisamment pour aller au-delà de la ceinture, on lui sort, le sourire en coin et la mine gênée : "tu sais, j'ai peur de m'engager" ; lorsqu'on tombe sur un type qui nous évite, ne rappelle pas tous les jours (signe d'une relation en bonne voie), qui n'est jamais libre ou disponible le week-end, qui est fatigué le soir, qui n'a plus assez de forfait pour appeler sur le portable, qui n'a pas une soirée à lui parce qu'il a beaucoup de travail, on peut, décemment se dire : "il a peur de s'engager". La peur de s'engager, redoutablement parisienne, effroyablement trentenaire. J'ai envie de vivre avec quelqu'un, mais si c'est avec lui, ne sera-ce pas un échec ? Et puis, des déconvenues, j'en ai tellement connues, je n'ai plus envie de souffrir, et enfin, mes copains, mon bistrot, mes plans culs deux fois par semaine, finalement, c'est confortable ; et puis aussi, est-il fait pour moi, Mon ex machin, mon ex truc, c'était autre chose quand même... Tout cela, toutes ces phrases, ces sensations, ces sentiments, ces questionnements, tiennent en cette expression amélipoulinesque : "j'ai peur de m'engager..."

Reprenons les choses à la base. Parfois, on estime que la peur de s'engager est liée à une vision romantique de l'amour. En gros, l'idée, c'est : "le prince charmant existe, je ne suis pas sûr que ce soit Martin, Pierre, Jules ou Kévin, donc, plutôt que de me planter, je lui dis stop et j'attends mieux". Deux issues : si j'avais attendu avec Martin, Pierre, Jules ou Kévin, ç'aurait peut-être valu la peine, mais je suis passé à côté ; ou alors : je n'ai rien perdu, parce que de toute façon, ça se serait arrêté. Ce genre de question ne mène pas loin, et il faut mieux arrêter de se les poser. Comment ? En sortant, en rencontrant, en faisant comme la pomme qui n'essaie pas de tomber volontairement de l'arbre mais qui attend son heure... Elle sait qu'elle tombera, comme vous, vous savez, au fond de vous, que vous rencontrerez un mec...
Il est néanmoins des cas où il est légitime de ne pas s'engager, ou de ne pas en avoir envie, tandis que, paradoxalement, on cherche quelqu'un... Chercher un mec durablement ne signifie pas se coller avec le premier venu. Dans l'absolu, chaque mec vaut la peine, seulement, il est des moments de notre vie où nous avons besoin de quelque chose de précis, d'inouï, de nouveau, d'inédit, et, sans forcément avoir la certitude de ce que nous cherchons exactement, nous avons l'intuition que certains garçons, si formidables soient-ils, ne nous conviennent pas.
Ici pointe toute la magie et le caractère irrationnel de l'amour : vous pourrez faire des thèses, des recherches, lire tous les ouvrages sur la question, l'amour demeure un mystère. Une personne nous attire et nous l'attirons, conformément à une loi de la physique totalement indéfinissable et propre à chacun (ouf !!!)...
Certains mecs nous font avancer, c'est une conception de l'amour qui était très en vogue chez les Grecs : le partenaire enseigne à l'élève. D'autres attendent de nous une vie plus "normale" pourrait-on dire : un quotidien, une relation égalitaire. Paradoxalement, ce genre de relation est le plus courant, la plupart des types qu'on rencontre cherche à vivre heureux avec un mec. Elle est toutefois, aussi, la plus difficile à assumer : il faut être solide, dans sa vie, dans ce qu'on est, dans ses attentes, dans son être... Tout cela demande un temps considérable. Il faut s'être pas mal planté (ou avoir réussi pas mal d'autres histoires...) avant d'y parvenir... Nous avons mille fois connu ces types extraordinaires, qui nous transportaient dès le premier soir, et qui, quatre ou cinq jours passés, nous exaspéraient : brutalement, une partie de notre conscience a pris le dessus, pour nous siffloter : "écoute, ce mec est génial, mais il n'est pas fait pour toi, il y a ce détail, cette habitude, ce petit chic-là, qui te dérangent", parfois ces détails nous paraissent rédhibitoires, parfois, ils nous charment... Allez comprendre !

La peur de s'engager, elle est finalement assez logique. Elle témoigne de notre degré d'empathie avec l'autre. Si on se mettait avec le premier venu, nous serions finalement comparables à des mammifères reproducteurs empreints de sauvagerie, tandis qu'avec cette méfiance, ces droits "à l'erreur", ces expériences répétées, nous sculptons, progressivement, notre personnalité amoureuse. Saint Jérôme parlait d'une lime pour forger les esprits : gardons cette image en tête, au lieu d'utiliser la serpette et la scie égoïne... Toutes ces craintes, ces peurs, ces méfiances, si elles nous sautent à la gorge, ne sont pas là par hasard. Il faut les écouter, mais, parfois aussi, leur tordre le cou...

Bon vent !

Si assuré et ferme que tu sois, ne cause de peine à personne ; que personne n'ait à subir le poids de ta colère. Si le désir est en toi de la paix éternelle, souffre seul, sans que l'on puisse, ô victime, te traiter de bourreau.
Omar Khayyam, Ruba' iyat IV, XIIIème siècle, quelque part en Perse...

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