The End, c'est le titre d'un des livres de Didier Lestrade, paru
chez Denoël il y a quelques années, en pleine époque de controverse sur le
bareback. Lestrade disait les choses à sa manière, rarement mesuré qu'il est,
mais assez souvent juste : la communauté gay, c'est fini, chacun pense à
sa gueule, l'amour a fait place à une intense consommation de sexe, d'alcool,
de drogue aussi parfois, les mecs ne baisent plus en pleine lumière, mais en
souterrain, et surtout, ils ne pensent plus à protéger l'autre, ni à se
protéger. The end, c'était un constat implacable, une condamnation extrême
d'une soi-disant communauté LGBT soi-disant ouverte et généreuse qui, au final,
était composée d'individus simplement guidés par leur existence propre, par
leur confort, par leur seul plaisir. Selon Didier, abandonner la protection,
c'est renoncer à cimenter notre groupe, c'est éclater nos problématiques, c'est
se replier sur soi, sur son cul, sur sa queue, et c'est agir égoïstement. Ne
plus mettre de capote, penser : "le SIDA, c'est un passage, une maladie
chronique, juste quelques médoc à avaler", c'est finalement réduire l'attention
portée à l'autre, c'est renoncer à ce qui nous fait homme, c'est évacuer notre
générosité, notre attention, pour simplement veiller à notre petit confort.
Dans l'absolu, l'abandon de la prévention, le no-Kpote, les plans jus, le
plombage, le fécondage ; toutes ces pratiques d'abandon, relèvent de la
même logique que les prêts à la consommation, traduisant un seul et unique
objectif : son plaisir, maintenant, tout de suite...
Lestrade, on aime ou on n'aime pas ; sur le bareback, mon avis vous
importe peu, disons que je distingue les séropos qui s'enquillent vingt ans de
traitement et qui en ont assez, et les jeunes qui considèrent qu'après tout, on
peut vivre avec le VIH, et que ce n'est pas cette petite contrainte qui va les
empêcher de s'éclater. Au premier, je ne sais jamais que répondre, après tout,
je les comprends, même si je n'accepte pas, à titre personnel, ce genre de
comportements sexuels. Avec les seconds, j'aurais tendance à être plus sévère,
en tous les cas plus perplexe.
La fin de la communauté, je la vois sans arrêts, et ce n'est pas les belles
paroles de la Gay Pride ou le politiquement correct mielleux de la pédocratie
LGBT bon teint qui me fera changer d'avis. La communauté a échoué, qu'on ne
vienne pas me dire le contraire : les mecs sont de plus en plus seuls,
dégoutés parfois ; ça picole énormément le vendredi soir dans les bordels,
ça oublie, ça pense à soi. Des problématiques politiques ? Des
luttes ? Lesquelles ? Si quelques associations abattent un boulot
remarquables, Sida Info Service, SOS Homophobie, la plupart restent centrées
sur leurs membres, assurent une nécessaire convivialité, mais rares sont celles
qui, finalement, proposent des choses simples : être bien, s'estimer, se
trouver beau même si on n'est pas digne d'être en couverture de Sensitif,
rendre aux pédés leur culture, partager les expériences des Bory, les moments
de rire des Chazot, les détresses ou les révoltes des Hocquenghem...
La communauté est morte quand je vois ce culte du corps, ce rejet de la
vieillesse, ce besoin d'être jeune, d'avoir du fric, ce besoin de briller sans
partager. Depuis 1996, je me suis engagé : d'abord au CGL, puis à Act Up,
et finalement aux Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Ces trois fois, mes
objectifs étaient différents : exister en tant qu'homo, faire de la
politique et de la lutte, et finalement, protéger l'autre, l'aimer, l'entendre.
J'en ai terminé, tout cela m'a coûté trop cher, aujourd'hui, je reste seul,
sans mec, et autour de moi, je ne vois pas d'amélioration : les mecs ne se
protègent plus systématiquement, ils négocient la capote, ils se branlent
derrière leur cam, ils jouissent, rebraguettent et poursuivent leur petite
vie...
J'ai le sentiment que ces douze années ont été perdues depuis que j'ai vu ce
mec, blond, qui aurait pu être mignon sans ses traits tirés par l'alcool et la
cigarette. Il était au bar du Duplex, il gueulait, se faisait remarquer, il a
même tenté d'allumer une cigarette dans le bar (ô geste suprême de subversion).
Que disait-il ? "Je ne sais pas si j'ai le SIDA, et je m'en fous,
plein de mecs autour de moi l'ont, ils sont soulagés, ils n'ont plus besoin de
faire gaffe, et ils n'ont pas l'air malheureux." Ce n'était pas en 1995,
c'était en 2008, en septembre...
Je regardais ce mec, partagé entre l'envie de lui péter la gueule ou l'écouter
et le faire changer, et puis je me suis regardé, moi, seul, devant mon Perrier
rondelle, et je me suis dit que j'ai consacré un temps considérable, des nuits,
des marches, des manifestations, à essayer de protéger des connards pareils...
Ce mec braillait, il s'est fait virer, j'ai cru voir, avant qu'il ne détale,
qu'il sniffait je ne sais quoi avant de se barrer. Connard.
La communauté est morte, elle nous hurle dessus, nous fait la morale en nous
reprochant notre apathie, elle nous tance parce qu'Edvige, on s'en branle
(enfin, moi, je m'en branle, un fichier de plus, de toute façon, nous sommes
fichés de notre carte de métro à notre abonnement ciné, alors), cette
soi-disant communauté est incapable de nous aimer. Et quelque part, pour en
avoir fait partie, pour avoir même joué un rôle actif, je la comprends, parce
que ce petit merdeux, je n'ai éprouvé que haine contre lui...
Quand s'autorisera-t-on à ne plus avoir peur ? Quand penserons-nous aux
autres (seule vraie façon ne penser à soi) ?
En ayant entendu cette petite fiente, je me dis que j'ai passé mes plus belles
années à me tromper, et que, peut-être, à l'heure qu'il est, je ne serais
peut-être pas à traîner seul dans les bars à écouter des conneries...
Bon vent quand même !
"Mon message est : vous agissez comme des cons parce que cela
apporte une diversion dans vos vies. Vous croyez qu'en faisant de plus en plus
de conneries, votre vie sera plus courte et que vous aurez moins de problèmes à
gérer. Faux. le pire problème que vous aurez à affronter, c'est de savoir qu'il
vous reste juste quelques jours à vivre. Et ce n'est pas parce que vous voulez
limiter la longue liste de problèmes à affronter que vous avez le droit de vous
comporter comme des porcs. Vous croyez que vous êtes différent ? Moi
aussi, mon petit travail de journaliste ne me procure pas toujours des
satisfactions. Moi aussi, je suis à la recherche d'une liberté qui passe par un
travail qui me plaise."
Didier Lestrade, The End.
