De ma vie je pense, je n'avais jamais eu une maladie aussi nulle. Que ce
soit clair, je n'ai jamais été malade, pas le moindre petit arrêt maladie à mon
compteur, mes élèves savent qu'ils ne pourront jamais se réjouir de mon absence
impromptue, je suis un pilier disait mon vieil inspecteur, un peu le professeur
Rogue quoi, une vieille ganache. Je finirai comme François Mauriac : dans
mon fauteuil, avec mon chat et mes livres, et je terminerai ma grandiose
existence, même respirant encore, à faire partie du mobilier, et puis un jour,
on fera la poussière et on se rendra compte que la bête ne respirait plus
depuis une bonne semaine... Passons, on n'y est pas encore.
Et là, paf, en pleines vacances, la grippe, la soi-disant bien méchante et tout
ça. Certes, pendant trois jours, vous ressemblez à Joan Collins enrhumée :
ça tousse, ça doliprane, ça courbature, ça dort, ça stagne, ça sue, ça pue, et
puis pouiffff plus rien, si ce n'est une toux absolument carabinée et qui vous
colle à la plèvre comme un morpion à une couille.
Donc voilà, c'est fait. Il fallait que la chose soit dite, en 2009, j'aurai
été deux fois modernes : un Iphone et la grippe A, après, qu'on ne vienne
pas me reprocher d'être un tantinet altmödisch. La maladie, néanmoins, favorise
on ne peut mieux la réflexion, d'où ces quelques lignes vacancières et encore
passablement parsemées de miasmes divers et plus ou moins avouables. Il faut
quand même que je vous raconte le truc qui m'est arrivé...
Je suis donc en train de mourir, que ce soit clair, la grippe, ça pète la
gueule à n'importe qui. Un mec me contacte sur mon mobile (ces trucs-là ne vous
fichent jamais la paix), je pense qu'il voulait tirer son coup. Je lui explique
en quelques mots que la chose ne va pas être techniquement possible :
d'une, j'ai autant d'énergie qu'une limande à marée basse, de deux,
franchement, comme tue-l'amour, on ne fait pas mieux. Je l'envoie donc chier,
gentiment, mais clairement. Il insiste et trouve l'argument le plus couillon
que je n'avais jamais entendu : "mais je vais m'occuper de toi",
non pas comme vous pensez, bande de sottes lubriques. Là, brusquement, je me
suis souvenu d'Harvey Finstein dans Torch Song Trilogy, qui réplique à
Ed : "J'ai été capable de virer ma propre mère de chez moi, et tu me
demandes de vivre avec moi..." ; bon, quelque chose dans le genre...
Qu'un mec, qui en plus s'appelle Gérald, ait tellement envie de se faire
défoncer le fion qu'il ne trouve pas d'autres arguments que jouer les Mère
Thérésa avec une morte en sueur et encore plus désagréable que lorsqu'elle a
37,2°, je trouve ça juste pathétique. Je lui répond qu'il risque de chopper la
grippe, il me rétorque que ce n'est pas grave. Je me pose quand même parfois
des questions très nulles sur mes congénères... Que cherchait ce type en
fait ? Que s'est-il dit ?
Il faut que je tire mon coup maintenant, et celle-là n'a pas l'air trop
coincée, donc j'y vais ? Dans ce cas, il pouvait annoncer la couleur...
Non, il a préféré jouer les âmes charitables, pis, il a inversé une sorte de
pseudo-rapport de force en exigeant presque de venir chez moi pour me soigner.
Je n'ai jamais eu besoin du moindre Gérald pour me retaper ; là où je
voulais en venir, c'est qu'on en serait, à mon avis, arrivé à un degré tel de
dépendance entre les mecs que n'importe quel Gérald est prêt à jouer la comédie
juste parce que ses hormones l'engagent à le faire. Voilà qui pose d'évidentes
questions sur notre morale : aider son prochain, certes, mais dans mon
intérêt avant tout. Deuxième option : ce type était peut-être amoureux, et
il considère qu'être amoureux, c'est être dans la disponibilité exclusive pour
l'autre. Là, à mon avis, c'est une bonne cure de psy dont il a besoin, parce
qu'instaurer un tel rapport délétère (besoin, dépendance) avec un mec, ce n'est
ni plus ni moins s'effacer et accepter de ne plus exister ; d'ailleurs,
pas une seule seconde il ne m'expliqua qu'il avait la trouille d'être malade.
Je fais un autre lien dans ce genre de rapport presque christique et
sacrificiel à l'autre : le VIH. Des mecs, j'en suis sûr, acceptent de
jouer les bons samaritains juste parce que ça les rendra plus heureux au
contact de l'autre, ils soignent, s'oublient, et mettent de côté leur propre
personnalité, dans la mesure où cette dernière n'a plus qu'un objectif :
plaire à l'autre, quitte à sacrifier sa santé pour lui.
Bon, je ne sais pas trop si je ne délire pas un peu, mais cette manière
insistante, voire très lourde, de vouloir s'attacher à quelqu'un sans en
mesurer la moindre conséquence m'a fait l'effet d'une petite fable que je
laisse mijoter dans vos saines circonvolutions cérébrales.
Bon vent !
"De toute évidence, ce n'était pas bien, ce que faisait papa :
pousser des femmes parfaitement normales à se comporter comme dans les Feux de
l'Amour. Mais je me demandais si papa était le seul responsable. Il ne cachait
jamais qu'il avait déjà connu l'amour de sa vie. Or, tout le monde sait qu'en
ce domaine, UN, est un maximum..."
Marisha Pessl-La physique des Catastrophes.






