La question des accointances entre foi et amour m'a toujours un peu perturbé
les méninges, et je vais essayer d'amener quelques conclusions vaguement
lisibles pour vous faire partager ces réflexions (inabouties, et qui devraient
le rester longtemps). Après tout, une petite vaguelette d'optimisme n'est pas
superflue en ces temps de résolutions à tenir (levez la main, ceux qui ont
écrit avec espoir sur leur to do-list l'ineffable "cette année, je trouve un
mec, crénom !").
Je ne me lancerai pas dans une définition de la foi. Les gens qui l'ont
m'ont toujours fasciné, parce que cet état dépasse la raison. La foi, en quoi
que ce soit, admet une fidélité inébranlable et indiscutée en une idée, une
présence, un concept, enfin, ce que vous voulez. Elle se heurte en cela à notre
esprit, forcément réfléchi, toujours prêt à pinailler sur le premier fait
illogique venu.
Ce que j'aime chez les quelques amis animés par cet esprit, c'est ce redoutable
esprit de synthèse et la porte ouverte sur un espoir, l'espoir d'aller mieux,
l'espoir d'accompagner son prochain, l'espoir de progresser, que sais-je...
Mêlé à ces espoirs successifs et complémentaires règne également
l'accomplissement : celui qui est animé par la foi ouvre son âme vers une
véritable re-création, il s'extrait de sa condition humaine en ayant acquis la
certitude un peu mystérieuse que sa vie est dotée d'un sens, d'une direction,
d'une envolée, pas forcément vers du mieux, mais en tous les cas vers une
stabilité, un mieux-être. La foi impose avec douceur un ciment aux multiples
circonvolutions qui agitent notre condition humaine. J'ai idée qu'on se sent
plus heureux, plus sécurisé, en admettant qu'on peut accomplir sa vie sans
seulement se fier au monde terrestre qui nous entoure.
Ce qui est génial dans cette conception, c'est que la fidélité en une idée
ne rime jamais avec aveuglement : il est possible d'agir tous les jours
conformément à sa foi, en respectant quelques principes humanistes, simples, à
commencer par ce qui est à mon avis le ciment de tout : "aime ton prochain
comme toi-même", on rappelle souvent la première proposition, on néglige trop
la seconde. Il est d'ailleurs difficile d'aimer son prochain, je trouve même
que ça demande un dépassement de ce qui nous fait homme, avec nos colères, nos
hargnes, nos fatigues, nos découragements, dans le même temps, cet axiome
simpliste recèle des trésors de bienfaits, pour soi et notre Monde, bien
difficile à vivre, il faut l'admettre. La foi n'extrait pas du monde des
hommes, elle permet d'y pénétrer et d'en jouir pleinement.
J'envisage la foi dans son sens très large : la religion, certes, mais la
foi en un idéal politique, la foi en une idée, par exemple la république,
l'égalité, la fraternité. Toutes ces idées ne sont pas seulement des
mots : elles remplissent les exigences que j'ai essayé de présenter plus
haut. Ces fois indiquent en effet un progrès, le chemin vers un absolu, une
ultime forme de l'esprit humain à laquelle, paradoxalement, l'esprit humain se
heurtera parce qu'il ne saura la comprendre dans son intégralité.
Tout cela n'est guère éloigné de l'amour. Les gens qui ne savent pas aimer sont
ceux qui confondent deux fois : la foi en l'autre, et celle en l'amour. La
foi en l'autre est, sur le papier, louable, mais elle intègre des logiques trop
humaines, les dimensions vers lesquelles elle oriente restent limitées à un
esprit, une histoire, une personnalité. Ainsi, la foi en l'autre ira se heurter
à des sentiments humains qui, poussés à leur paroxysme, peuvent devenir
néfastes : la crainte de la perte, la peur du deuil, la jalousie, etc. La
foi en l'amour pousse pour sa part vers des contrées bien moins facilement
définissables : ce n'est plus la fidélité qui ici est exigée, parfois de
manière malsaine, mais une forme de grâce. C'est en effet, chaque jour, en
admettant le miracle de notre histoire qu'on s'acheminera vers un mieux être à
deux. En acceptant que notre histoire d'amour ne soit pas simplement un fruit
de nos deux histoires, mais que viennent s'y nicher également des ressorts plus
mystérieux, moins définissables, nous prenons conscience d'une aspiration vers
quelque chose nous dépassant.
Un pédé pourrait très bien consacrer sa vie à ne pas aimer, il n'est pas mu par
des considérations naturelles : il ne procréera jamais. Pourtant, la
plupart d'entre nous, si ce n'est nous tous sans exceptions, cherchons à nous
orienter vers cet état amoureux, à propos duquel nous multiplions
interprétations et questionnements. Même si nous savons qu'une histoire d'amour
ne nous accomplira jamais, nous ne pouvons nous empêcher de l'attendre, de
faire notre vie en fonction de cette perspective, conscient du mieux-être
vaguement indéfinissable que cet état provoquera(it). Cela prouve que nous
avons la foi. CQFD.
Ce matin, j'entendais une pasteure (quel épouvantable mot, il faudra revenir
sur cette réforme de l'orthographe, elle enlaidit à un point...) expliquer que
dans un couple, l'essentiel n'était pas l'attente de l'amour de l'autre, dont
les ressorts sont parfois trop complexes ou mal lisibles, mais la
reconnaissance quotidienne de la grâce que notre histoire d'amour octroyait.
Cette grâce, en étant amoureux, vous la recevez, quant à ceux qui sont seuls,
rien ni personne ne peut vous empêcher de la recevoir. C'est sans doute le plus
difficile à comprendre : le mystère est accordé à tous, mais reste un
mystère.
Une fois qu'on a saisi qu'une histoire d'amour dépassait notre stricte
condition d'homme tout en contribuant à l'embellir, je pense, je ne sais pas,
mais je me doute qu'on commence, enfin, malgré tout, peut-être, je dis bien
peut-être, à un peu mieux croire en soi, en ses chances, sa vie, son
bonheur.
Bon vent !
"Notre âme comme un oiseau s'est échappée du filet de
l'oiseleur."
Psaume 124-7






