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dimanche 3 janvier 2010

Une théorie amoureuse de la grâce

La question des accointances entre foi et amour m'a toujours un peu perturbé les méninges, et je vais essayer d'amener quelques conclusions vaguement lisibles pour vous faire partager ces réflexions (inabouties, et qui devraient le rester longtemps). Après tout, une petite vaguelette d'optimisme n'est pas superflue en ces temps de résolutions à tenir (levez la main, ceux qui ont écrit avec espoir sur leur to do-list l'ineffable "cette année, je trouve un mec, crénom !").

Je ne me lancerai pas dans une définition de la foi. Les gens qui l'ont m'ont toujours fasciné, parce que cet état dépasse la raison. La foi, en quoi que ce soit, admet une fidélité inébranlable et indiscutée en une idée, une présence, un concept, enfin, ce que vous voulez. Elle se heurte en cela à notre esprit, forcément réfléchi, toujours prêt à pinailler sur le premier fait illogique venu.
Ce que j'aime chez les quelques amis animés par cet esprit, c'est ce redoutable esprit de synthèse et la porte ouverte sur un espoir, l'espoir d'aller mieux, l'espoir d'accompagner son prochain, l'espoir de progresser, que sais-je... Mêlé à ces espoirs successifs et complémentaires règne également l'accomplissement : celui qui est animé par la foi ouvre son âme vers une véritable re-création, il s'extrait de sa condition humaine en ayant acquis la certitude un peu mystérieuse que sa vie est dotée d'un sens, d'une direction, d'une envolée, pas forcément vers du mieux, mais en tous les cas vers une stabilité, un mieux-être. La foi impose avec douceur un ciment aux multiples circonvolutions qui agitent notre condition humaine. J'ai idée qu'on se sent plus heureux, plus sécurisé, en admettant qu'on peut accomplir sa vie sans seulement se fier au monde terrestre qui nous entoure.

Ce qui est génial dans cette conception, c'est que la fidélité en une idée ne rime jamais avec aveuglement : il est possible d'agir tous les jours conformément à sa foi, en respectant quelques principes humanistes, simples, à commencer par ce qui est à mon avis le ciment de tout : "aime ton prochain comme toi-même", on rappelle souvent la première proposition, on néglige trop la seconde. Il est d'ailleurs difficile d'aimer son prochain, je trouve même que ça demande un dépassement de ce qui nous fait homme, avec nos colères, nos hargnes, nos fatigues, nos découragements, dans le même temps, cet axiome simpliste recèle des trésors de bienfaits, pour soi et notre Monde, bien difficile à vivre, il faut l'admettre. La foi n'extrait pas du monde des hommes, elle permet d'y pénétrer et d'en jouir pleinement.

J'envisage la foi dans son sens très large : la religion, certes, mais la foi en un idéal politique, la foi en une idée, par exemple la république, l'égalité, la fraternité. Toutes ces idées ne sont pas seulement des mots : elles remplissent les exigences que j'ai essayé de présenter plus haut. Ces fois indiquent en effet un progrès, le chemin vers un absolu, une ultime forme de l'esprit humain à laquelle, paradoxalement, l'esprit humain se heurtera parce qu'il ne saura la comprendre dans son intégralité.

Tout cela n'est guère éloigné de l'amour. Les gens qui ne savent pas aimer sont ceux qui confondent deux fois : la foi en l'autre, et celle en l'amour. La foi en l'autre est, sur le papier, louable, mais elle intègre des logiques trop humaines, les dimensions vers lesquelles elle oriente restent limitées à un esprit, une histoire, une personnalité. Ainsi, la foi en l'autre ira se heurter à des sentiments humains qui, poussés à leur paroxysme, peuvent devenir néfastes : la crainte de la perte, la peur du deuil, la jalousie, etc. La foi en l'amour pousse pour sa part vers des contrées bien moins facilement définissables : ce n'est plus la fidélité qui ici est exigée, parfois de manière malsaine, mais une forme de grâce. C'est en effet, chaque jour, en admettant le miracle de notre histoire qu'on s'acheminera vers un mieux être à deux. En acceptant que notre histoire d'amour ne soit pas simplement un fruit de nos deux histoires, mais que viennent s'y nicher également des ressorts plus mystérieux, moins définissables, nous prenons conscience d'une aspiration vers quelque chose nous dépassant.
Un pédé pourrait très bien consacrer sa vie à ne pas aimer, il n'est pas mu par des considérations naturelles : il ne procréera jamais. Pourtant, la plupart d'entre nous, si ce n'est nous tous sans exceptions, cherchons à nous orienter vers cet état amoureux, à propos duquel nous multiplions interprétations et questionnements. Même si nous savons qu'une histoire d'amour ne nous accomplira jamais, nous ne pouvons nous empêcher de l'attendre, de faire notre vie en fonction de cette perspective, conscient du mieux-être vaguement indéfinissable que cet état provoquera(it). Cela prouve que nous avons la foi. CQFD.

Ce matin, j'entendais une pasteure (quel épouvantable mot, il faudra revenir sur cette réforme de l'orthographe, elle enlaidit à un point...) expliquer que dans un couple, l'essentiel n'était pas l'attente de l'amour de l'autre, dont les ressorts sont parfois trop complexes ou mal lisibles, mais la reconnaissance quotidienne de la grâce que notre histoire d'amour octroyait. Cette grâce, en étant amoureux, vous la recevez, quant à ceux qui sont seuls, rien ni personne ne peut vous empêcher de la recevoir. C'est sans doute le plus difficile à comprendre : le mystère est accordé à tous, mais reste un mystère.

Une fois qu'on a saisi qu'une histoire d'amour dépassait notre stricte condition d'homme tout en contribuant à l'embellir, je pense, je ne sais pas, mais je me doute qu'on commence, enfin, malgré tout, peut-être, je dis bien peut-être, à un peu mieux croire en soi, en ses chances, sa vie, son bonheur.

Bon vent !

"Notre âme comme un oiseau s'est échappée du filet de l'oiseleur."
Psaume 124-7

lundi 2 novembre 2009

Ce qu'il reste.

J'ai perdu mon passeport. C'est ennuyeux, je dois partir en Egypte dans quatre mois, et il va falloir reprendre tout à zéro. En retournant mon appartement dans à peu près tous les sens, j'ai retrouvé des vestiges archéologiques. Des cartes postales, des photos, des petits mots écrits rapidement un soir, un matin, quelques places de ciné, de concert, des entrées d'expo, des cartes de voeux, c'était à l'époque du Franc ; tout un assemblage finalement assez cohérent d'une vie passée aux côtés de mecs, d'amis, de vieilles connaissances professionnelles et étudiantes qui ont réintégré les placards de l'oubli.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça fait bizarre. Revoir des photos de nous du temps de notre triomphe (quand je pense que je me trouvais moche à 21 ans, putain le canon de sa race, j'aurais dû plus en profiter...), revoir des photos des quelques mecs qui comptèrent, là aussi, c'est un peu bizarre. Certains ont disparu corps et biens de mon existence, d'autres laissent quelques nouvelles épisodiques, je ne suis resté ami qu'avec un seul d'entre tous, qui vit à 1200 km d'ici, ceci devant sans doute expliquer cela.
Les fiches, cartons, petits manuscrits sont des témoins, c'est d'un banal affligeant de dire cela, mais les retrouver, c'est toujours très émouvant. Le temps a lissé ces objets, les a patinés, a rendu émouvantes des petites parcelles d'existence qui à l'époque étaient pour le moins de simples détails anecdotiques (une place de ciné, une carte...). L'objet archéologique a toujours eu une signification démesurée ; quand j'étais archéologue, on avait appris à banaliser les éclats de silex, les tessons de poterie, les ossements. On les trouvait, on mettait un numéro, on les dessinait si cela valait la peine, on rédigeait un rapport et basta. De l'autre côté de la barrière, autrement dit aux yeux du commun des mortels, l'objet du passé devient pourtant mythifié, enjolivé, il se recouvre d'un enrobage pétri de bons moments, de bienveillance et c'est finalement assez agréable de contempler tout ceci, qui reste certes une vie parmi tant d'autres, et qui, pour cette raison est aussi une des choses les plus précieuses qui soit.
Je crains qu'avec le numérique et les mails, nous ne soyons plus aussi sensibles à ces souvenirs usés et vieillis par le temps ; toutes ces petites choses qui s'empoussièrent et sombrent dans l'oubli n'ont certes guère de sens, mais à la manière de petites chansonnettes ou de la table de 9 coincées quelque part dans notre mémoire, elles trouvent parfois l'occasion de remonter à la surface, en nous soufflant aux oreilles que finalement, tout cela ne fut vraiment pas si mal. Ne vivons pas dans notre passé, mais s'il s'offre incidemment à nous, n'en ayons pas démesurément honte, il choisit ses moments, respectons-les, chaque chose fait sens et ces quelques oeillades des années d'avant doivent bien avoir encore quelques conseils à distiller ; je vous laisse en juger...

Bon vent !

"Emblèmes nets, tableau parfait d'une fortune irrémédiable. Qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait !."
Charles Baudelaire. L'Irrémédiable-Les Fleurs du Mal.

Je reprends le micro pour signaler que ce post est le centième, vous êtes environ 600 à venir vous perdre ici. Thanks guies, and keep havin' fun !

dimanche 20 septembre 2009

Le vain devant soi.

Voilà, la rentrée des classe est passée.
Un peu agitée cette année, une fois n'est pas coutume, il faut que nous en parlions. Traditionnellement, la rentrée des classes est un des moments pivots de mon existence, comme nombre d'autres profs je suppute. C'est l'occasion d'une nouvelle rencontre : soi et la classe, une entité de prime abord vague et indéfinissable qu'il va falloir apprendre à connaître. J'aime l'image de la motte d'argile, mal dégrossie et enflée d'impuretés, que, consciencieusement, avec patience, parfois avec pas mal d'énervement aussi, l'on élève. J'aime aussi cette homonymie : "l'élève". Jamais, je pense, que n'ai pris ces petits bonshommes ou ces petites bonnes femmes pour des enfants. Je vous fais une confidence, les enfants m'emmerdent. En revanche, j'aime ces futurs adultes : il y en a des biens, il y a des cons, il y a des gens brillants. Mon rôle n'est pas de juger mais d'instruire, le reste, c'est du bla bla.
Il y a quelque chose de christique dans mon métier, je le dis sans orgueil. De rien, ou de si peu, on édifie, construit, fait cheminer, du mieux possible, sans par ailleurs détenir la moindre vérité sur la méthode à employer.
La rentrée des classes, tout comme mon métier, est éminemment rituelle. Tout est calculé dès le premier jour : la tenue vestimentaire, la diction, le phrasé, le ton de la voix, la posture. Aucun geste n'est laissé au hasard. Lorsque je lis nonchalamment devant mes élèves, je le fais exprès, pour qu'ils me voient lire lorsque j'ai un moment de libre. J'ai une autre manie aussi : je ne supporte pas de nettoyer le tableau au chiffon. Je passe l'éponge, puis la serpillère, puis un coup de torchon sec, pour leur montrer qu'on doit toujours travailler sur quelque chose de propre. J'ai plein d'autres marottes de ce genre : l'emplacement de la règle sur les pupitres, qui doit être devant soi pour éviter qu'elle ne tombe bruyamment, les cahiers que l'on referme et qu'on place en haut à droite dès que le travail est terminé, pour que je voie qui n'a plus rien à faire en un simple coup d'oeil. Ils croisent les bras tandis qu'ils m'écoutent, sans jouer avec leurs stylos ou quoi que ce soit, tout simplement parce que je suis convaincu qu'on apprend mieux dans le silence et la quiétude. Ma classe est une aire, un hâvre hors du temps, coupé du monde, qui sent bon la IIIème République et les dictées d'antan. Je ne le fais pas par nostalgie, mais par pur bon sens. Tous ces petits rituels sont nécessaires car ils cadrent un enfant, devenant élève 6 heures par jour et quatre fois par semaine (seulement quatre...), ce n'est pas être réac, c'est être pratique. Le reste, les Piaget, Meirieux et consorts, la psychologie de l'enfant, le bien être, ce sont des conneries. Un gosse apprend dans le calme, un point c'est tout. Je suis l'instit que les élèves ne veulent pas avoir le 2 septembre, je suis aussi celui qu'ils réclament comme des fans le 3 juillet. That's my life.
Il s'avère que ce boulot, que je fais bien, avec passion, et sans jamais, en 10 années, avoir une seule fois regardé ma montre, est mis à mal. Mis à mal par les syndicats, d'abord, qui m'ont flingué ma rentrée sous prétexte qu'il aurait fallu que nous exigions une ouverture de classe qui était illégitime. Bilan : une matinée de foutue, et pas n'importe laquelle : les trois premières heures, si décisives, vous l'avez compris. Les parents d'élèves bobo ensuite. Je bosse dans une ZEP du XIXème, 303 élèves et une petite clique de bourges télérama-Cohn Bendit-RESF-France Inter qui se complaît à nous servir de conscience politique. Ces gens-là, pour défendre leurs gosses et calmer leurs névroses, peignent des banderoles, hurlent que l'école est en danger, qu'elle doit être un lieu de vie, organisent des taboulés party, et nous enjoignent de signer des pétitions. Je ne les porte pas trop dans mon coeur, et c'est réciproque. Quand j'ai un de leurs enfants dans ma classe, ils se la jouent profil bas. Je fais partie de ces instits qui n'ont aucune leçon à recevoir de qui que ce soit lorsque je pratique mon job. Je suis celui qui sait, et je connais mon affaire. Si un parent vient gueuler, je le reçois, avec l'absence de diplomatie qui me caractérise dans ces cas-là. Le dernier en date, une espèce de grand débile sorti d'un Dupuy-Berberian avec un serre-tête dans les cheveux (si ! si !) qui voulait des clarifications sur les devoirs de sa fille (consigne : "copier 5 fois et apprendre par coeur les mots de la dictée", soit-disant que ce n'était pas clair). Dans ces situations, je suis comme avec les mecs : hautain et cassant. En fait, il trouve ma manière d'agir un peu débile, voire franchement réac. Vous savez, ces parents qui considèrent qu'il est plus important que leurs gosses réfléchissent sur le sens de la vie et fassent des projets solidaires sur le développement durable en Ouganda au lieu de saisir la nuance entre un H aspiré et un H muet... Ce genre de type : chasse d'eau, direct.

Pour ceux qui ont tenu le fil de la lecture à ce stade, une question doit s'imposer : "mais pourquoi diable aborde-t-il ce sujet qui ne nous concerne pas vraiment ?" Ben en fait si. Sur le papier : ma vie professionnelle est accomplie. Elle n'évoluera plus. Je pourrais passer un diplôme, j'ai par exemple essayer d'envisager celui de formateur d'instit, mais le discours débile et marketing qu'on nous a vendu ("vous serez l'école du XXIème siècle") m'a fait immédiatement fuir. Je me suis vaguement lancé dans la préparation d'une agrégation d'histoire-géo, mais à supposer que je l'aie, je ne me vois pas enseigner à des grands dadets boutonneux. Au mieux du mieux, ce serait la fac qui me plairait, je ne dis pas que je ne me lancerai pas un jour dans une thèse.

Tout cela pour dire qu'avec les années, notamment celles qui commencent par un 4 qui se profilent à l'horizon, une certaine forme d'accomplissement apparaît. Cet accomplissement s'accompagne néanmoins d'une relative incomplétude. En d'autres termes, il manque quelque chose. Le boulot : c'est au point, et rien ne m'y fera évoluer (sauf si je choppe le Goncourt...), arrivé à 37 ans, on n'a pas non plus forcément envie de se lancer dans des choix hasardeux, par exemple enseigner en lycée dans le 94... Et d'un autre côté, vivre à Paris avec 1800 euros par mois, surtout quand on est pédé et qu'on sort quatre fois par semaine au minimum, c'est limité.
La "Crise du milieu de vie", c'est exactement cela : être accompli mais se rendre compte que quelque chose finira toujours par manquer. Nous vaquons, courons, nous interrogeons, nous orientons, en nous demandant si ces étapes franchies, nous ne serons pas (maybe so) un peu plus heureux. Certes, il est légitime d'aspirer à davantage de confort matériel, mais est-ce vraiment "the key point" comme disent les Anglo-Sax ?
Jusqu'à 35 ans, nous passons notre temps à construire. C'est comme les élèves : on joue avec de l'argile, on modèle, on déforme, on tente, on cogite. Les mecs que nous rencontrons pendant ce temps-là sont exactement ça : un objet / sujet d'expérience. Une personne qui convient parfaitement bien pour répondre à nos interrogations du moment (interrogations qui se nichent dans les espaces les plus inconscients et redoutés de notre esprit tout juste sorti de l'enfance). Puis, lorsque tout est en place, nous nous rendons compte que c'est sur un véritable royaume que nous régnons, et la tâche qui nous incombe est alors de le visiter, de le dompter, si possible de le respecter.
Il est difficile en ce moment de rencontrer un mec avec qui ça "accroche". Des rencontres, avec les copines, on en fait, un max. Mais ça ne tient pas, il n'y a pas le déclic comme me le disait un plan cul la semaine dernière, alors que finalement, on cherche pourtant tous un peu cela... Je crois, je pense, que si l'accroche est plus ardue, c'est avant tout parce que nous ne sommes plus en questionnement. Nous sommes désormais capables de proposer à l'autre, et au monde, ce que nous sommes. Je dis "nous", pas "moi", parce que j'ai le sentiment que ces situations (interrogations professionnelles, errements sexuels, procrastination sentimentale) nous sont communes. Cependant, comme me le dit un de mes grands amis : "dis "je", sinon, tu parles à la place des autres..." Je vous laisse donc juge.
Bon vent !
"Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent."
La Bruyère-Caractères-III

mardi 14 juillet 2009

Le hérisson

Titre paresseux, j'en conviens, mais parfaitement adapté à la situation du moment. En préambule, un petit avertissement : je vais (promis, dans la mesure du possible) essayer de passer plein de lignes, rédiger des kyrielles de paragraphes aériens et clairs comme de l'eau de roche, enfin, veiller à faire un minimum attention à la forme, mais je sens que ça va vite me fatiguer cette histoire là. Point à la ligne.

Je ne vais pas vous parler du livre de Muriel Barbery, que je n'ai d'ailleurs pas lu, ni du film avec Balasko, que j'ai pris un réel plaisir à regarder il y a quelques jours. Le thème de la fiction, en revanche, a retenu mon attention.

Je veux parler de la théâtralisation de nos sentiments.

Je pense, et je ne crois guère me tromper, que tout, strictement tout ce qui nous arrive n'est jamais anodin ou lié exclusivement à une conjoncture externe (pléonasme ?). Nous suscitons, provoquons, sommes responsables du monde qui gravite autour de nous et qui nous influence.
Sartre disait quelque chose comme : "Ce que je pense pour moi-même sert au monde entier". Ce qu'il voulait signifier, ce que la moindre de nos pensées, de nos opinions, de nos actes, de nos comportements, de nos manières d'être au monde, influencent autrui qui, à son tour, intervient dans nos existences.

Ainsi, je ne pense pas que le sort s'acharne sur le célibataire qui "ne rencontre pas", sincèrement. Je n'ai pas vraiment de recettes mais j'observe mes congénères, et moi-même aussi : tout est mis en place pour que la rencontre ne se fasse pas. A titre personnel, je peux endosser un costume effroyable : être pétri de morgue, antipathique au dernier degré, peu aimable, goguenard, moqueur, et très rapidement, mon interlocuteur ira s'épuiser. Mon objectif d'auto-sabotage a parfaitement réussi. D'autres fois, nous pouvons déglinguer une relation naissante en surenchérissant nos appels téléphoniques, sachant pertinemment que ces harcèlements successifs vont étouffer l'autre, le faire s'enfuir, le rejeter.
Balasko, dans ce film, a endossé un costume parfait : petite, laide, désagréable, sans intérêt. Ainsi, tout le monde l'ignore, et, tranquillement, elle peut lire, prendre son temps, jusqu'à ce qu'un amoureux réussisse à percer sa carapace, pour son plus grand bien.
Je ne condamne pas trop les gens qui se transforment en hérisson : c'est une protection, nécessaire. Je dois confesser que je fais partie de cette catégorie, peu affable de prime abord, méfiant, sur le qui vive, voire désagréable si je suis mal luné. Il s'agit, à mon sens, d'une réaction presque darwinienne. La crainte est un fait, un comportement légitimes. Pis, la crainte peut devenir un excellent moyen de se protéger, d'exister. Il est logique, naturel, je dirais, de considérer qu'un homme, éconduit, ou ayant souffert suite à des ruptures successives, ou des deuils, ou d'autres drames, décide de se protéger. Cela ne semble pas inopportun, c'est même, au contraire, très sain.
M'est avis que cette carapace partira seule, sans qu'il y ait un quelconque besoin de se forcer. Un beau jour, un ami vous dira : "aime ton prochain", un autre vous avertira : "baisse les armes", le troisième expliquera : "tu peux appeler, si ça ne va pas, on dîne ensemble mercredi ?". Progressivement, des failles dans la carapace vont faire leur apparition, sans douleurs, sans forcer. Là est la force d'autrui, notre pire gardien, mais notre meilleur guide aussi...
Bon vent !
"Il est intéressant de contempler un rivage luxuriant, tapissé de nombreuses plantes appartenant à de nombreuses espèces abritant des oiseaux qui chantent dans les buissons, des insectes variés qui voltigent çà et là, des vers qui rampent dans la terre humide, si l'on songe que ces formes si admirablement construites, si différemment conformées, et dépendantes les unes des autres d'une manière si complexe, ont toutes été produites par des lois qui agissent autour de nous."
Charles Darwin-L'origine des espèces.

"Le méchant est pris dans ses propres iniquités... Il mourra faute d'instruction, Il chancellera par l'excès de sa folie." (Proverbes 5, 22-23).

hérisson

jeudi 9 juillet 2009

Lobotomie

J'ai reçu un mail hier. La plupart, je réponds en tête à tête mais celui-ci m'a donné envie de diffuser plus amplement la bonne parole. Ludovic (appelons-le Ludovic, ce prénom m'a toujours excité) m'a proposé en un nombre considérable de paragraphes ma psychothérapie et, sous couvert de me dire que ton-blog-est-génial-ne-change-rien -mais tes billets sont trop longs (ça, c'est moi qui ajoute)-, il clôt par la sentence que je n'avais vraiment jusqu'ici jamais entendu de ma petite vie : "tu te prends trop la tête, laisse aller, à mon avis, ton blog, il te sert juste de thérapie et t'empêche de voir ce qui se passe autour de toi, l'amour est à ta portée, c'est clair..."
Sacré Ludo.

De quoi j'me mêle, non mais zut.

Fait chier...

La lune tourne autour de la Terre et la pluie ça mouille aussi, non ??

D'une, ce jeune mirliflore ne me connaît pas et j'aurai sans doute été un de ses fantasmes virtuels de plus, de deux, chez moi, la "prise de tête" est à peu près aussi naturelle que se gratter le derrière pour un babouin, d'avoir de la laine sur le dos pour un mouton ou d'être conne pour Roselyne Bachelot. C'est un fait, un fait lourd. On me propose le moindre sujet insignifiant, j'intellectualise, je rhétorise, j'analyse, je détricote. J'ai même une fois lancé à mon ex toute une théorie sociologique sur la vie des schtroumpfs et le patriarcat (note à mon futur mec qui me lit peut-être : parfois, je suis moins chiant, paraît-il... Ah, et puis, tant que je te tiens, quand est-ce que tu me rencontres ?).
C'est comme ça, je ne vais pas me changer maintenant, et de toute façon, c'est mon cerveau qui est ainsi. Je ne reviens pas en arrière, ça coûte cher une psy.
Cette introduction nombriliste pour vous signifier que je vais encore intellectualiser un truc à mort, mais je trouve ça vraiment intéressant. Il existe deux modes, en ce moment, dans les études pas chères sur la relation à deux : "pourquoi je t'aimeuh, pourquoi tu ne m'aimeuh plus, et tout le toutim". La première tendance, que je qualifierais de "zen-new age", c'est tous les conseils adorables sur le "être soi-même", "être son propre ami", "se faire confiance", "sourire à la vie", tout ça machin. Bon, on en a déjà parlé, c'est évident que le dépressif chronique et suicidaire thuriféraire de Lautréamont et Céline a moins de chance de rencontrer l'âme soeur que Candy Neige André (oui, je suis vieille), on ne va pas y revenir, ces petites saillies pleines d'optimisme ont le don de me les gonfler grave sa mère. Non qu'elles soient inutiles, mais sont proprement exaspérantes les pédales maquées depuis peu qui vous assènent les "ça viendra", "il faut d'abord que tu t'aimes toi-même avant d'aimer quelqu'un", "aie confiance", "c'est quand on ne s'y attend pas, taratata", "et au fond, finalement, est-ce que cette situation ne t'arrange pas ?", j'en passe, et des plus connes encore...
L'autre tendance est apparemment plus médicale : c'est une question de cerveau. On en avait déjà un peu parlé aux débuts de ce blog : le fonctionnement de nos synapses est loin d'être anodin dans notre rapport à la rencontre. J'ai appris récemment, au cours d'une conférence, que des cerveaux, nous en avions trois : le cortiqué, l'émotionnel et le reptilien. Dans ces trois zones se nichent trois facettes de notre être : le mental et le spirituel dans le cortiqué, le sentiment et la culture dans l'émotionnel et le physique dans le reptilien.
Pour entrer dans l'autre (c'est une image) : il faut délivrer un message, c'est-à-dire "se métamorphoser". Il me plaît physiquement (reptilien : j'ai la gaule), je dois exprimer ma passion (émotionnel) en tâchant de rester sage (cortiqué). Trois circuits, formant une sorte de triangle, vont s'entrechoquer, et je vais, par trois fois, me métamorphoser.
Autrement dit, le corps de l'autre, celui que mon reptilien trouve bandant, va me permettre d'élaborer un message qui va viser à transformer cette simple pulsion en quelque chose de, comment dire ? plus éthéré. Nos réponses au mec sont une triple élaboration, et le tout est de savoir équilibrer les trois.
Comment faire ?
Le neurologue explique la chose suivante : dans chaque rencontre, le partenaire voit des choses de l'autre que l'autre ignore, c'est ce qui se nomme "le jardin secret", une part d'insoupçonné est en nous et n'est révélé que par les métamorphoses successives que nous mettons en branle au contact d'autrui (ce qu'autrui voit très bien). Notre travail consiste alors à faire passer le maximum d'émotions (cerveau émotionnel) pour que Bidule saisisse le message : tu es beau, tu me plais, j'ai du désir (littéralement : le désir signifiant "aller vers") lorsque je suis à ton contact.
Bon, je vais m'arrêter là, ça a duré deux heures, c'était passionnant et je n'ai pas tout compris, n'ayant retenu que ce qui m'intéressait. Ceux qui ont capté peuvent témoigner...
Bon vent !
"Un jour, je me suis réveillé, aveugle comme le destin. Je me demande parfois si je ne dors pas encore"
Samuel Beckett-En Attendant Godot

jeudi 18 juin 2009

Le puits de solitude (billet joyeux)

Encore un livre que je n'ai pas lu. Un couple d'amies m'en avait parlé, et paraît-il que ça cartonne chez la Lesbienne trendy en ce moment. L'idée du roman est simple : une fille naît tandis qu'on attendait un fils. Elle grandit, se sent différente mais ne sait mettre de nom là-dessus, et elle s'enfonce dans "le puits" : elle est seule, elle vit sa solitude en pensant être unique. Alors, dans cette Angleterre du début du siècle, elle casse, brise, dévergonde, provoque, patine... Puis, brusquement, la révélation : "je suis seule, et alors, le monde me prendra telle que je suis" ; elle ne se compromet plus. Mon amie était scotchée, ce livre lui fut apparemment thérapeutique.
Cette petite anecdote, après un silence glamour et people (qui au passage a fait exploser la fréquentation de ce site) pour signifier que si j'ai moins envie de parler du célibat, c'est simplement parce que je me sens de moins en moins célibataire. Non, personne en vue, pas de polichinelle dans le tiroir. Un simple état d'esprit, l'idée selon laquelle pour rencontrer quelqu'un, il faille être soi, prend enfin de la substance. Ce que nous sommes est unique, important, fantastique, et il est probable que nous soyons de pauvres et piètres explorateurs de cette géographie surprenante, qui évolue, se meut mois après mois, année après année. Le puits de solitude raconte aussi cela : cette femme est heureuse lorsqu'elle se transforme en bulldozer, se moquant du qu'en dira-t-on ; étant, simplement, et se rendant quitte de ses erreurs, échecs et grandeurs passés.
On entend toujours cette petite sonate : "sois en phase avec toi-même", l'injonction est aisée, la réponse est, on l'a déjà évoqué, difficile. Sans doute cherche-t-on à rester dans le puits : ne pas déranger, se morfondre, car la tristesse construit aussi finalement, rester timide... Puis, brusquement, quelque chose éclot, il faut un détonateur, un petit pas vers d'autres horizons, de mon point de vue, ce fut l'arrêt du tabac, mais ce peut être aussi chercher à évoluer professionnellement, rentrer dans une association, choisir un lieu jusqu'alors inconnu, partir seul à l'aventure pour une week-end. Ce qui est nécessaire, pour se rapprocher de soi, c'est créer une situation qui nous oblige à penser : "on verra bien". Cette petite phrase est en effet une prémisse amoureuse, lorsqu'on rencontre un mec, c'est un peu elle qui va se mettre à résonner. Alors, entraînez-vous, avec des choses simples, à la vivre au préalable. Le premier pas permet d'entamer un marathon...
Bon vent !
"Dès qu'il commença à se moquer d'elle, elle se sentit rassurée. En outre, elle avait su, dès son entrée dans la pièce, que le miracle s'était produit : elle était nimbée de son halo doré. Parfois il était là, parfois non. Elle ne savait jamais pourquoi il disparaissait, ni même si il était là, avant d'entrer dans une pièce, mais alors elle le savait tout de suite à la façon dont un homme ou un autre la regardait."
Virginia Woolf-Vers le Phare.
"''Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent leur libre essor,
Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes''."

Charles Baudelaire-Elévation.

jeudi 28 mai 2009

Susan, For Ever !

Je n'ai pas la télévision mais cette chose-là m'intriguait. Dieu, quel monstre. Mal attifée, mal coiffée, vieille, sujette aux moqueries, aux brocards, à l'ignorance, aux petits sourires en coin. La vieille bonne copine un peu greluche, limite humaine, tellement différente, tellement d'ailleurs. Elle arrive, sans doute sait-elle qu'elle a du talent, mais elle seule, pour l'instant, le sait. Tout le monde se moque, rit en coin, se regarde, complice, de ces complicités coupables qui rapprochent les médiocres. Elle parle, sourit, mi-gênée, mi-arrogante, parce qu'elle sait. Elle sait ce qu'elle vaut, elle sait qu'elle est immense et que dans quelques minutes, elle sera simplement impériale. Se présente, avec candeur, décline son âge, son identité, son émotion aussi, mais l'émotion d'une laide, la regarde-t-on ? Et puis, la musique démarre, tout le monde rit, attend goulument le moment de jouissance, ce moment malfaisant où chacun pourra devenir goguenard à bas prix. Tout cela, elle le sait, et puis, elle ouvre la bouche...
Alors, la beauté fait irruption. En quelques accords, elle abat tous les préjugés, elle renvoie dans ses quartiers toute la petitesse de la classe belle et triomphante. Elle chante, et tout le monde pleure, la regarde différemment. Chacun sent que se réveillent des émotions, des souvenirs, des joies, des tristesses, cette voix, cette voix seule, entre chez nous, en nous, pour nous. Et Brusquement, nos petits égoïsmes, nos petites névroses, nos petites saillies deviennent ridicules et pathétiques face à ce vent qui emporte tout et réjouit, simplement, avec sourire, avec candeur, avec aussi, une estime de soi que nous pouvons tous lui envier.
J'y vois une fable fabuleuse. Regardez cette vidéo, prenez le temps, peut-être pleurerez-vous, à votre tour. La beauté, quelle chose curieuse tout de même, cette femme est d'une si belle laideur. Merci Susan, merci et sois heureuse ! Je connais pas mal de pédales qui vont te remercier...

http://www.youtube.com/watch?v=tyrx...

"Le nouveau est le plus beau, si jeune et si gracieux. " Les vieux cygnes s’inclinaient devant lui. Il était tout confus, notre petit canard, et cachait sa tête sous l’aile, il ne savait lui-même pourquoi. Il était trop heureux, pas du tout orgueilleux pourtant, car un grand cœur ne connaît pas l’orgueil. Il pensait combien il avait été pourchassé et haï alors qu’il était le même qu’aujourd’hui où on le déclarait le plus beau de tous ! Les lilas embaumaient dans la verdure, le chaud soleil étincelait. Alors il gonfla ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son cœur comblé il cria : "Aurais-je pu rêver semblable félicité quand je n’étais que le vilain petit canard !"
Hans Christian Andersen-Le Vilain Petit Canard.

"And still I dream he'll come to me

That we will live the years together

But there are dreams that cannot be

And there are storms we cannot weather

I had a dream my life would be

So different from this hell I'm living

So different now from what it seemed

Now life has killed the dream I dreamed."

mardi 19 mai 2009

Le célibataire, la psy et les mecs

La chose célibataire aurait un mérite entre mille disent les penseurs positifs de l'hypermarché en face : renouer avec soi-même, prendre son rythme, se réapproprier sa propre vie pour, le jour où les batteries seront à nouveau disponibles et rechargées, rencontrer l'extase amoureuse avec une autre pile électrique elle aussi gonflée à bloc pour l'occasion. Les mots passe-partout, les phrases toutes faites sont légion et font leur joli petit dégât : "donne-toi du temps", "montre-toi disponible", "apprends à vivre pour toi", et toutes ces petites sentences sorties de l'horoscope de Métro qu'on veut nous asséner comme des principes de vie inextinguibles sans le moins du monde nous livrer une once de mode d'emploi. Ma préférée dans ce genre de belle petite saloperie, c'est la trop fameuse "sois toi-même".
Déjà, mon petit doigt me dit que même le moine chartreux retiré depuis les deux tiers de sa vie dans son monastère n'y est jamais arrivé. Platon a écrit de magnifiques pages là-dessus et il explique très simplement qu'être soi-même n'existe pas, que c'est uniquement par le regard de l'autre, c'est-à-dire le regard de celui qui reconnaît nos vices, nos vertus, nos qualités diverses, que nous sommes à même de forger une personnalité. Je cède la parole à Protagoras : "Si quelqu'un prétend exceller sur la flûte ou en tout autre art, alors qu'il ne s'y entend pas, on le raille, on le rebute et ses proches viennent le chapitrer sur sa folie ; mais en ce qui concerne la justice et les autres vertus politiques, si on connaît quelqu'un pour un homme injuste, et si, témoignant contre lui-même, il avoue la vérité devant le public, cette confession de la vérité qui passait tout à l'heure pour sagesse passe ici pour folie..." (Protagoras 322d-XII).
Que dit-il ? Simplement que le mec qui est lui-même en jouant mal du pipeau est perçu comme un mauvais joueur de pipeau, que l'homme injuste qui affirme lui-même l'être (injuste) sera pris pour un sot et un jean-foutre, quand bien même son honnêteté reflèterait pourtant le contraire... Les deux zozos ont pourtant bel et bien été eux-mêmes, mais ont-ils pour autant progressé ? Celui qui jouait comme un pied en est toujours au même stade, le type qui a une réputation, même en changeant, a du mal à se faire accepter... Lisez ce que rétorque Socrate à Protagoras pour le bouquet final, ce qui nous suffira, pour l'instant, c'est simplement qu'être soi-même est : d'une, très difficile, de deux, ce n'est aucunement un gage de réussite de sa propre existence. Et toc ! Disait Bouvard, sophiste patenté auquel je vais ressembler pour quelques paragraphes encore...
Retenons donc : être soi-même est une vaste arnaque. Moi, je dois bien avoir sept ou huit moi-mêmes qui coexistent amoureusement : au boulot, dans ma famille, avec mes potes, avec mes mecs, avec mes ex, avec des inconnus, sur internet, avec ma boulangère, dans mon bistrot... Je ne confonds pas convenance, familiarité et "être soi-même", du tout ; simplement, il m'arrive de préférer le Jérôme du boulot qui dit oui ou merde à celui d'avec feu son mec qui se dit "ah oui, mais si je lui dis oui, gna gna gna, et si je lui dis merde en revanche, gna gna gni..." et du coup, on ne dit rien. Et ben "ne rien dire", c'est aussi être soi même. Et re-toc !
Après, et c'est là que le bât blesse, ne rien dire, même en étant soi-même, ça finit par être pénible. Retenons ce que Protagoras affirme : comme le joueur de flûte, je joue comme une bouse et je me fais plaisir, mais en face on me raille et on se détourne de moi. Dans la vie des mecs c'est : "je concède, je me tais, ça tient, c'est équilibré et puis un jour, zhoufff, il s'est barré le sale animal qui voulait que je sois moi-même, que je dise oui ou merde, et patati et patalère..." (quand je dis Je, c'est un concept, vous vous doutez bien que j'ai trouvé depuis bien longtemps le secret de la sagesse éternelle et de la félicité amoureuse suprême...)

Arrive le moment fatal où il faut quand même qu'on retrouve un petit peu d'équilibre : qu'est-ce que je veux vraiment ? qu'est-ce que j'attends exactement d'un mec ? Et là, les copines, les blogs, les conseils, tout ça, c'est bien gentil, mais rien ne vaut la bonne vieille psychothérapie de chez mémère... Heureux l'homme qui n'en n'a jamais eu besoin... Tous mes ex étaient dans ce cas (des modèles d'équilibre, de force de l'esprit et des personnalités puissantes et rationnelles), moi, j'en ai usé un par mec (deux pour le dernier, un pendant, une après. M'aura coûté cher, la vache...).
La psy, elle est cool, parce qu'elle prononce trois phrases en une heure, empoche soixante euros et ces putains de phrases ont le don de vous tournebouler l'esprit entre deux séances. La dernière en date était "Soyez clément avec vous-même". Vous riez. Vous avez raison, ça ne vaut guère mieux que les âneries brocardées quelques kilomètres plus haut (oui, mes billets sont trop longs, je fais ce que je veux, vous n'êtes pas obligés de tout lire non plus...). Mais la relation avec la dame, ce que Lacan nommait la "neutralité bienveillante", cet oxymore qui n'existe pas avec les amis, avec la famille, avec l'horoscope de Métro, cette petite chose-là m'a incroyablement aidé. Je vous la souffle à l'oreille, n'étant pourtant ni neutre, ni bienveillant... En tous les cas, pour ceux qui sont au plus bas, un petit sacrifice hebdomadaire vaut sans doute mieux que des soirées entières de déprime. C'était là que je voulais venir.
Bon vent !
"Il faut déclarer sans détour la vanité parfaite d'un ascétisme qui n'a d'autre idéal que le perfectionnement du "moi", de cet ascétisme que l'on pourrait appeler "égocentrique". Les résultats qu'il donne sont bien maigres, et bien décevants les fruits que l'on en tire : qui n'a semé que selon l'homme ne récoltera que de l'humain." Un Chartreux-Amour et Silence.

jeudi 16 avril 2009

Les mouches du temps

Le comportementaliste Paul Watzlawick, fondateur de l'école de Palo Alto, a consacré plusieurs ouvrages à démontrer que la réalité, que nous pensons tangible et indiscutable, n'existait pas. Nos perceptions, nos sensations, nos douleurs recèlent une part inexprimable, intransposable d'une personne à l'autre, et pour démontrer ce que nous croyons vrai, il faut un arsenal de technologies inaccessibles.
Cette fenêtre qui est derrière moi , par exemple, et que je ne vois pas en ce moment puisque j'écris, je ne puis démontrer pleinement son existence, d'ailleurs, vous n'êtes pas censé me croire lorsque j'affirme qu'il y a une fenêtre derrière moi en ce moment, et quand vous me lirez, vous en serez encore moins sûr... Si je plaçais un miroir face à mon bureau, qui reflèterait cette même fenêtre, le temps parcouru par la lumière entre l'objet et son reflet, si infime soit-il, resterait suffisamment long pour ne pas attester totalement l'existence de la dite fenêtre à l'instant T. Ma voisine d'en face verra quant à elle une autre fenêtre que la mienne, elle ne seront donc pas les mêmes. Watzlawick, dans L'Invention de la Réalité et dans Réalité de la Réalité s'est ainsi amusé à détailler nos conceptions du monde, notre idée sur le réel, pour démontrer (il fut d'ailleurs vertement critiqué pour cela) qu'il n'existait matériellement aucune preuve, aucune inférence parfaitement fiable permettant de juger que ce que nous appelons un fait est réel.
Dans un de ses chapitres, il évoque "les mouches du temps", ce qu'entendra un anglais auquel on affirme que le temps passe : "Time Flies". Ce que l'un traduira sous la forme d'un adage populaire, un autre y verra des mouches un peu curieuses. Ce sont ces petites confusions, variables d'un individu à l'autre, qui fondent la psychologie comportementaliste, l'hypnose. Le thérapeute essaie de saisir la réalité du patient, de s'y introduire et de travailler en la prenant en considération. Ce travail est, ou devrait être, celui du pédagogue, également. Cette "inexistence" de la réalité peut aller très loin, et prouver la réalité de Dieu, devenant le seul principe absolu et factuel, une certitude aux regards de l'immatérialité et du caractère insaisissable du monde qui nous entoure. Blaise Pascal avait effleuré et pressenti ce sujet dans un très beau texte teinté du pessimisme un peu pisse-froid naturel au personnage : "Voilà où nous mènent les connaissances naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de réalité dans l'homme, et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation..." (pensée 230)
Cette petite apostille m'est venue à l'idée après une conversation avec un ami qui déplorait un souci quotidien du célibataire : "pourquoi diable ça ne fonctionne pas avec un mec alors que sur le papier, il n'existe aucune raison objective pour qu'on ne s'entende pas ?" Le contraire serait épuisant, nous nous mettrions en couple quasi quotidiennement. En y regardant d'un peu plus prêt, nous décrivons une relation amoureuse qui fonctionne bien avec des termes irrationnels : nous parlons de "magie", d'"alchimie" de la rencontre, nous évoquons la guigne et même les plus sceptiques et rationnels d'entre nous emploie des expressions teintées de mystère : "la roue tourne", "un de perdu, dix de retrouvés", "nous n'étions pas sur la même longueur d'onde", "nous sommes sur deux planètes différentes". Parfois, la sentence est définitive et relève de l'oxymore : "il ne savait pas ce qu'il voulait". Rappelons aussi l'air de Ferrat : "aimer, à perdre la raison...". Amour et fait ne s'entendent pas, acceptons-le ainsi.
Loin de moi l'idée de sombrer dans un relativisme peu constructif, mais il me semble clair que l'amour ne peut en aucune manière être cerné par des mécanismes explicatifs rationnels, par des équations et des relations causales. Les mathématiques n'ont aucune place dans ce domaine. La réalité de l'autre est parfois telle que, bien qu'elle nous fasse écho (nous sommes des animaux sociaux et empathiques, ne l'oublions pas), elle ne s'inscrit pas durablement dans nos systèmes. L'erreur serait de penser que nous y serions pour quelque chose, qu'il faudrait s'améliorer ou qu'il faudrait évoluer. Ces opérations : évolution, amélioration, viennent naturellement, à condition de garder un projet de vie, une ligne, un point de mire. Nos temps sont variés, nos mondes le sont tout autant et plus les années passent, plus je me demande si nous avons un quelconque contrôle sur tout ceci.
Bon vent !
"Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante et leurs dieux noirs comme du charbon (...). On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la Terre, qui n'est qu'un point de l'Univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.
Montesquieu-Lettres Persanes. Lettre LIX.

samedi 11 avril 2009

Le contraire de un

Voici un titre que j'aurais aimé trouver tout seul, mais comme souvent, penser seul ne suffit pas, ne permet pas toujours de se renouveler, parfois, empêche même de créer. Les influences, les rencontres, les lectures, sont des ciments de l'existence, ils permettent de pousser les murs, de les élever, d'enrichir quotidiennement notre royaume. Ce billet va, à nouveau, parler de la solitude, car s'entend, se dit, se pense parfois une forme nouvelle, une troisième, et des plus inquiétantes de cet état que nous connaissons tous et qui réserve bonnes comme mauvaises surprises. Nous avions déjà décrit les deux solitudes, la bonne et la mauvaise : l'accomplissement de l'une et l'état d'abandon et de dégoût de soi que confère la seconde. Une troisième existe, et nous ne la soupçonnions pas. Il s'agit de la solitude réfléchie, mûrie, pensée et raisonnée. Cette solitude-là est terrible, parce qu'elle nous enferme dans une posture, résumable en ces termes : "Je suis mieux seul qu'en couple, au moins je ne déprime pas, et finalement, la vie n'est pas si mal, restons donc seul, ainsi, je ne souffrirai plus de ruptures, d'impatiences ou d'attentes..." Contre l'attente, privilégions l'oubli de soi, la négation de l'amour, et vivons, vaille que vaille, en étant vaguement convaincu que cette situation n'est finalement pas si terrible... Me fais-je bien comprendre ?
Il est vrai que la vie à deux n'est pas reposante, en tous les cas, et ces pages sont là pour exprimer cette idée force : la vie à deux n'est pas un gage d'accomplissement existentiel, ce n'est pas la solution à un mal, elle n'est qu'une forme différente de la vie, de notre vie. Elle vient la ponctuer, incidemment, en général sans que nous l'ayons choisie. Se fermer à cet événement, c'est une autre démarche, plus pernicieuse, parce qu'elle repose sur une réflexion, parce qu'elle est mûrie et s'avère même parfois vérifiée : "nous sommes mieux seuls que mal accompagnés", entend-on. C'est un fait, également : les histoires d'amour s'achèvent plus souvent qu'elles ne durent, et cet achèvement fait du mal. Il est donc légitime de renoncer, de rester cloîtré, de se fermer aux regards, aux rencontres, aux discussions que nous serions amenés à mener. Nous y sommes tous passés.
Il est tout de même dangereux de s'enferrer dans ce que nous dicte notre ego, même s'il semble avoir raison, même s'il a peut-être raison d'ailleurs. La logique a de toute façon forcément raison devant l'illogique, mais comme l'amour ne puise aucune racine dans la logique, il est impossible de résoudre quelques questions que ce soit à son propos ; en rhétorique, il me semble que cela s'appelle une aporie (un embarras pour choisir entre deux propositions, disait Aristote).
Certes, aimer est une des choses les plus difficiles au monde, mais il s'agit aussi d'une des portes ouvertes les plus rafraîchissantes, parce qu'elle abat nos idées préconçues et nous transforme. C'est au contact de l'autre, d'une autre histoire que nous grandissons. L'amitié remplit ce rôle, à part égale. L'amour ajoute une touche plus inédite, que je pressens mais sur laquelle il m'est impossible de mettre un mot. Ce que les amis bouleversent en nous par leurs paroles, leurs actes ou leurs histoires, l'amour le révolutionne et l'entérine. Renoncer à aimer, c'est finalement renoncer à une partie naturelle de nous-mêmes, qu'au lieu de dompter et de maîtriser (difficilement, je le concède), nous faisons avorter. Méfions-nous donc de l'aigreur. Qu'on ait peur, c'est compréhensible, mais la peur s'effondre face à l'expérience, face au recul, face à la réflexion. Un petit enfant sera effrayé à l'idée de traverser la rue, mais guidé, en ayant grandi, il finira par être attentif aux feux, et il aura ainsi appris à ne plus avoir peur des voitures sur la chaussée. En amour, c'est la même chose : nous avons peur de traverser, mais nous savons aussi que cette traversée peut être sans danger. La peur ne résout rien, elle paralyse, parfois nous fait faire des bêtises.Ne laissons pas la crainte dicter notre existence.
Bon vent !
"Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante." Erri De Luca-Le Contraire de Un
feu vert

vendredi 20 mars 2009

Eloge de l'imparfait

Certains mecs appréhendent le désir amoureux comme une quête, comme une longue série d'épreuves, comme une métamorphose graduelle de leur être, parfois de leur aspect physique, exclusivement destinée à les rendre désirables, aimés et aimants. Je lis, j'écoute, je constate que peu d'entre nous sont finalement assez détachés du regard amoureux. On s'imagine parfois que trouver un mec, et le garder, s'apparente à une quête de sens pour soi, à un chemin, à une amélioration graduelle qu'il faudrait accomplir consciencieusement pour parvenir au bout de ses peines.
Ce comportement est révélé dans ces petites phrases, que vous avez sans doute entendues : "je vais encore attendre longtemps", "ce n'est pas le bon", "en ce moment, il faut que je m'occupe de moi, je n'ai pas la place pour un mec", "de toute façon, j'en ai un peu fait le tour", "non, mais là, il faut que je travaille sur moi...", etc. Dans ces petits saboteurs de l'âme que sont ces affirmations péremptoires, règne l'idée de la quête, de l'attente, du tic-tac de l'horloge qui rythme nos destins et détermine nos vies. Dans cette bourbe git l'idée fallacieuse que ce sont des éléments extérieurs à nous qui décident à notre place, confisquant ainsi notre pouvoir de décision.
Une autre idée émerge de ce fatras : il faut être mieux, il faut s'améliorer, il faut tirer partie de ses échecs amoureux pour avancer. L'image qui me vient à l'esprit est celle d'une bûche de chêne brut que les différentes épreuves de la vie auraient contribué à taillader tant et plus (si possible dans la douleur) pour qu'émerge la substantifique moelle, celle qui sera destinée à connaître le grand et beau bonheur. A ce rythme-là, il ne restera pourtant que de la sciure, si on attend un peu trop.
J'ai longtemps eu cette vision des choses : "si bidule m'a quitté, c'est que je n'en valais pas la peine, à moi donc de changer ce qui doit être changé." Je partage cette question ici parce que certains ici ont pu être traversés par des états d'âme similaires. Dans ces cas-là, on fait n'importe quoi : on s'enferme, on étudie, on ouvre des blogs, on prend des verres à n'en plus finir avec des potes, on se prend la tête avec la moitié de la Terre entière et on passe à côté de l'essentiel : soi.
Nous sommes faillibles, imparfaits et parfois dénués du moindre intérêt (aux yeux de certains mecs, parfois aux yeux de nos ex). Et encore, étant nous-mêmes en général les personnes les plus sévères envers nous-mêmes, il se peut que nous nous trompions.

Ben ouais, parfois, on préfère se lever tard au lieu de bosser, on préfère aller prendre un verre et s'en griller une en lisant Libé au lieu d'aller nager, on préfère lire Harry Potter au lieu de Marcel Proust, on perd nos cheveux, on ne trie pas ses déchets parce qu'il est tard et que c'est quand même chiant (qui m'expliquera un jour ce qu'on fait des pots de yaourt et des couvercles des pots de confiture ?), on a des sillons dans le coin des yeux, on préfère prendre un bain au lieu de prendre une douche, on choisit consciencieusement de glander, de ne pas préparer sa journée, d'être habillé n'importe comment, de mettre des chaussettes blanches avec des chaussures Kenzo, de claquer un resto alors qu'on est à découvert et tant pis pour la méchante dame qui va vous proposer un énième prêt personnel, de manger un confit de canard au lieu d'une salade de quinoa, d'aller voir l'expo sur le Petit Nicolas au lieu de celle sur Andy Warhol même si dans les dîners, c'est parfois moins bien vu (Warhol, c'est quand même vraiment très moche...), de laisser son studio en bordel et ne pas du tout avoir le temps de le ranger vu qu'il faut un peu se balader dans le Marais, zut il fait beau quoi et on a eu un hiver quand même super merdique...
On est ça, et parfois le contraire (on range, on lit Proust, on ne fume plus et on fait du sport avant d'aller manger bio en prenant une salade à 7 € et un verre d'eau parce que 800 € de découvert, ça fait chier...). Dites-vous juste que le mec en face, il est à peu près pareil et démerdez-vous !
Bon vent !
"Montaigne se rend chez une courtisane lettrée, qui lui lit une interminable élégie de sa composition ; Montaigne s'en serait tiré à meilleur compte avec la vérole."
Paul Morand-Venise.

bashung

Tu perds ton temps À mariner dans ses yeux Tu perds son sang Tel Attila Tel Othello Tu te noircis Dans quoi tu te mires Dans quel étang À l'avenir Laisse venir Laisse le vent du soir décider Laisse venir Laisse venir Laisse venir...
(Note de la patronne des lieux : Tu parles d'un cadeau d'anniversaire, bon vent connard !)

mardi 17 février 2009

Vieillir

Je suis allé voir Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett. Honnêtement, le film, en soi, n'est pas un chef d'oeuvre : c'est mièvre, la mise en scène est sombre, et l'idéologie New Age qui s'en dégage est particulièrement gonflante. Mais un fait : deux nuits d'insomnies, et de repenser au film, aux conséquences et aux implications d'un scénario improbable : quid de l'homme qui ne vieillit pas ? quid de celui qui, à mesure que les années passent, s'embellit, devient désirable et attirant, et qui meurt enfant. J'espère ne pas devenir comme certains militants LGBT, à voir de la pédalerie partout, mais ce putain de film a curieusement produit un effet de malaise.
Nous vieillissons, tous, et il serait malhonnête d'affirmer que ça nous est totalement indifférent. Je vais avoir 36 ans, ce n'est rien du tout, pourtant, j'ai la sensation que la recherche amoureuse a maintenant pris un autre tour : le temps des expériences est terminé, arrive celui des accomplissements, des choix. Beaucoup de gens, dans mes âges, sont déjà en couple, depuis parfois plus de dix ans, ils ont su commencer plus tôt. Passés les trente ans, ce n'est pas forcément plus difficile de rencontrer quelqu'un, mais il me semble que les alternatives se réduisent. Il y a dix ans, il m'étais plus facile de tomber amoureux, les hommes étaient encore des inconnus, et de s'engouffrer, expérimentalement, dans des histoires qui, aujourd'hui, à raison, me feraient fuir. L'alternative est claire : rester seul ou s'installer, la seconde option est plus difficile, je ne suis pas persuadé qu'elle me conviendrait. Tout cela semble trop difficile, nos vies sont sur des rails, professionnels, familiaux, sociaux, immobiliers aussi. Je ne suis pas certain qu'il soit si facile de renoncer à une part de ce que nous avons construit pour entamer, avec un inconnu, une histoire d'amour dont nous soupçonnons d'emblée l'issue fatale, à mesure que les années ont porté leurs coups de griffe, parfois durablement, si ce n'est définitivement.
Voilà pourquoi l'histoire de cet homme né vieillard qui mourra enfant m'a finalement bouleversé : lui, également, n'a plus de choix. Il devient beau, il séduit à nouveau, mais l'expérience que lui a conférée son existence, ses névroses, ses angoisses, ne lui rendent pas la vie forcément plus facile. Sans dévoiler la fin du film, il ne finira pas ses jours seuls, mais à quel prix. Les Anglo-Saxons évoquent la Middle Age Crisis, cette période de l'existence, entre 35 et 45 ans, où des choix doivent être accomplis, où des craintes doivent être estompées, où des névroses doivent être, au moins partiellement, réglées. Beaucoup de mes amis célibataires vivent ces années charnières, sans rien attendre de grandiose de l'avenir, parce que nous avons compris qu'une histoire d'amour n'était pas grandiose, elle n'est, comme le disait je ne sais plus quelle psy, que "la rencontre de deux névroses". Nous savons tous que les histoires d'amour n'ont pas une issue écrite à l'avance, nous savons aussi qu'elles peuvent mal se terminer, nous savons enfin que nous en avons malgré tout encore envie, sinon s'installe l'aigreur, dont au passage il faudra que nous parlions un jour...
Benjamin Button nous montre que les rides intérieures sont finalement plus repoussantes, plus isolantes que celles de notre épiderme ; certaines pédales s'acharnent à être des Peter Pan, tandis que nous devenons, jour après jour, des Great Gatsby...

Bon vent !

"Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant... Et un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé."
Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique.
b button

samedi 29 novembre 2008

Pages blanches

Oui, facile. Pas ou peu d'inspiration depuis près d'un mois, des morceaux d'idées mal structurées, quelques vagues impulsions pour évoquer telle ou telle chose, mais finalement, du rien, du néant, nada, peau d'balle ! Ce blog arrive, je pense, à son acmé, voilà notre entrée dans sa troisième période. Après le travail conjoint à quatre mains, après les interrogations, règlements de compte et autres réflexions à l'esprit adolescent mal dissimulé, voici la nouvelle étape et avant dernière. Celle, sans doute, d'un vague (ré)équilibre. Dans la recherche amoureuse s'édifient de petits échafaudages qui, à mesure que le temps passe et que la confiance et conscience de soi recupèrent un peu de terrain, disparaissent, recouverts par d'autres constructions. Une chose est claire, ne pas faire part ici des dérives de l'esprit et autres DDC (déprime dominicale du célibataire, sans traitement connu à ce jour) mais, sans cesse, construire et reconstruire. Le couple gay n'a pas sa vérité, il en existe autant que de mecs : être bien dans sa tête, avoir des occupations, des plaisirs, des centres d'intérêt, oui, c'est une évidence, et les échanges longuement élaborés dans ces pages sont la preuve que tout cela doit un peu fonctionner. Ne plus attendre, faire comme si l'emprise du sentiment amoureux avait progressivement desserrer ses liens tenaces, liens directement issus des douleurs et des pages mal tournées du passé. Ne plus rien attendre, tout simplement, regarder de la rive les flots qui se succèdent avec une grande tranquillité tout en creusant leur lit, insidieusement et avec douceur, sculptant ainsi de nouveaux paysages. Ne plus attendre signifie ne plus orienter ses projets de vie dans la constitution d'un couple dont personne n'a une idée vraiment commune. Ne plus chercher, mais sentir, progressivement, qu'une enveloppe ancienne, une mue parsemée de trous et d'escarres git à côté de ce que nous sommes peu à peu devenus et prend la poussière.
Certains psychologues recommandent, par exemple une fois dans le mois, de décrire ce que nous sommes en quelques lignes, sans jugement, avec spontanéïté. Je ne sais pas vous, moi, ça donnerait sans doute : "personnalité curieuse et complexe, difficile à cerner, mi provocante, mi attachante, cherchant du compliqué là où il y a du simple , aussi attaché à autrui qu'à son indépendance..." ; dans un sens, c'est plus difficile à vendre que BM35a19eme cho act/pass, mais vaguement plus conforme à la réalité. Nos pages blanches, nous devons nous efforcer de les remplir (sans les obscurcir) chaque jour. Nous vivons dans un monde effroyable où tout doit être aligné vers des objectifs à tenir, tout doit s'insérer dans des projets, des perspectives, des examens de prérequis (le monde de la pédagogie, que je connais un peu, est pétri de toutes ces conneries) ; nous sommes submergés par cette idée idiote de mettre de l'inhumain et du prévisible dans l'humain imprévisible : signer des contrats, prévoir, justifier, raisonner, élaborer des stratégies, notre monde regorge de ces âneries. Noircissons nos pages avec spontanéïté, il en ressortira bien quelque chose de constructif, et dans le cas contraire, on se sera rapproché de soi-même, ce qui est finalement tout aussi honorable.
Bon vent !
"Son regard est pareil au regard des statues, et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues."
Paul Verlaine, Mon rêve familier, poèmes saturniens.

samedi 22 novembre 2008

Sagesse, vieillesse, kleenex

J'avais promis que je n'en parlerai pas, mais voilà que quelques phrases anodines ne cessent de résonner dans ma petite cervelle engluée dans les miasmes automnaux. Nous étions donc sortis, une vraie sortie de pédale parisienne : quelques verres, une boîte de nuit pour que tout se finisse sous une couette amie et plutôt réconfortante. Je n'ai pas pu m'en empêcher, il devait être quatre heures du matin : "ce n'est plus de mon âge...", et là, la sentence : "arrête tes conneries, on a tous le même âge, et on a le droit de s'amuser." Vrai, très (trop) vrai. Certes, il est légitime d'être fatigué à 4 heures du matin ; certes, il est tout aussi légitime d'avoir envie de sortir un peu en fin de semaine, mais, et c'est vrai aussi, l'immersion en milieu jeune (boîte branchée, musique branchée, filles à pédé branchées, même les tee shirts étaient branchés, j'en ai repéré un qui clignotait) provoque une réaction aussi hostile que chimique, en substance : tu n'as rien à foutre ici. Dans le même temps, c'est une réalité gay parisienne : si tu ne sors pas, tu ne risques aucune rencontre ; parfois, j'en veux à mon ex juste pour cette raison : "si tu ne m'avais pas plaqué, je ne serai pas obligé de faire la dinde à 4 heures du matin", mais c'est de la mauvaise foi, me dit ma voix intérieure (qui parfois, a un peu raison). Dans le même temps, se forcer ne sert à rien, il est, je suppose, concevable, de sortir juste pour s'amuser un peu, ce qui m'épate assez souvent, tellement je trouve un glamour minimal à se tortiller sur une musique imbuvable en étant serré comme dans la ligne 13 aux heures de pointe (mais c'est de la mauvaise foi... Ta gueule, répondis-je !).
Cette petite apostille pour réfléchir à l'âge. J'aime bien les vieux, pas pour baiser, non, (et tu as peut-être tort... Re Ta Gueule !), mais il me semble qu'en discutant avec eux, je découvre un peu de sagesse, c'est que l'âge confère un certain recul, et dans le domaine de l'amour, le recul est une chose nécessaire. Je suis fasciné par les vieux couples, les 12 ans d'âge, qui plaisantent, s'envoient des saloperies à la gueule et s'aiment aussi, j'adore entendre ceux qui savent, parce qu'avec la distance que les années octroient, il me semble que certaines questions, concernant le couple, le mec, la fidélité, la jalousie, s'estompent. C'est sans doute un trait du XXIème siècle, prenez la Merteuil ou Valmont, il savaient déjà tout à 22 ans (on oublie souvent à quel point ils étaient jeunes), nous, nous expérimentons assez souvent finalement, on se frotte, on se tâte, on se plante, on recommence, on se retire, on revient, on mégote, on brouillonne, on réfléchit, on ne réfléchit plus, et parfois, aussi, on s'enterre... L'âge fait peur, à juste titre : ça demande de considérables efforts de rester un beau mec avec les années, sans doute ce détail n'a-t-il guère d'importance aux yeux de certains (la beauté intérieure, toutes ces bêtises...), mais, aux yeux de la majorité : la beauté, synonyme de jeunesse, est un statut, non un privilège provisoire, et ils en jouent, laissant sur le bord du chemin les fatigués, les ridés, les rondouillards, les pathétiques, les vieilles, les fesses molles.
Le pédé aime la jeunesse et la beauté, personne ne peut lui jeter la pierre là-dessus, dans une époque où l'apparence, l'apparat, jouent un rôle si déterminant, à un âge où la solitude est plutôt assez mal vécue ; il devient difficile de trouver une place à mesure que les années s'entassent. Et dans le même temps, la vieillesse rend la solitude amie, on se surprend à mieux se connaître, à mieux s'apprécier, à, sans doute, moins être enclin aux compromis, ce qui est un gage de grande valeur lorsque la rencontre a lieu, car elle met en évidence un individu mûr, prêt, sans apprêts, sans images, simplement à l'écoute de lui-même et de l'autre. Prendre des années est difficile, mais apporte aussi un certain réconfort.
(Zut, revoilà la petite voix, qui me dit : mais toi, chéri, tu n'es pas encore vieux, ni encore sage, alors arrête tes conneries et profites-en, la vie ne repasse guère les plats...). Elle a raison cette conne ; se positionner assez naïvement en vieux sage n'apporte rien d'autre que des nuits peuplées de plaisirs solitaires. Il faut aussi arrêter la comédie, et mettre de côté toutes les jolies considérations sur l'âge ou le physique. L'alchimie du couple est complexe : des mecs pas beaux s'aiment, c'est scientifiquement démontré par l'académie, et il me semble même avoir déjà aperçu des minets style Bel-Ami Falcon déprimer parce qu'ils étaient seuls, la réalité du couple est sans doute ailleurs, et il faut sévèrement brouillonner pour s'en rendre compte.
Lorsque j'ai répondu aux copains "ce n'est plus de mon âge", sans doute y avait-il, bien apparente, une folle envie de comprendre ce que d'autres ont (peut-être) compris avant moi, et tout cela torture l'esprit plus qu'autre chose (je ne sais guère ne pas me prendre la tête, c'est autant un défaut qu'une qualité). Dans cette réponse, il y avait aussi une simple posture, une image, un jeu, une comédie, une vaine falsification de la réalité. Essayons de nous amuser sans trop penser aux conséquences, je découvre sans doute la Lune allez-vous dire, mais bizarrement, cette porte ouverte défoncée arrive à point nommé.
Bon vent !
"Je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, je veux qu'on s'amuse comme des fous, je veux qu'on rit, je veux qu'on danse, quand c'est qu'on me mettra dans le trou !"
Jacques Brel-Le Moribond

samedi 25 octobre 2008

Il est 16h17 !...

La timidité. Bon sang, pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ? C'est elle la coupable, c'est cette petite coquine qui nous empêche d'alpaguer le premier mec qui nous plaît, qui nous fait bafouiller, qui nous enjoint à ne pas tenter notre chance, si tant est que la relation sentimentale soit comparable à une vulgaire partie de bingo. Des mecs qu'on n'ose pas aborder, parce que nous sommes la victime, déjà, de l'image qu'on se fait d'eux : trop beau, trop intelligent, trop con, trop ceci, il n'est pas pour moi, et puis bon, ça va foirer, alors à quoi bon essayer ? ...
Nous avons tous ces anecdotes, ces moments où on n'a jamais osé, les événements étaient amenés sur un plateau d'argent, et, comme un plat inconnu, on n'a pas osé y goûter : suivre ce type dans la rue qui pourtant n'arrête pas de se retourner depuis qu'il nous a croisé, s'inviter chez ce voisin chez lequel on a malencontreusement sonné en confondant les étages, demander le numéro de téléphone à ce type croisé au bordel... On met tout cela sur le compte de la timidité, et elle nous bloque, nous heurte, nous joue de bien mauvais tours. Non, bien sûr, ces types, si on avait osé, n'auraient peut-être pas été le ferment d'histoires longues, mais sans essayer, comment le savoir ? Nous passons notre vie à lutter contre nos craintes, nos peurs, nos angoisses, notre mutisme, notre manque de confiance en soi...
Je me souviens, c'était au sport, ce type, sublime, qui n'arrêtait pas de me regarder, qui me souriait, qui me suivait ; et moi, avec mes "ce n'est pas possible", avec des mimiques d'être inaccessible et hautain, qui fait mine de montrer qu'il ne s'est pas rendu compte du petit manège... Combien d'histoires avortées ? Combien de bonnes conversations restées dans les lymbes ? Combien de fou-rire étouffés ? Combien de jours perdus à se poser mainte questions alors que là, à côté, des garçons abordables, il y en a pléthore, reste juste à les aborder...
Pour se rassurer, on se dit qu'en étant timide, on attendrit un peu. Pas sûr, un timide qui rencontre un autre timide ne vas pas se métamorphoser, il n'y a à mon avis que trois moments où cette connasse de timidité disparaît de notre vie : quand on a envie de baiser, quand on est un peu alcoolisé et quand on est amoureux. Parfois, les trois vont ensemble d'ailleurs, mais ne nous égarons pas. J'avais pensé, en voulant rédiger ce billet, essayer de comprendre ce que la timidité avait de physiologiquement positif : elle est certes animale, elle nous empêche de nous aventurer dans des mondes hostiles, elle nous enjoint à la prudence. Mais seulement, en 2008, où les rencontres sont si fugaces, les agendas si blindés de choses inutiles, les moments de conversation un peu enrichissantes se raréfient tant et plus, je me demande si on ne devrait pas tordre le cou une bonne fois pour toute à cette timidité. L'abattre ne nous nuirait pas, au pire, un râteau ou deux, et c'est tellement la vie que de redescendre de son pied d'estale, c'est tellement la vie aussi de réaliser avec stupéfaction que ce mec splendide, qui ne semble avoir aucun problème, était lui aussi tout aussi timide et réservé à votre égard... Pourquoi certaines pédales se travelotent-elles ? Pour casser cette réserve, pour briser la glace, pour être, non un personnage, mais finalement, aller chercher dans des sédimentations très personnelles et très enfouies ce qui est la véritable essence de notre être.
Travelotons-nous les esprits : osons. Milton Erickson, le fondateur de l'hypnothérapie, conseillait à ses patients atteints de timidité maladive, de faire une chose très simple : aborder un inconnu et lui donner, en souriant, une heure fantaisiste, d'abord une fois par mois, puis une fois par semaine, puis quotidiennement. On vous prendra pour un barjot, mais vous, vous savez ce que vous valez, et vous aurez osé. La timidité n'apporte rien de bon, exorcisons-là. Il est 16h17.....
Bon vent !
"Elle s'éloigna de Jeff sans lui laisser le temps de poser une seule question. il était prêt à lui en poser; mais elle était partie... Au match suivant, elle l'aperçut dans la foule, en train de parler avec ardeur à un autre garçon. Elle se faufila furtivement, assez près pour capter l'essentiel de la conversation, et puis elle s'eclipsa, et quand Jeff le quitta, elle retourna près de lui pour continuer la conversation. Sans présentations. Ils ont simplement évoqué ce problème, un point c'est tout. Au troisième match, Kirsti Erickson partit à la recherche de l'autre garçon et écouta la conversation ; lorsque Jeff arriva, l'autre garçon dit : "Salut Jeff, laisse moi te présenter... euh, et bien, nous ne sommes pas encore présentés..." "Je crois que c'est à toi de le faire", dit-elle à Jeff..."
Milton H Erickson. Ma voix t'accompagnera...

mercredi 22 octobre 2008

Les coeurs pétrifiés

Une question me taraude depuis quelques jours ; j'avais prévu de vous parler de la timidité et du physique, du dire "je t'aime", de l'infidélité, et aussi de raconter quelques anecdotes rigolotes, mais ce sera pour une autre fois, parce qu'une conjonction de conversations, de lectures et sans doute aussi mon propre petit état de petit moi, soulèvent quelques nouvelles interrogations ... Nous savons, c'est une évidence, que selon les âges, nous n'avons pas les mêmes attentes amoureuses : on n'aime pas à vingt ans comme à trente ou à quarante, voire plus. Un petit minet de 20 ans et tout gentil tout plein, attend des valises de "je t'aime" par jour, fait des cadeaux (et en attend), vers les quarante, c'est un peu différent : deux chiens, qui se reniflent, se jaugent, se sourient et sont heureux ensemble, mais qui n'hésitent pas à mordre le cas échéant...
Sans doute les années, la vie, une certaine maturité transforment nos attentes amoureuses. Difficile de généraliser, ce sont des constats que nous serons tous amenés à faire, et pour cause, des années de plus, nous en connaissons au moins une fois par an... J'entendais Benoîte Groult un soir, qui expliquait à quel point elle était contente d'être vieille et physiquement diminuée car depuis, elle n'avait plus à se préoccuper de l'amour, qui, selon elle, restait une histoire de jeunes et traduisaient des troubles, des questionnements, des errements qu'elle pense avoir résolus avec la sagesse et l'apaisement que confère la vieillesse. Certains moines tibétains, mais aussi de nombreux chrétiens, expliquent savamment que l'arrêt du plaisir charnel, la fin des questionnements sentimentaux, sont des buts à atteindre, et qu'avant cela, il faut expérimenter, errer, s'user un peu, se faire les dents. Une de mes copines, en couple avec une fille depuis dix ans, m'explique qu'à 60 ans passés, finalement, ce sont ses amis qui auront plus compté...
Après une déconvenue sentimentale, après la colère, le chagrin, la tristesse, la baise tout azimut, arrive ce que j'appelle le "coeur pétrifié", un peu comme si notre corps coupait toute envie d'amour, comme si, après un essai atomique, il fallait laisser le jardin reprendre tranquillement son souffle, il fallait laisser la terre le temps de se regénérer avant de cultiver à nouveau. Je choisis l'image atomique, parce que parfois, cette régénération est très longue ; et plus on vieillit, plus elle est longue (l'attente). Alors, comme on le disait avec un ami, on vit, on mange, on boit, on travaille, on baise, mais notre corps est comme mort, comme si tous les élans d'affection étaient orientés on ne sait où. C'est une période sans doute un peu angoissante, indiquant vraisemblablement qu'avant de nous occuper d'un autre, il faut certainement s'occuper de soi. La grande question est : combien de temps cela va durer ? Passés les trente ans, on est plus pépère, plus tranquille, on sort moins, on se replie peut-être plus facilement. Il me plaît de penser que tout cela tient peu de temps, une année tout au plus, et que c'est une réaction normale. On rencontre des mecs, mais ils nous plaisent sans plus, et comme on a pris un peu d'expérience, on se dit qu'on ne va peut-être pas essayer, ainsi va la vie... Parfois, il arrive, en boîte, au bordel, de voir tous ces types sans doute très beau et très bien (nous le sommes tous, je crois, même mes ex...) mais ils ne nous attirent pas. Le courant est coupé. Alors, on fait comme ils disent dans les bouquins, on se bouge le derrière, mais c'est peine perdu. Un de mes ex, qui a mon âge, me disait : "je n'ai plus envie de me mettre avec quelqu'un "pour essayer"" ; l'image est vraie, plus jeunes, comme on a moins d'expériences, on est sans doute moins frileux, moins difficile, et ensuite, on a, je pense, un peu peur. Personnellement, j'avoue que j'ai un peu de mal à me dire : je vais retenter le couple, mais bon, je me ferai encore plaquer dans trois ans, et avec le temps, se faire plaquer, c'est un tantinet lassant, je ne suis pas sûr qu'on s'en remette sans une certaine sagesse, voire une certaine ironie de soi, qui n'arrive qu'avec l'âge et les expériences...
Eh oui, le prince charmant n'existe pas, mais les mecs bien sont là, seulement, parfois dans la vie, on n'a pas besoin d'un mec bien, notre coeur hiberne, il n'en désire pas. Alors on attend, parce qu'on aime ça quand même : attendre le coup de fil, recevoir un mail, de promener le soir au bord de la Seine, dire des conneries très classes sur les mecs et s'engueuler avant de se réconcilier... Il faut juste s'amollir un peu, et ne pas craindre la douleur, qui, d'ailleurs, parfois n'arrive jamais !

Bon vent !

"Il existe peu de choses auxquelles les êtres humains s'acharnent davantage qu'au malheur. Si nous avions été mis sur la terre par un créateur malveillant dans le but exclusif de souffrir, nous aurions de bonnes raisons de nous féliciter de notre enthousiasme à entreprendre cette tâche. Les raisons d'être inconsolable abondent : la fragilité de notre corps, l'inconstance de l'amour, le manque de sincérité de la vie sociale, les compromis de l'amitié, l'effet anesthésiant de l'habitude. Face à des maux si persistants, nous pourrions tout naturellement nous attendre à ce qu'aucun événement ne soit attendu avec plus d'impatience que notre propre extinction."
Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie. 10/18.

dimanche 17 août 2008

Les folles des villes et les folles des champs

Sans entrer dans les détails, je rentre de vacances. Un lieu magique, un sanctuaire, dont je tairai le nom, parce que rien ni personne ne doivent venir le bousculer et le corrompre. Une semaine de bonheur, d'amitié, de sourires, de vie. De retour à Paris, les choses ne paraissent plus tout à fait comme avant, on regarde les arbres, la nature, le peu qu'il nous reste dans cette jolie capitale, d'un oeil neuf, plus respectueux, plus ouvert aux petits mécanismes mystérieux qui font que les choses se font, mais lentement. Là-bas, une abeille pouvait attendre trois jours après une averse, le temps que ses ailes sèchent et qu'elle puisse repartir butiner tranquillement (saisissez-vous la parabole ?). Ce matin, le temps était gris, j'ai incroyablement pris mon temps, j'ai rempoté quelques boutures, écouté ma Loreena Mac Kennit adorée (vous savez, celle qu'on n'entend qu'à Nature et Découverte), et je me suis promené dans mon quartier, les Buttes-Chaumont, le Canal de l'Ourcq, sans personne à l'horizon, simplement moi et un petit Paris partiellement dépeuplé et endormi.
Je vais sans doute découvrir la lune, mais dans ce pays magique, loin là-bas, au fond des bois, je n'ai jamais vu autant d'amour, autant de gens qui s'aimaient, des couples, des gens seuls, qui, tous, n'ont que ce mot et cet objectif en tête, et qui, comme l'abeille qui se sèche, comme le petit chêne qui sort du sable, comme les plantes qui livrent d'autres graines en prévision de l'année prochaine, savent attendre. Ces gens savent qu'après la pluie arrive le soleil, et que le soleil, quand il chauffe trop, finit par brûler et nous impose d'attendre la pluie, à nouveau. La nature a des cycles, et nous, parisiens têtes de chien, avons un autre rythme, un tout de suite, un maintenant, un il faut que ce soit fait, un il faut du résultat, un il faut que ça vienne, un il devrait rappeler là quand même. Dans le domaine amoureux, finalement, dans nos appartement minuscules, nos métros, nos vélos, nous vivons en complète promiscuité, avec une dose d'agressivité énorme (le retour à Montparnasse dans ce train bondé a achevé de me le prouver...), et, soucieux de notre mieux être, nous oublions, peut-être, que le temps du Monde est plus lent que le nôtre.
Peu de temps après ma rupture, je suis allé voir mon médecin de ville parce que j'avais repris la cigarette, elle me prescrit des patchs et me demande : "et à part ça, tout va bien ?", je lui ai répondu : "rien qui ne relève de la médecine", comme elle n'est pas idiote et qu'elle me connaît bien, elle me répondit : "ça, vous savez, Jérôme, c'est juste la vie, il n'y a pas de médicament..."
J'ai conscience de passer pour un flower-power un peu gnangnan mais je m'en branle la cacahouète : je vous prends sur Hocquenghem quand vous voulez :-) ; il me semble que nous cherchons sans doute un peu trop de résultats, un peu rapidement, et qu'on en oublie que rien, sur cette petite planète, ne se fait vite. Il faut du temps pour que les herbes poussent, il faut du temps pour que les gouttes s'évaporent, il faut du temps pour aimer...
Si j'ai un conseil à donner aux célibataires : plantez des choses, des graines, et regardez comme c'est long, la vie, parfois, et que c'est parce que c'est si long que c'est merveilleux... Rien ne se fait sans lenteur, l'amour, sans doute plus que le reste...

Bon vent !

Quelle est la pilule qui nous tiendra bien portants, contents et sereins ? Ni celle de mon ni celle de ton arrière grand-père, mais les remèdes universels, végétaux, botaniques de notre arrière grand-mère la Nature... Pour panacée, en guise d'une de ces fioles de charlatan contenant une mixture puisée à l'Achéron et la Mer Morte, qui sortent de ces longs wagons noirs à cloisons basses et à l'aspect de goélettes auxquels nous voyons parfois qu'on fait porter des bouteilles, permettez que je prenne une gorgée d'air matinal non coupée d'eau. L'air matinal ! Si les hommes ne veulent boire de cela à la source du jour, eh bien, alors, qu'on en mette, fût-ce en bouteille, et le vende en boutique, pour le profit de ceux qui ont perdu leur bulletin d'abonnement à l'heure du matin en ce monde." Henry David Thoreau
Walden, ou la vie dans les bois.

PS : à ceux de là-bas qui viendraient se perdre sur ces pages : rien d'autre que MERCI pour cette nouvelle porte qui s'ouvre...

mercredi 6 août 2008

Les Nouveaux Romantiques (Merci Karen !)

Bon, cinq points de moins sur votre brevet de pédale si vous n'avez pas saisi la référence...
Dans les petites annonces, ou même lors du premier rendez-vous, on affirme, souvent : "je suis assez romantique", ou, au contraire : "non, moi, les mecs romantiques, ça me gave."
Quelle image avons-nous du mec romantique ? Passionnément amoureux, épris de sensations fortes, plaçant le sexe dans son acception la plus sentimentale qui soit : le romantique ne baise pas, il fait l'amour. Le romantique, on se moque souvent de lui, ou au contraire, on l'envie. Romantique, nous ne sommes un peu tous, en début de relation, mais nous ne pouvons pas le demeurer longtemps, il s'agit d'une conception littéraire somme toute assez récente, qui n'a pas grand chose à voir avec le couple et sa pérennité... Explications.
Le romantisme remonte au XIXème siècle, et il nous vient d'Allemagne (le jeune Werther, à lire !) : l'amour absolu, l'étreinte, la passion, le corps, le détachement des choses communes pour accéder au paradis avec l'autre, notre moitié, à une forme d'amour proche de l'absolu, quasiment divin. Ophélie, chez Shakespeare, Werther, Adolphe chez Benjamin Constant, sont des héros romantiques. Ils sont jeunes, ils souffrent (le romantique doit souffrir pour accéder à l'absolu), et ne tardent guère à mourir.
Il y a en effet du chrétien dans le romantique, et ce n'est pas un hasard si des Vigny, des Chateaubriand ou des Lamartine ("ô temps, suspends ton vol"), ces auteurs chrétiens, sont aussi rangés parmi les romantiques.
La meilleure définition du romantique nous vient à mon avis de Madame de Staël (De la Littérature, II, 5) qui nous parle de "L'Incomplet de la Destinée" :

"Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée. Les esprits médiocres sont, en général, assez satisfaits de la vie commune ; ils arrondissent, pour ainsi dire, leur existence, et suppléent à ce qui peut leur manquer encore par les illusions de la vanité ; mais le sublime de l'esprit, des sentiments et des actions, doit son essor au besoin d'échapper aux bornes qui circonscrivent l'imagination."

Tout est dit dans cette simple phrase : le romantique ne peut se contenter de terre à terre, de quotidien ; selon lui, l'homme ne saurait créer que dans le sublime, au-delà du quotidien, sans quoi, sa vie serait vouée à demeurer morne et médiocre...
On devrait faire un procès à la de Staël, à cause d'elle, des tas de pédales pleines de bonnes intentions passent à côté de l'amour. Nous baignons, que nous le voulions ou non, dans ce magma culturel qui veut que l'histoire d'amour soit forcément sublime, presque divine, pratiquement détachée des choses terrestres. Alors, conformément à ce modèle, nous sommes démunis face à des choses très quotidiennes comme la lassitude, la routine, les habitudes, en gros, le "médiocre" aux yeux des romantiques...
N'oubliez pas : le héros romantique ne survit jamais dans la littérature, il est constamment insatisfait, et passe en général à côté de son destin. Je me demande si nous, surtout nous les pédés, nous n'avons pas dans nos gênes et notre éducation un conditionnement qui fausserait quelque peu notre image du couple... Bon, surtout surtout, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, je ne généralise pas, mais chez beaucoup de jeunes, et de moins jeunes, on se paralyse un peu rapidement au nom d'une idée de l'amour qui n'est finalement qu'un petit délire littéraire...
Je laisse la parole à Chateaubriand, qui conclura mieux que moi (Les Martyrs, Génie du christianisme) :

"Cymodocée commençait à sentir une vivre frayeur, qu'elle n'osait toutefois laisser paraître. Son étonnement n'eut plus de bornes lorsqu'elle vit son guide s'incliner devant un esclave délaissé qu'ils trouvèrent au bord d'un chemin, l'appeler son frère, et lui donner son manteau pour couvrir sa nudité.
-Etranger, dit la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que ce esclave était quelque dieu caché sous la figure d'un mendiant, pour éprouver le coeur des mortels ?
-Non, répondit Eudore, j'ai cru que c'était un homme.''"


Soyons tous des Eudore dans nos rencontres... ! Bon vent !

mardi 22 juillet 2008

Dieu, j'aime ce Monde !

Eté oblige, nous devons sourire ! Passons donc la crème solaire sur notre cervelle (parfois trop) en ébullition, épilons nous les fesses de la mélancolie, et sourions à la vie, car quelques anecdotes, quelques pétillements dans le regard, vont achever de vous montrer cette chance unique que vous avez tous, ce trésor que vous détenez : celui d'être une pédale, et donc, ce bonheur ultime que nous portons en chacun de nous... !

Tout a commencé il y a quelques années, dans un restaurant de la rue des Lombards qui aujourd'hui n'existe plus. J'étais avec quelques amis du Piano Zinc (qui aujourd'hui n'existe plus, non plus... Purée...) et nous mangions. Vous savez, ces menus si pédales : langoustines sur duvet de ciboulette ciselée, filet mignon à la sauce youpala et son coulis de pêches de vigne du Languedoc, et pour finir, dessert en farandoles avec la bise du chef... Je n'ai plus trop de mémoire, mais c'était dans ce goût-là... J'avais 22, 23, un minot. Et j'étais avec des folles intégrales, celles que j'aime et auxquelles je finirai peut-être par ressembler, un jour : les drôles, les cassantes, les cyniques, mais les au grand coeur.
Brusquement, la musique de fond a changé. D'une techno merdique, on a entendu quelques notes bien familières : "Il venait d'avoir 18 ans, il était beau comme un enfant..." Et là, on entendit, dans toute cette cave voûtée qui dégustait un fin sorbet abricot-basilic sur velouté de framboises marocaines : FORT COMME UN HOOOOMMMMMMMMMEEEEEEEEEEEEEEEEUUUUHHHHHHH !!!!!!!!
Toutes, oui, toutes, les bears, les poilues, les crevettes, les TBM, les TTBM, elles ont chanté et repris le couplet de sainte Yolanda... Là, un de mes potes s'exclame : "Dieu, j'aime ce monde !"
Tout est dans cette phrase, et voici le récit d'une folle journée, qui montre que ce monde, justement, n'est pas prêt de crever...

Midi : un plan cul, hétéro refoulé. Super canon, plein de gentillesse, le feu au derrière, quand même. Il me demande si j'ai un copain (après éjaculation, je précise...)
Après-Midi : Balade avec un vieil ami, un qui sait, un qui a vu, connu, un qui donne les bons conseils. On se ressource, on écoute l'eau couler, les oiseaux qui chantent, on mate les mecs torse nu, on fait des commentaires. C'est l'amitié, l'expérience. C'est juste bien.
Je rentre à Châtelet, croise un contact internet. Discussion flamboyante. On refait le monde, parlons d'amour, de mecs, des ex, de la vie. De cette putain de vie qui continue malgré les petits découragements qui ne sont rien d'autre que la vie, finalement...
Près du BHV, je croise un vieux pote, pas vu depuis 10 ans.
Lui : Purée, t'as pas changé !
Moi : Menteuse ! Tu deviens quoi ?
Lui : Je suis prof
Moi : Bienvenue au club ! Et sinon, les amours ??
Lui : Je viens de larguer mon mec...
Moi : Paix à son âme. C'était mérité au moins ?
Lui : Oui, on n'avais plus rien à se dire, je dois l'oublier.
Moi : Donc, maintenant, tu le détestes.
Lui : Effectivement.
Moi : C'est normal, tu es tout à fait normal.
Lui : J'ai recraqué y'a pas longtemps
Moi : Ah oué ?... Et Pourquoi ?
Lui : Après notre séparation, il a pris un chien (il ajoute : bonjour Monsieur Freud...), et la bête est morte trois semaines après d'une crise cardiaque. Il était en larmes, je l'ai consolé.
NB : Je jure que c'est vrai
Moi : Laisse-le crever, il ne te méritait pas.
Lui : Tu as raison, tu as msn ?
Moi : Oui (je lui donne).
Lui : Cool, on va pouvoir parler, en plus j'ai une cam...

Et ce n'est pas fini, tandis que je me dis qu'il faudrait que je m'achète une cam mais que quand même, ça fait un peu début de la fin... Atterrissage au bistrot. Le serveur me demande mon téléphone, après quand même deux semaines d'intenses oeillades. Nous parlons de choses et d'autres, parce que bon, dans ces cas-là, on ne sait pas parler de quoi que ce soit d'autres que de choses sans intérêts.... Il m'a quand même dit que j'étais démodé, parce que je ne connaissais pas je ne sais plus qui, Nathalie Imburgéra, un nom comme ça... C'est donc aujourd'hui 22 juillet 2008 qu'un barman me dit que je suis démodé, dans la vie d'une tapette, c'est notable..
(barman qui je crois me drague, mais je ne suis pas sûr : demander un numéro de téléphone, de mon temps, c'était draguer, mais en 2008 ??).


Yolanda siffle dans mes oreilles, elle me sourit, elle irradie. Elle était avec moi aujourd'hui... Elle est très fière de son boulot, apparemment...

Bilan : dans cette journée : le sexe, l'attention, l'amitié, l'expérience, l'humour, l'autodérision, l'intelligence, l'échange, la mauvaise foi, le cynisme, la séduction, l'espoir.... La vie en somme !!!
N'oubliez jamais pourquoi vous êtes une pédale !!!

Bon vent !

"Le bonheur c'est le jour qui me réveille C'est le ciel sur les arbres que je vois C'est laisser tous mes rêves de la veille Pour ce que tu m'apporteras"
Dalida...

Dalida



Je reprends le micro parce qu'on me souffle dans l'oreillette que Trouver Un Mec en 10 leçons est numéro 1 des ventes sur Adventice. Au nom de tous les deux (P & J) : Merci Merci Merci !

mercredi 9 juillet 2008

Parlons cul...ture

Longtemps, la culture générale, ou plutôt son absence, m'a complexé. Les dîners en ville où l'on n'a rien à dire ou penser (croit-on), les discussions alambiquées sur la nouvelle télévision à écran plat, les moments parfois un peu pénibles où chacun y va de sa référence, son film, sa lecture du moment. Je n'aime guère les pontifiants, ceux qui savent et qui s'en vantent. Vous savez, ces types qui ont tout lu sur Wagner ou la chanson réaliste et qui ne manquent pas de vous placer la référence inconnue, qui n'est pas destinée à être partagée, mais qui sert juste de balise indiquant à l'aimable auditoire : "tu vois, moi je sais" en sous-entendant, "et toi, tu ne sais pas, alors ferme-la".
Très souvent, et je pense que c'est assez courant chez les pédales (qui aiment bien parler d'elles-mêmes, tout de même, en témoigne le foisonnement des sites, des blogs, des pages personnelles, des portails, des facebooks, des sites de convivialité), un jeu peut-être un peu pernicieux se met en place : on parle, on assène, on postule, on prouve, on agite le petit cocotier de nos références littéraires et culturelles dans l'espoir qu'en tombera l'argument définitif, claquant et sec, permettant de poser définitivement sa petite personnalité.

Je ne généralise pas, mais des comme ça, nous en connaissons tous. Le savoir devrait être une générosité. Si j'ai une pomme, que tu as une pomme, nous les échangeons, et chacun d'entre nous reste avec une pomme ; mais si j'ai une idée, et que tu as une idée, en les échangeant, chacun d'entre nous repart avec deux idées. Là est toute la différence.
J'ai longtemps nourri le complexe de ne pas être cultivé, et très souvent, ce complexe a engendré de curieux rapports amoureux (raison d'être de ce billet). Vous rencontrez un mec pour la première fois, la conversation finit vite par dériver vers des sujets un peu extérieurs : sorti du nom, du boulot, de l'âge, du "tu viens souvent ici", il faut meubler un peu la conversation. A titre personnel (désolé, je parle beaucoup de moi ici, mais c'est pour la bonne cause), je n'aime pas les blancs dans la conversation, il faut les remplir, vite et bien, ce qui est, j'en conviens, une erreur. Les gens qui savent se taire et écouter ont souvent plus de choses à partager, et surtout, ils gardent une part de mystère, une générosité de l'autre. Evidemment, si les deux se taisent, c'est difficile. Je suis de ceux que le silence angoisse terriblement lorsque je ne suis pas seul.
Dans ces cas-là, il faut parler. J'ai pleinement conscience que cette assertion est le produit d'une personnalité qui n'est guère aboutie dans ce domaine, aussi, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne... :)
J'étais sur le chat récemment et un garçon de 24 ans me contacte. Nous parlons de choses et d'autres et je fus frappé par sa violence et sa résolution. "J'ai une Mégane mais je veux une alpha-roméo", "mon studio ne me plaît pas, il me faut un duplex", je lui demande s'il vit encore chez ses parents (ce qui ne me semble pas complètement fantaisiste dans le contexte économique actuel) et il me répond : "non mais ça ne va pas, je ne suis pas un looser..." La conversation ne s'est pas éternisée, mais une réflexion est venue...
Je me demande si en lisant un peu plus, ce garçon n'acquerrait pas un regard un peu plus ouvert, si, en regardant vivre, hésiter, se tromper, d'autres personnages, il n'assouplirait pas un petit peu sa vision des choses, et des mecs. Si ça se trouve, il est passé à côté de quelqu'un de bien parce que ce type n'avait ni belle bagnole, ni appartement et qu'il vivait chez ses parents... Dans les livres, dans la littérature, il y a des exemples, des situations, des réflexions qui nourrissent autant que dans la vie. Je ne vais rien étaler, mais je sais que j'ai appris beaucoup de choses en lisant Proust, par exemple : le désordre amoureux, la quête de soi, l'envie de s'accomplir, les petits travers de l'humain. Je dis Proust, et je sens qu'on va se foutre de ma gueule, parce qu'il a une sale réputation. En fait, il ne s'agit pas ici d'asséner de manière professorale la sentence : "lis, tu seras moins con", mais simplement d'inviter au partage. C'est une idée en l'air, mais je pense que nous autres, pédales, dans le rapport amoureux redécouvrons assez souvent la lune : "il est mytho, je ne sais pas s'il est sincère, je me demande s'il m'aime toujours". Ces questions sont légitimes, et elles intéressent les deux personnes, elles leur sont propres. Ce qui est vrai, c'est que parfois, nous nourrissons de fausses illusions, qui peuvent devenir de la rancoeur, alors qu'il serait plus simple de feuilleter quelques pages pour nous rendre compte que Sagan, Laclos, Flaubert, Maupassant ont déjà décrit des sentiments que nous nous pensons inédits...
Je ne voudrais pas passer pour élitiste en écrivant cela, quand j'étais plus jeune, j'étais persuadé que je ne pourrais pas vivre avec un mec qui ne soit pas cultivé. C'est de la foutaise, à certains, l'expérience de l'existence apporte ce que d'autres trouvent dans la littérature ou dans les séries américaines (qui sont quand même bien fichues quant à la description du rapport amoureux). Je pense sincèrement que ça peut aider un peu...
La semaine dernière, dans un bar du Marais, à côté d'une célèbre librairie, je parle avec un garçon. Trop jeune, trop beau, je reste persuadé qu'il a juste envie de parler. Il me dit habiter à Télégraphe, comme je ne sais jamais quoi dire dans ces contextes si particuliers, à mi-chemin entre la conversation, le discours galant et la conquête amoureuse, je lui sors : "tu sais que Télégraphe, c'est le point culminant de Paris", et je lui explique ce qu'était un télégraphe. Il m'a souri, gentiment, et m'a répondu simplement : "merci, je ne savais pas", et on a papoté tranquillement. Il n'a pas eu honte, il a appris, et moi, m'a appris des choses que j'ignorais sur la télévision espagnole. Encore l'image de la pomme et de l'idée. Maintenant, on se salue, simplement, et amicalement...
Nous perdons parfois la simplicité de dire "je ne sais pas", moi, ça me vient seulement depuis peu, je me suis rendu compte à quel point c'était plus riche que de faire semblant de savoir, ou même de sortir le mince vernis sur un sujet que nous pensons maîtriser.
Dire "je ne sais pas", c'est une force du couple qui fonctionne. Celui qui ignore a des choses à recevoir, et celui qui sait à des choses à donner. Les deux gardent donc leur part de mystère, qui fait avancer la machine. D'autant que les rôles ne sont pas définis : tour à tour, l'ignorant se fait savant et le savant ignorant...

Aussi, quand vous le rencontrerez, ne dites pas oui, ne dites pas non, mais écoutez, simplement, et demandez de répéter, de clarifier. A votre tour, clarifiez. C'est sur ce petit terreau de connaissances déjà partagées, quelques minutes après le premier regard, que naîtra votre histoire...

Bon vent !

"J'ai refermé le codex en marquant l'endroit avec mon doigt, je crois. Le visage enfin apaisé, je me suis confié à Alypius. Mais lui-même m'a confié ce qui se passait en lui, et que j'ignorais... Je lui montre alors le passage et son attention se porte sur la suite... Alypius s'y reconnut... Il m'a rejoint sans troubles, sans hésitations"
Augustin d'Hippone, les Confessions, livre VIII

Je vous raconterai la teneur des relations entre Augustin et Alypius, si vous voulez. Ce qui est beau dans cet extrait, c'est le partage d'abord, mais aussi une part d'inconnu qui demeure. Ce que l'un voit n'est pas forcément ce que l'autre voit. Ainsi naît l'échange, voire l'amour...

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