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jeudi 18 juin 2009

Le puits de solitude (billet joyeux)

Encore un livre que je n'ai pas lu. Un couple d'amies m'en avait parlé, et paraît-il que ça cartonne chez la Lesbienne trendy en ce moment. L'idée du roman est simple : une fille naît tandis qu'on attendait un fils. Elle grandit, se sent différente mais ne sait mettre de nom là-dessus, et elle s'enfonce dans "le puits" : elle est seule, elle vit sa solitude en pensant être unique. Alors, dans cette Angleterre du début du siècle, elle casse, brise, dévergonde, provoque, patine... Puis, brusquement, la révélation : "je suis seule, et alors, le monde me prendra telle que je suis" ; elle ne se compromet plus. Mon amie était scotchée, ce livre lui fut apparemment thérapeutique.
Cette petite anecdote, après un silence glamour et people (qui au passage a fait exploser la fréquentation de ce site) pour signifier que si j'ai moins envie de parler du célibat, c'est simplement parce que je me sens de moins en moins célibataire. Non, personne en vue, pas de polichinelle dans le tiroir. Un simple état d'esprit, l'idée selon laquelle pour rencontrer quelqu'un, il faille être soi, prend enfin de la substance. Ce que nous sommes est unique, important, fantastique, et il est probable que nous soyons de pauvres et piètres explorateurs de cette géographie surprenante, qui évolue, se meut mois après mois, année après année. Le puits de solitude raconte aussi cela : cette femme est heureuse lorsqu'elle se transforme en bulldozer, se moquant du qu'en dira-t-on ; étant, simplement, et se rendant quitte de ses erreurs, échecs et grandeurs passés.
On entend toujours cette petite sonate : "sois en phase avec toi-même", l'injonction est aisée, la réponse est, on l'a déjà évoqué, difficile. Sans doute cherche-t-on à rester dans le puits : ne pas déranger, se morfondre, car la tristesse construit aussi finalement, rester timide... Puis, brusquement, quelque chose éclot, il faut un détonateur, un petit pas vers d'autres horizons, de mon point de vue, ce fut l'arrêt du tabac, mais ce peut être aussi chercher à évoluer professionnellement, rentrer dans une association, choisir un lieu jusqu'alors inconnu, partir seul à l'aventure pour une week-end. Ce qui est nécessaire, pour se rapprocher de soi, c'est créer une situation qui nous oblige à penser : "on verra bien". Cette petite phrase est en effet une prémisse amoureuse, lorsqu'on rencontre un mec, c'est un peu elle qui va se mettre à résonner. Alors, entraînez-vous, avec des choses simples, à la vivre au préalable. Le premier pas permet d'entamer un marathon...
Bon vent !
"Dès qu'il commença à se moquer d'elle, elle se sentit rassurée. En outre, elle avait su, dès son entrée dans la pièce, que le miracle s'était produit : elle était nimbée de son halo doré. Parfois il était là, parfois non. Elle ne savait jamais pourquoi il disparaissait, ni même si il était là, avant d'entrer dans une pièce, mais alors elle le savait tout de suite à la façon dont un homme ou un autre la regardait."
Virginia Woolf-Vers le Phare.
"''Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent leur libre essor,
Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes''."

Charles Baudelaire-Elévation.

jeudi 28 mai 2009

Susan, For Ever !

Je n'ai pas la télévision mais cette chose-là m'intriguait. Dieu, quel monstre. Mal attifée, mal coiffée, vieille, sujette aux moqueries, aux brocards, à l'ignorance, aux petits sourires en coin. La vieille bonne copine un peu greluche, limite humaine, tellement différente, tellement d'ailleurs. Elle arrive, sans doute sait-elle qu'elle a du talent, mais elle seule, pour l'instant, le sait. Tout le monde se moque, rit en coin, se regarde, complice, de ces complicités coupables qui rapprochent les médiocres. Elle parle, sourit, mi-gênée, mi-arrogante, parce qu'elle sait. Elle sait ce qu'elle vaut, elle sait qu'elle est immense et que dans quelques minutes, elle sera simplement impériale. Se présente, avec candeur, décline son âge, son identité, son émotion aussi, mais l'émotion d'une laide, la regarde-t-on ? Et puis, la musique démarre, tout le monde rit, attend goulument le moment de jouissance, ce moment malfaisant où chacun pourra devenir goguenard à bas prix. Tout cela, elle le sait, et puis, elle ouvre la bouche...
Alors, la beauté fait irruption. En quelques accords, elle abat tous les préjugés, elle renvoie dans ses quartiers toute la petitesse de la classe belle et triomphante. Elle chante, et tout le monde pleure, la regarde différemment. Chacun sent que se réveillent des émotions, des souvenirs, des joies, des tristesses, cette voix, cette voix seule, entre chez nous, en nous, pour nous. Et Brusquement, nos petits égoïsmes, nos petites névroses, nos petites saillies deviennent ridicules et pathétiques face à ce vent qui emporte tout et réjouit, simplement, avec sourire, avec candeur, avec aussi, une estime de soi que nous pouvons tous lui envier.
J'y vois une fable fabuleuse. Regardez cette vidéo, prenez le temps, peut-être pleurerez-vous, à votre tour. La beauté, quelle chose curieuse tout de même, cette femme est d'une si belle laideur. Merci Susan, merci et sois heureuse ! Je connais pas mal de pédales qui vont te remercier...

http://www.youtube.com/watch?v=tyrx...

"Le nouveau est le plus beau, si jeune et si gracieux. " Les vieux cygnes s’inclinaient devant lui. Il était tout confus, notre petit canard, et cachait sa tête sous l’aile, il ne savait lui-même pourquoi. Il était trop heureux, pas du tout orgueilleux pourtant, car un grand cœur ne connaît pas l’orgueil. Il pensait combien il avait été pourchassé et haï alors qu’il était le même qu’aujourd’hui où on le déclarait le plus beau de tous ! Les lilas embaumaient dans la verdure, le chaud soleil étincelait. Alors il gonfla ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son cœur comblé il cria : "Aurais-je pu rêver semblable félicité quand je n’étais que le vilain petit canard !"
Hans Christian Andersen-Le Vilain Petit Canard.

"And still I dream he'll come to me

That we will live the years together

But there are dreams that cannot be

And there are storms we cannot weather

I had a dream my life would be

So different from this hell I'm living

So different now from what it seemed

Now life has killed the dream I dreamed."

mercredi 27 mai 2009

Soulagement

Je me souviens. C'était il y a environ trois ans, une conversation au téléphone. Ce fut très simple. Je me souviens, je sortais d'un film que j'avais trouvé mauvais, que j'avais quitté à mi-chemin. Ce film (La Môme), je le revis depuis, chez des amis, il ne fut pas si mal. Je me suis évadé du MK2, j'avais besoin de trouver un interlocuteur, et je n'avais personne. Alors, je t'ai téléphoné. C'était la première fois depuis le fameux mail... Machinalement, ton numéro s'est naturellement composé : formidable, cette technologie nouvelle, qui brise d'une part, et rapproche de l'autre. Tu décrochas, aimable, sans doute, même, souriant. La conversation dura peu de temps, mais il est une phrase qui depuis, me hante : "je suis soulagé". Je vais être franc, c'est moi qui ai introduit le thème : "Alors, soulagé ?", et ce "oui", à peine murmuré, résonne encore.
Soulagement.
C'est donc ce que tu exprimas. Je le l'ai pas un seul moment envisagé. Je me doutais que tout n'allait pas si bien à ton regard. J'avais bien perçu quelques défaillances, mais pas une seule seconde j'ai pu envisager qu'elle fussent de ma plus stricte responsabilité. Tu me l'accordas d'ailleurs, quelques temps après : nous étions deux ; après tout, c'était d'une histoire dont il était question, pas d'un règlement de compte. Cette histoire, il aura fallu pourtant la "régler", et tu me fis comprendre que les responsabilités étaient partagées. Pourtant, tu as employé ce terme : "soulagé". Il a fait mal. On soulage la douleur. En ai-je été une ? On soulage d'un fardeau. Fut-ce à ce point ? Il me semble que non.
Soulagé, pourtant... Les fins d'histoire sont rarement paisibles, c'est un fait. Je l'admets. En tous les cas, elles ont cette fâcheuse tendance à littéralement anéantir ce qui a pu être. Disons, pour rester modeste, avoir été... Pourtant, tu le sais, sans doute, l'espérè-je en tout cas, j'ai fait en sorte de... J'ai fait de mon mieux. Je t'avais rencontré, je me suis lié, contre mon gré, c'est un fait, je me suis habitué, nous avons cohabité et je maintiens que ce ne fut pas si mal. Nous avons même été un couple, c'est dire... Tu as été soulagé, et pourtant, je le sais, nous ne fûmes l'un pour l'autre simplement ni fardeau, ni douleur. Les écrivains d'aujourd'hui appellent cela de la lassitude, quel mot de merde... Il ne veut rien dire, et pourtant, il en dit tant.
Soulagement... Ce nom commun fait mal. Je n'ai pas pensé une seule seconde de ma vie qu'être hors de portée de quelqu'un eût pu lui faire du bien, moi ne me suis jamais vraiment jugé malfaisant. Voilà où mène parfois l'amour... Et pourtant, ce fut l'amour, non ?
Tout cela est décidément bien compliqué. Les esprits étriqués diront que nous n'avions pas été faits l'un pour l'autre, pourtant, ce fut le cas. Paradoxes, paradoxes, encore et encore. De cette complexité naissent des royaumes, et à admirer ce paysage, je suis, à mon tour, soulagé...

Bon vent !
"Personne n'allume une lampe pour la mettre dans un lieu caché ou sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière." Luc 11-33.
rocky
piaf

mardi 19 mai 2009

Le célibataire, la psy et les mecs

La chose célibataire aurait un mérite entre mille disent les penseurs positifs de l'hypermarché en face : renouer avec soi-même, prendre son rythme, se réapproprier sa propre vie pour, le jour où les batteries seront à nouveau disponibles et rechargées, rencontrer l'extase amoureuse avec une autre pile électrique elle aussi gonflée à bloc pour l'occasion. Les mots passe-partout, les phrases toutes faites sont légion et font leur joli petit dégât : "donne-toi du temps", "montre-toi disponible", "apprends à vivre pour toi", et toutes ces petites sentences sorties de l'horoscope de Métro qu'on veut nous asséner comme des principes de vie inextinguibles sans le moins du monde nous livrer une once de mode d'emploi. Ma préférée dans ce genre de belle petite saloperie, c'est la trop fameuse "sois toi-même".
Déjà, mon petit doigt me dit que même le moine chartreux retiré depuis les deux tiers de sa vie dans son monastère n'y est jamais arrivé. Platon a écrit de magnifiques pages là-dessus et il explique très simplement qu'être soi-même n'existe pas, que c'est uniquement par le regard de l'autre, c'est-à-dire le regard de celui qui reconnaît nos vices, nos vertus, nos qualités diverses, que nous sommes à même de forger une personnalité. Je cède la parole à Protagoras : "Si quelqu'un prétend exceller sur la flûte ou en tout autre art, alors qu'il ne s'y entend pas, on le raille, on le rebute et ses proches viennent le chapitrer sur sa folie ; mais en ce qui concerne la justice et les autres vertus politiques, si on connaît quelqu'un pour un homme injuste, et si, témoignant contre lui-même, il avoue la vérité devant le public, cette confession de la vérité qui passait tout à l'heure pour sagesse passe ici pour folie..." (Protagoras 322d-XII).
Que dit-il ? Simplement que le mec qui est lui-même en jouant mal du pipeau est perçu comme un mauvais joueur de pipeau, que l'homme injuste qui affirme lui-même l'être (injuste) sera pris pour un sot et un jean-foutre, quand bien même son honnêteté reflèterait pourtant le contraire... Les deux zozos ont pourtant bel et bien été eux-mêmes, mais ont-ils pour autant progressé ? Celui qui jouait comme un pied en est toujours au même stade, le type qui a une réputation, même en changeant, a du mal à se faire accepter... Lisez ce que rétorque Socrate à Protagoras pour le bouquet final, ce qui nous suffira, pour l'instant, c'est simplement qu'être soi-même est : d'une, très difficile, de deux, ce n'est aucunement un gage de réussite de sa propre existence. Et toc ! Disait Bouvard, sophiste patenté auquel je vais ressembler pour quelques paragraphes encore...
Retenons donc : être soi-même est une vaste arnaque. Moi, je dois bien avoir sept ou huit moi-mêmes qui coexistent amoureusement : au boulot, dans ma famille, avec mes potes, avec mes mecs, avec mes ex, avec des inconnus, sur internet, avec ma boulangère, dans mon bistrot... Je ne confonds pas convenance, familiarité et "être soi-même", du tout ; simplement, il m'arrive de préférer le Jérôme du boulot qui dit oui ou merde à celui d'avec feu son mec qui se dit "ah oui, mais si je lui dis oui, gna gna gna, et si je lui dis merde en revanche, gna gna gni..." et du coup, on ne dit rien. Et ben "ne rien dire", c'est aussi être soi même. Et re-toc !
Après, et c'est là que le bât blesse, ne rien dire, même en étant soi-même, ça finit par être pénible. Retenons ce que Protagoras affirme : comme le joueur de flûte, je joue comme une bouse et je me fais plaisir, mais en face on me raille et on se détourne de moi. Dans la vie des mecs c'est : "je concède, je me tais, ça tient, c'est équilibré et puis un jour, zhoufff, il s'est barré le sale animal qui voulait que je sois moi-même, que je dise oui ou merde, et patati et patalère..." (quand je dis Je, c'est un concept, vous vous doutez bien que j'ai trouvé depuis bien longtemps le secret de la sagesse éternelle et de la félicité amoureuse suprême...)

Arrive le moment fatal où il faut quand même qu'on retrouve un petit peu d'équilibre : qu'est-ce que je veux vraiment ? qu'est-ce que j'attends exactement d'un mec ? Et là, les copines, les blogs, les conseils, tout ça, c'est bien gentil, mais rien ne vaut la bonne vieille psychothérapie de chez mémère... Heureux l'homme qui n'en n'a jamais eu besoin... Tous mes ex étaient dans ce cas (des modèles d'équilibre, de force de l'esprit et des personnalités puissantes et rationnelles), moi, j'en ai usé un par mec (deux pour le dernier, un pendant, une après. M'aura coûté cher, la vache...).
La psy, elle est cool, parce qu'elle prononce trois phrases en une heure, empoche soixante euros et ces putains de phrases ont le don de vous tournebouler l'esprit entre deux séances. La dernière en date était "Soyez clément avec vous-même". Vous riez. Vous avez raison, ça ne vaut guère mieux que les âneries brocardées quelques kilomètres plus haut (oui, mes billets sont trop longs, je fais ce que je veux, vous n'êtes pas obligés de tout lire non plus...). Mais la relation avec la dame, ce que Lacan nommait la "neutralité bienveillante", cet oxymore qui n'existe pas avec les amis, avec la famille, avec l'horoscope de Métro, cette petite chose-là m'a incroyablement aidé. Je vous la souffle à l'oreille, n'étant pourtant ni neutre, ni bienveillant... En tous les cas, pour ceux qui sont au plus bas, un petit sacrifice hebdomadaire vaut sans doute mieux que des soirées entières de déprime. C'était là que je voulais venir.
Bon vent !
"Il faut déclarer sans détour la vanité parfaite d'un ascétisme qui n'a d'autre idéal que le perfectionnement du "moi", de cet ascétisme que l'on pourrait appeler "égocentrique". Les résultats qu'il donne sont bien maigres, et bien décevants les fruits que l'on en tire : qui n'a semé que selon l'homme ne récoltera que de l'humain." Un Chartreux-Amour et Silence.

dimanche 3 mai 2009

Le téléphone

La rencontre, les oeillades, les petits regards derrière l'épaule pour voir si... Tout cela se conclut, dans le meilleur des cas, par un échange, en bonne et due forme, d'un numéro de téléphone. Celui-ci commencera plus fréquemment par 06, parfois 01, si c'est autre chose, laissez tomber, il est en vacances (désolé pour ce billet encore effroyablement parisien). Parfois, souvent de la part de touristes, ou alors du mec qui n'a guère envie de vous revoir mais qui n'ose pas le dire en face, vous recevrez une adresse mail, ou msn, mais sans vouloir trop m'avancer, vous concèderez vous-mêmes que c'est très mauvais signe.
Lorsqu'on porte un peu d'attention à celui qui semble en porter à votre égard, la gestion du téléphone peut s'avérer pénible. Notre pire ennemi étant la boîte vocale, qui, à la quatrième reprise, donne légitimement l'envie de faire valdinguer la petite chose moderne et pénible dans le premier parpaing venu. Il y a des signes qui sont évidents et je m'étonne souvent de constater que des gens déjà plus qu'expérimentés se laissent prendre dans le piège grossier.
S'il ne rappelle pas tout de suite, pas de panique ; il fait comme vous, il attend que vous rappeliez le premier. Ce petit jeu, vous en conviendrez, peut durer longtemps. Donnez-vous deux à trois jours, et pendant ce temps-là, voyez si vous êtes vraiment disponible (je ne parle pas de cul, dans ce cas-là, c'est immédiat et rapide). Je veux dire, un mec a votre tél, vous avez le sien, vous n'avez pas baisé encore, ou alors une fois seulement mais vous aimeriez vous revoir, il y a donc autre chose qui se trame, isn't it ? Dans ce cas, il faut préparer un peu...
Certes, vous n'êtes pas encore amoureux, mais quelques ouvertures nouvelles apparaissent dans votre quotidien, il faut en tous les cas qu'elles soient nettes et dénuées d'ambiguïtés. Pendant les deux jours où vous n'avez pas de nouvelles, sans vous faire de film, rangez votre appart un minimum (mais gardez votre petit bordel à vous, les appart trop rangés ont le don de stresser : la pire plaie, ceux qui trient leurs CD ou qui rangent leurs chaussons dans une boîte à chaussons), préparez une brosse à dents supplémentaire (au cas où), un rasoir neuf de plus, achetez les petites bricoles que vous aimeriez avoir depuis longtemps sans vous être donné le temps d'y consacrer du temps en allant faire un tour au BHV ou je ne sais où... Tout ce petit cérémoniel est simplement destiné à vous aider, à vous permettre de vérifier si vous êtes prêts ou non à commencer une histoire. Si c'est fastidieux, la brosse à dent, votre disponibilité, tout ça, je pense que ce n'est pas encore prêt... Il ne s'agit pas de le préparer, mais de vous préparer, c'est très différent. Mettre à profit une courte attente permet de pointer ses envies, exigences et désirs...
Au bout de deux jours, rappelez ! Pas de textos, c'est crétin et ça fait tourner autour du pot. Rappelez et vous verrez. La boîte vocale ? attendez une demi-heure, ou laissez tomber. Le mec qui veut vous rappeler parce qu'il y tient trouve du temps en 30 minutes, s'il rappelle seulement le lendemain ou deux jours après, c'est mauvais signe, après, je peux me tromper... Quoique.
Bon, si vous voulez partager vos expériences en la matière, ce blog est là pour ça !
Bon vent !
Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres gens à principe ! Quelquefois un brouillon d'Amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports ; c'est une fièvre qui, comme l'autre, a ses frissons et son ardeur, et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement : L'arrivée, le maintien, le ton, le discours, je savais tout dès la veille. Choderlos de Laclos-Les Liaisons Dangereuses
La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont. Lettre LXXXV

dimanche 26 avril 2009

Une voix s'endort

Ce blog a deux histoires. Une première période, à quatre mains, un projet commun, un besoin d'échanger, sans doute aussi un projet à porter à deux. Le temps a passé. Un autre moment a suivi, plus personnel, plus apaisé aussi, plus célibataire, c'est clair. Certains lecteurs ont dû s'en rendre compte. Ces pages n'ont habituellement pas la vocation, ou l'ambition, de commenter l'actualité. Il est cependant une voix qui me manquera, parce que, si dérisoire cet événement soit-il en apparence, cette voix a beaucoup inspiré et inspire votre serviteur.
Ce blog est pétri de multiples histoires, certains faits sont réels, d'autres totalement fictifs, mais les objectifs restent les mêmes : vous faire du bien. Je pense, sincèrement, que l'écoute, le partage, l'attention portée aux soucis de l'autre bénéficient certes à soi-même, mais aussi au Tout. C'est ce qu'on appelle la Fraternité, mon voeu le plus cher est que ce blog soit fraternel, rassurant et qu'il épanouisse la partie la plus belle de votre être. Ce que je fais pour les pédales, à mon modeste niveau, une autre en avait fait son cheval de bataille. Trois fois je lui ai parlé, et, si dérisoire soit cette incursion dans le monde du people, je ne puis passer sous silence que cette personne est toujours dans un recoin de mon esprit lorsque j'écris ici.
Bon vent Macha, et merci !

macha

mercredi 22 avril 2009

Petit exercice de style...

Sans nul doute de tes yeux les larmes ont débordé
Les années, dis-tu, ont tes espoirs achevés
Vrai, à trop les entendre, tu as très vite compris
Que discours amoureux et sottes théories
Avaient sur ta nature, ton style et ta mémoire
Pour le moins transformé ta vision de l'histoire
Certes, par les idées d'autrui le monde est conduit
Mais ne néglige pas que toi aussi es instruit
Tes amours jugées mortes palpitent en ton giron
Et c'est ce livre écrit qui te donne la leçon
Alors n'écoute plus ces pisse-froid lymphatiques
Ces Pythies ou ces molles Cassandre sarcastiques
Que ces vers aient sur toi un effet bénéfique
Sache que de ton passé naît une âme authentique
Certaines rimes enclenchent de tristes habitudes
La solitude n'est pas encore décrépitude
Va, sors, souris, quitte ces compagnes oiseuses
Tu verras mourir tes craintes orageuses...

Bon vent !
"C'est au public maintenant à voir si j'ai bien ou mal réussi ; et je n'emploierai point ici (...) mon adresse et ma rhétorique à le prévenir en ma faveur. Tout ce que je lui puis dire, c'est que j'ai travaillé cette pièce avec le même soin que toutes mes autres poésies..."
Boileau-Introduction à la satire sur l'équivoque.

jeudi 16 avril 2009

Les mouches du temps

Le comportementaliste Paul Watzlawick, fondateur de l'école de Palo Alto, a consacré plusieurs ouvrages à démontrer que la réalité, que nous pensons tangible et indiscutable, n'existait pas. Nos perceptions, nos sensations, nos douleurs recèlent une part inexprimable, intransposable d'une personne à l'autre, et pour démontrer ce que nous croyons vrai, il faut un arsenal de technologies inaccessibles.
Cette fenêtre qui est derrière moi , par exemple, et que je ne vois pas en ce moment puisque j'écris, je ne puis démontrer pleinement son existence, d'ailleurs, vous n'êtes pas censé me croire lorsque j'affirme qu'il y a une fenêtre derrière moi en ce moment, et quand vous me lirez, vous en serez encore moins sûr... Si je plaçais un miroir face à mon bureau, qui reflèterait cette même fenêtre, le temps parcouru par la lumière entre l'objet et son reflet, si infime soit-il, resterait suffisamment long pour ne pas attester totalement l'existence de la dite fenêtre à l'instant T. Ma voisine d'en face verra quant à elle une autre fenêtre que la mienne, elle ne seront donc pas les mêmes. Watzlawick, dans L'Invention de la Réalité et dans Réalité de la Réalité s'est ainsi amusé à détailler nos conceptions du monde, notre idée sur le réel, pour démontrer (il fut d'ailleurs vertement critiqué pour cela) qu'il n'existait matériellement aucune preuve, aucune inférence parfaitement fiable permettant de juger que ce que nous appelons un fait est réel.
Dans un de ses chapitres, il évoque "les mouches du temps", ce qu'entendra un anglais auquel on affirme que le temps passe : "Time Flies". Ce que l'un traduira sous la forme d'un adage populaire, un autre y verra des mouches un peu curieuses. Ce sont ces petites confusions, variables d'un individu à l'autre, qui fondent la psychologie comportementaliste, l'hypnose. Le thérapeute essaie de saisir la réalité du patient, de s'y introduire et de travailler en la prenant en considération. Ce travail est, ou devrait être, celui du pédagogue, également. Cette "inexistence" de la réalité peut aller très loin, et prouver la réalité de Dieu, devenant le seul principe absolu et factuel, une certitude aux regards de l'immatérialité et du caractère insaisissable du monde qui nous entoure. Blaise Pascal avait effleuré et pressenti ce sujet dans un très beau texte teinté du pessimisme un peu pisse-froid naturel au personnage : "Voilà où nous mènent les connaissances naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de réalité dans l'homme, et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation..." (pensée 230)
Cette petite apostille m'est venue à l'idée après une conversation avec un ami qui déplorait un souci quotidien du célibataire : "pourquoi diable ça ne fonctionne pas avec un mec alors que sur le papier, il n'existe aucune raison objective pour qu'on ne s'entende pas ?" Le contraire serait épuisant, nous nous mettrions en couple quasi quotidiennement. En y regardant d'un peu plus prêt, nous décrivons une relation amoureuse qui fonctionne bien avec des termes irrationnels : nous parlons de "magie", d'"alchimie" de la rencontre, nous évoquons la guigne et même les plus sceptiques et rationnels d'entre nous emploie des expressions teintées de mystère : "la roue tourne", "un de perdu, dix de retrouvés", "nous n'étions pas sur la même longueur d'onde", "nous sommes sur deux planètes différentes". Parfois, la sentence est définitive et relève de l'oxymore : "il ne savait pas ce qu'il voulait". Rappelons aussi l'air de Ferrat : "aimer, à perdre la raison...". Amour et fait ne s'entendent pas, acceptons-le ainsi.
Loin de moi l'idée de sombrer dans un relativisme peu constructif, mais il me semble clair que l'amour ne peut en aucune manière être cerné par des mécanismes explicatifs rationnels, par des équations et des relations causales. Les mathématiques n'ont aucune place dans ce domaine. La réalité de l'autre est parfois telle que, bien qu'elle nous fasse écho (nous sommes des animaux sociaux et empathiques, ne l'oublions pas), elle ne s'inscrit pas durablement dans nos systèmes. L'erreur serait de penser que nous y serions pour quelque chose, qu'il faudrait s'améliorer ou qu'il faudrait évoluer. Ces opérations : évolution, amélioration, viennent naturellement, à condition de garder un projet de vie, une ligne, un point de mire. Nos temps sont variés, nos mondes le sont tout autant et plus les années passent, plus je me demande si nous avons un quelconque contrôle sur tout ceci.
Bon vent !
"Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante et leurs dieux noirs comme du charbon (...). On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la Terre, qui n'est qu'un point de l'Univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.
Montesquieu-Lettres Persanes. Lettre LIX.

samedi 11 avril 2009

Le contraire de un

Voici un titre que j'aurais aimé trouver tout seul, mais comme souvent, penser seul ne suffit pas, ne permet pas toujours de se renouveler, parfois, empêche même de créer. Les influences, les rencontres, les lectures, sont des ciments de l'existence, ils permettent de pousser les murs, de les élever, d'enrichir quotidiennement notre royaume. Ce billet va, à nouveau, parler de la solitude, car s'entend, se dit, se pense parfois une forme nouvelle, une troisième, et des plus inquiétantes de cet état que nous connaissons tous et qui réserve bonnes comme mauvaises surprises. Nous avions déjà décrit les deux solitudes, la bonne et la mauvaise : l'accomplissement de l'une et l'état d'abandon et de dégoût de soi que confère la seconde. Une troisième existe, et nous ne la soupçonnions pas. Il s'agit de la solitude réfléchie, mûrie, pensée et raisonnée. Cette solitude-là est terrible, parce qu'elle nous enferme dans une posture, résumable en ces termes : "Je suis mieux seul qu'en couple, au moins je ne déprime pas, et finalement, la vie n'est pas si mal, restons donc seul, ainsi, je ne souffrirai plus de ruptures, d'impatiences ou d'attentes..." Contre l'attente, privilégions l'oubli de soi, la négation de l'amour, et vivons, vaille que vaille, en étant vaguement convaincu que cette situation n'est finalement pas si terrible... Me fais-je bien comprendre ?
Il est vrai que la vie à deux n'est pas reposante, en tous les cas, et ces pages sont là pour exprimer cette idée force : la vie à deux n'est pas un gage d'accomplissement existentiel, ce n'est pas la solution à un mal, elle n'est qu'une forme différente de la vie, de notre vie. Elle vient la ponctuer, incidemment, en général sans que nous l'ayons choisie. Se fermer à cet événement, c'est une autre démarche, plus pernicieuse, parce qu'elle repose sur une réflexion, parce qu'elle est mûrie et s'avère même parfois vérifiée : "nous sommes mieux seuls que mal accompagnés", entend-on. C'est un fait, également : les histoires d'amour s'achèvent plus souvent qu'elles ne durent, et cet achèvement fait du mal. Il est donc légitime de renoncer, de rester cloîtré, de se fermer aux regards, aux rencontres, aux discussions que nous serions amenés à mener. Nous y sommes tous passés.
Il est tout de même dangereux de s'enferrer dans ce que nous dicte notre ego, même s'il semble avoir raison, même s'il a peut-être raison d'ailleurs. La logique a de toute façon forcément raison devant l'illogique, mais comme l'amour ne puise aucune racine dans la logique, il est impossible de résoudre quelques questions que ce soit à son propos ; en rhétorique, il me semble que cela s'appelle une aporie (un embarras pour choisir entre deux propositions, disait Aristote).
Certes, aimer est une des choses les plus difficiles au monde, mais il s'agit aussi d'une des portes ouvertes les plus rafraîchissantes, parce qu'elle abat nos idées préconçues et nous transforme. C'est au contact de l'autre, d'une autre histoire que nous grandissons. L'amitié remplit ce rôle, à part égale. L'amour ajoute une touche plus inédite, que je pressens mais sur laquelle il m'est impossible de mettre un mot. Ce que les amis bouleversent en nous par leurs paroles, leurs actes ou leurs histoires, l'amour le révolutionne et l'entérine. Renoncer à aimer, c'est finalement renoncer à une partie naturelle de nous-mêmes, qu'au lieu de dompter et de maîtriser (difficilement, je le concède), nous faisons avorter. Méfions-nous donc de l'aigreur. Qu'on ait peur, c'est compréhensible, mais la peur s'effondre face à l'expérience, face au recul, face à la réflexion. Un petit enfant sera effrayé à l'idée de traverser la rue, mais guidé, en ayant grandi, il finira par être attentif aux feux, et il aura ainsi appris à ne plus avoir peur des voitures sur la chaussée. En amour, c'est la même chose : nous avons peur de traverser, mais nous savons aussi que cette traversée peut être sans danger. La peur ne résout rien, elle paralyse, parfois nous fait faire des bêtises.Ne laissons pas la crainte dicter notre existence.
Bon vent !
"Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante." Erri De Luca-Le Contraire de Un
feu vert

samedi 4 avril 2009

Ce coincé qui est en nous

La pédale est pétrie de paradoxes (litote, me souffle la correctrice) : tantôt elle cherche un mec avec qui l'histoire pourrait durer, enrichir, épanouir, construire, tantôt elle dédaigne les propositions qui iraient dans ce sens en mettant en avant sa vie personnelle, son travail, ses amis, ses bistrots, ses plans culs. Nous sommes un peu toutes en équilibre instable sur cette corde raide : "j'y vais, mais en fait non" ou "je n'y vais pas, mais j'aurais dû, zut, je m'en veux..." Il y a en nous deux petits lutins qui se tirent en permanence la bourre : un gentil tout plein qui nous oblige à aller de l'avant, à sortir, à dire oui et à croiser le regard enjôleur qui fera chavirer nos coeurs (rime riche niveau première B me titille la baronne), et une espèce de petite saloperie goîtreuse et laide comme un pou qui nous freine, nous restreint, nous blottit dans notre petite coquille de mollusque baveux où finalement, la vie n'a pas l'air si mal.
Ce saboteur pernicieux qui nous alerte, nous enjoint de faire attention, d'attendre, de ne pas appeler tout de suite, n'est rien d'autre qu'un avatar un peu ridicule de notre personnalité, il est une fiction, un roman raté et dénué de sens qui a pris racine dans les années qui nous ont permis d'arriver jusqu'ici. Etre méfiant est une chose, fermer sa porte en est une autre. De cette situation binaire et, j'en ai conscience, ô combien caricaturale (appelons cela de la pédagogie, ça fera plus sérieux) émerge une question, objet de ce billet printanier et guilleret : faut-il se forcer avec un mec ? Doit-on s'impliquer dans une histoire si on n'est pas un minimum amoureux mais si le mec en face est : joli, gentil, baise bien, pas con, mais bon, ça ne le fait pas, on verra avec le temps.
Bon, inutile de gloser, si j'avais la réponse, je n'écrirai pas ce blog, parce qu'on se mettrait en couple à peu près toutes les semaines, et dans le même temps, on connaît tous ces couples improbables qui durent, mais où jamais il n'y eut coups de foudre, passion, et tout ce bazar ingérable dont on ferait volontiers l'économie tellement on a passé l'âge. J'avoue humblement que le perspective d'attendre après des textos qui arrivent toujours trop tard m'épuise d'avance. Bien sûr, il y a le fucking friend, c'est intéressant comme piste, parce qu'en gros, on ne partage que le côté sympa de la personne et on ne se prend pas la tête avec le reste, même si la petite saloperie au fond à gauche nous zozotte que ça ne durera qu'un temps, et quand tu seras une vieille peau toute frippée et irregardable, tu aurais été bien contente d'avoir un mec qui t'aime. Elle se trompe cette débile, un mec n'est pas un PEL, enfin, il me semble. Moi, je le dis tout net, essayons, et lorsqu'on en a assez, et bien, disons-le en face, c'est important ça : cela nous permet de mettre des mots sur pourquoi ça ne marche pas, cela permet de se poser, et c'est surtout moins hypocrite. Voilà le conseil : foncez et si vous n'êtes pas satisfait, expliquez-vous, vous serez obligé de vous interroger, et les questions qu'on pose et qu'on se pose sont toujours les bonnes. Sur ce, je vais me promener.
Bon vent !
"J'éprouvais un peu de ressentiment à son égard, il y avait du feu sous la cendre, mais, plutôt que de le questionner inutilement, je préférais me dire qu'il ne restait qu'à solder gentiment tous les comptes et au revoir, chacun reprend sa route, le fil du quotidien, en attendant peut-être un autre film."
Frédéric Mitterrand-La Mauvaise Vie.

vendredi 20 mars 2009

Eloge de l'imparfait

Certains mecs appréhendent le désir amoureux comme une quête, comme une longue série d'épreuves, comme une métamorphose graduelle de leur être, parfois de leur aspect physique, exclusivement destinée à les rendre désirables, aimés et aimants. Je lis, j'écoute, je constate que peu d'entre nous sont finalement assez détachés du regard amoureux. On s'imagine parfois que trouver un mec, et le garder, s'apparente à une quête de sens pour soi, à un chemin, à une amélioration graduelle qu'il faudrait accomplir consciencieusement pour parvenir au bout de ses peines.
Ce comportement est révélé dans ces petites phrases, que vous avez sans doute entendues : "je vais encore attendre longtemps", "ce n'est pas le bon", "en ce moment, il faut que je m'occupe de moi, je n'ai pas la place pour un mec", "de toute façon, j'en ai un peu fait le tour", "non, mais là, il faut que je travaille sur moi...", etc. Dans ces petits saboteurs de l'âme que sont ces affirmations péremptoires, règne l'idée de la quête, de l'attente, du tic-tac de l'horloge qui rythme nos destins et détermine nos vies. Dans cette bourbe git l'idée fallacieuse que ce sont des éléments extérieurs à nous qui décident à notre place, confisquant ainsi notre pouvoir de décision.
Une autre idée émerge de ce fatras : il faut être mieux, il faut s'améliorer, il faut tirer partie de ses échecs amoureux pour avancer. L'image qui me vient à l'esprit est celle d'une bûche de chêne brut que les différentes épreuves de la vie auraient contribué à taillader tant et plus (si possible dans la douleur) pour qu'émerge la substantifique moelle, celle qui sera destinée à connaître le grand et beau bonheur. A ce rythme-là, il ne restera pourtant que de la sciure, si on attend un peu trop.
J'ai longtemps eu cette vision des choses : "si bidule m'a quitté, c'est que je n'en valais pas la peine, à moi donc de changer ce qui doit être changé." Je partage cette question ici parce que certains ici ont pu être traversés par des états d'âme similaires. Dans ces cas-là, on fait n'importe quoi : on s'enferme, on étudie, on ouvre des blogs, on prend des verres à n'en plus finir avec des potes, on se prend la tête avec la moitié de la Terre entière et on passe à côté de l'essentiel : soi.
Nous sommes faillibles, imparfaits et parfois dénués du moindre intérêt (aux yeux de certains mecs, parfois aux yeux de nos ex). Et encore, étant nous-mêmes en général les personnes les plus sévères envers nous-mêmes, il se peut que nous nous trompions.

Ben ouais, parfois, on préfère se lever tard au lieu de bosser, on préfère aller prendre un verre et s'en griller une en lisant Libé au lieu d'aller nager, on préfère lire Harry Potter au lieu de Marcel Proust, on perd nos cheveux, on ne trie pas ses déchets parce qu'il est tard et que c'est quand même chiant (qui m'expliquera un jour ce qu'on fait des pots de yaourt et des couvercles des pots de confiture ?), on a des sillons dans le coin des yeux, on préfère prendre un bain au lieu de prendre une douche, on choisit consciencieusement de glander, de ne pas préparer sa journée, d'être habillé n'importe comment, de mettre des chaussettes blanches avec des chaussures Kenzo, de claquer un resto alors qu'on est à découvert et tant pis pour la méchante dame qui va vous proposer un énième prêt personnel, de manger un confit de canard au lieu d'une salade de quinoa, d'aller voir l'expo sur le Petit Nicolas au lieu de celle sur Andy Warhol même si dans les dîners, c'est parfois moins bien vu (Warhol, c'est quand même vraiment très moche...), de laisser son studio en bordel et ne pas du tout avoir le temps de le ranger vu qu'il faut un peu se balader dans le Marais, zut il fait beau quoi et on a eu un hiver quand même super merdique...
On est ça, et parfois le contraire (on range, on lit Proust, on ne fume plus et on fait du sport avant d'aller manger bio en prenant une salade à 7 € et un verre d'eau parce que 800 € de découvert, ça fait chier...). Dites-vous juste que le mec en face, il est à peu près pareil et démerdez-vous !
Bon vent !
"Montaigne se rend chez une courtisane lettrée, qui lui lit une interminable élégie de sa composition ; Montaigne s'en serait tiré à meilleur compte avec la vérole."
Paul Morand-Venise.

bashung

Tu perds ton temps À mariner dans ses yeux Tu perds son sang Tel Attila Tel Othello Tu te noircis Dans quoi tu te mires Dans quel étang À l'avenir Laisse venir Laisse le vent du soir décider Laisse venir Laisse venir Laisse venir...
(Note de la patronne des lieux : Tu parles d'un cadeau d'anniversaire, bon vent connard !)

vendredi 13 mars 2009

Il manque quelque chose

Une semaine un peu bizarre m'oblige à prendre la plume à une heure bien trop tardive pour un jeudi soir. Il y eut cette rencontre, appelons-la amoureuse, même si ce Jules de chez Smith en face ne se fait pas plus d'illusions que moi sur "notre" (que j'ai désormais du mal avec la première personne du pluriel...) avenir, ce qui, dans une certaine mesure, nous (tiens, ça va mieux là tout de suite) rapproche. Et puis cette discussion, lundi soir, dans le cadre d'une association que nous animons avec quelques amis sur la mémoire gay : une ancienne militante venait témoigner, les rafles, les intimidations policières, les années 80 et cette idée : l'homosexualité pouvait, devait changer le Monde. Et ce soir, ce putain de film : Milk. Trois éléments, disjoints en apparence, qui tous, gravitent autour d'une même sphère. Que ou qui sommes nous quand nous sommes pédés en 2009 ? Ma copine, la militante, qui me connaît, et qui devine mieux que moi les travers de ma pensée, a su me devancer : "ne sois pas nostalgique, ce monde était dur". Nostalgique, je le suis, c'est un fait, je ne cherche plus trop à m'en libérer, le présent m'emmerde, l'avenir m'indiffère au mieux ou au pire m'effraie ; le passé ? son seul défaut, c'est qu'il fut et ne sera plus, hormis ce détail, on peut le maîtriser, le triturer, le comprendre, le détester, l'aimer, enfin, il laisse une porte ouverte à l'humanité, il peut, d'une certaine manière, nous donner la conscience d'exister, il forge, c'est indéniable, une identité, des assises.
La nostalgie n'est pas un état définitif, elle n'est qu'un flux de l'âme, qui, comme tous courants fluides, passe et trépasse, mais quand elle s'agrippe, elle ne nous lâche guère facilement. Je suis, il est vrai, épouvantablement nostalgique, et d'entendre cette amie parler m'a donné, non pas envie d'être avant et de connaître tout ce qu'elle évoquait de sordide, mais a suscité une question bien difficile : quelle est notre cause ? quelle est notre lutte ? quels sont nos combats, nos déchaînements ? à quoi, ou à qui serviront nos intelligences, nos folies, nos truculences, nos humours ?
Nous sommes pédés, je crois, et j'y croirai jusqu'à mon dernier souffle, que nos vies peuvent, encore aujourd'hui, changer le Monde. Je suis convaincu que nos intuitions, notre sensibilité, notre rage, notre cynisme, notre méchanceté parfois, notre grand coeur souvent, sont des moteurs de la vie, qu'ils mettent de la couleur là où il n'y a que grisaille et morosité. La joie, le miracle d'être pédé est là : nous avons la force de rire de tout, nous avons la force de nous moquer de tout, à commencer de nous-mêmes, nous avons la force, dans les moments les plus difficiles, de croiser un regard amical, de relever les yeux et de voir scintiller des millions d'étoiles qui, allumées avant nous, nous éclairent, nous guident, nous font avancer. Appelez ces étoiles comme vous voulez, chacun les-nôtres, les miennes sont dans ma musique de dinde, ma mauvaise foi quasi névrotique, mes colères confidentielles, et tous ces éclats de rire, ces regards, ces moments chaleureux, ces étreintes amoureuses et amicales qui ont égayé ma vie depuis bientôt près de vingt ans. Vous avez sans doute les-vôtres, trouvez-les.
Etre gay, aujourd'hui, cela ne s'affiche plus par de la révolte, par de la colère. Bien entendu, il existe des luttes nécessaires, essentielles, et les gens qui s'y consacrent forcent mon respect. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas la force de m'y investir plus que j'ai pu le faire par le passé.
Il manque quelque chose à tout cela. Et je n'arrive pas à savoir ce que c'est.
Il manque de la drôlerie, de la morgue, il manque de la couleur. Oui, nous écoutons, conseillons, alertons, et encore une fois, c'est nécessaire, beau et utile, mais comment se fait-il que les luttes légitimes d'aujourd'hui ne nous fédèrent plus comme autrefois, comme à Castro Street il y a 30 ans ? L'identité gay s'est créée sur de la colère, mais une colère joyeuse, nous n'avons plus la joie, et notre colère est pulsionnelle, elle monte par à-coup, parfois s'éloigne (bon, je vais être honnête, je parle de la mienne).
Il manque quelque chose, quelque chose qui sans doute n'existe pas, quelque chose qui n'a peut-être pas lieu d'être. Je ne sais pas si nous sommes une communauté, si nous avons une identité, je ne distingue pas ce que les pédés peuvent apporter au Monde aujourd'hui, et pourtant, je suis persuadé que nous avons quelque chose dans notre boîte magique qui pètera à la gueule d'une société qui s'éloigne tant et plus du glamour et de la joie.
Mon ex avait appelé tout cela de l'aigreur. Il avait peut-être raison, mais de une, c'est l'avis de mon ex, il n'est donc d'aucun intérêt, de deux, je ne me suis jamais senti aussi heureux qu'en ce moment... C'est parce qu'il doit y avoir (un peu) de lumière en face...
Bon vent !

"Le vieux soutenait que s'il mourait il ne perdait rien parce qu'il avait tout vécu, essayé, vu. Erreur ! Il ne s'était même pas rendu compte que si les gonds des portes ne sont pas huilés, ils grincent ! Comment, au cours d'une si longue vie, cela avait-il pu lui échapper ? Il avait les oreilles bouchées, ou quoi ?"
Fernando Vallejo-La Rambla Paralela.
milk

mercredi 4 mars 2009

Vade Retro Fiducia !

Fiducia. La confiance, la fidélité en latin. Une injonction biblique s'imposait, tant les discussions sur la fidélité dans les couples pédés prennent, parfois, des tournants moralistes relativement indigestes. L'objet de ce billet n'est pas de disserter sur les bienfaits ou méfaits de cette prétendue infidélité, le terme lui-même me dérange par sa connotation hétérocentrée. Nous singeons le mariage, nous singeons le couple homme-femme et nous récupérons même ses travers. L'infidélité, c'est un terme qui s'emploie dans le cadre du mariage, or tant que nous n'avons (Dieu merci) pas droit au mariage, l'infidélité n'existe pas... C'est sémantique, mais c'est comme ça (mon opinion sur le mariage gay ne regarde que moi, mais je conçois que là, je viens de perdre la moitié de mes lecteurs).
Pour pas mal de pédés autour de moi, "aller voir ailleurs", comme on dit, c'est une démarche de perdant. On la subirait, au choix : parce qu'on est immature, parce qu'on ne sait pas communiquer, parce qu'on n'a pas réglé toutes ses questions, enfin, aussi, parce qu'on serait des hormones sur pattes. Je passe sur les dérives qu'oriente immédiatement ce nouveau langage : aux yeux des "gentils", le couple libre (il y aurait donc des couples emprisonnés...) donnerait une mauvaise image de la sexualité entre mecs, les errements sexuels seraient le fait de gens obsédés, immoraux, dénués d'intérêts. Je ne caricature pas, je reporte, sans doute avec mes mots à moi, la teneur de quelques conversations de bistrot, de quelques échanges sur le web, de quelques réflexions amicales.
Encore une fois, il ne s'agit pas de juger, il ne s'agit pas d'expliquer. Chaque couple est libre. Je connais des mecs qui s'aiment d'un amour fou en ayant chacun leurs trips, leurs fucking friends, leurs réseaux, j'en connais d'autres qui baisent à trois, et il en existe aussi (mais, c'est vrai, je n'en connais pas) qui ont une vie de couple plus hétéronormée, et où la question de l'infidélité peut être une cause immédiate de rupture. L'essentiel dans tout cela tient en peu de mots : il faut être heureux, la vie est unique, et les équilibres amoureux tiennent uniquement aux histoires personnelles, affectives et familiales des deux protagonistes. Il est donc impossible, malvenu, maladroit de donner une opinion sur ce que doit être un "bon" couple pédé. Chaque couple a sa magie, son univers, et la polémique n'y a pas sa place. C'est la raison pour laquelle je suis au mieux peiné, au pire très en colère, lorsqu'on juge, lorsqu'on méprise, lorsqu'on brocarde. Le mec qui aime le cul en dehors de son couple n'a pas de leçons à donner à celui qui rêve d'une relation plus exclusive, et le contraire est également vrai. Entendre des pédés juger d'autres pédés, leur donner des leçons, c'est insupportable. Nous avons la chance inouïe de développer, d'encourager, de créer des sexualités et des amours différentes, alors ne nous en privons pas.
Une question demeure. Ouvrir son couple à d'autres, rencontrer d'autres mecs, toucher et prendre son pied avec de nouveaux corps, de nouvelles personnalités, demande de la maturité. Il faut être suffisamment assis dans son espace amoureux pour savoir jusqu'où on est capable d'aller, pour mesurer ce qu'on est susceptible de perdre, il faut aussi avoir confiance en son partenaire. Il me semble qu'à 20 ans, au bout de six mois de relations, commencer à regarder un autre mec n'est pas un choix de vie mais un symptôme : symptôme que le couple actuel ne convient pas, que l'on a envie de nouveau, que l'on souhaite se frotter à d'autres regards, que la vie est longue et surprenante. En revanche, au bout de plusieurs années, après les confrontations, les disputes, les rabibochages, les moments d'intimité, il me semble qu'un couple est bien plus fort, et là, chacun peut ouvrir sa fenêtre sur autre chose, sans pour autant mépriser son partenaire, sans pour autant avoir envie de le quitter.
Je les entends qui me disent déjà : "Oui, mais si le mec veut autre chose, c'est que son mec ne lui convient plus, non ?" Peut-être, mais peut-être pas. Nous sommes tous uniques, nous avons nos histoires, et dans l'ensemble, je pense que nous sommes, à notre niveau, des gens qui méritons d'être heureux. Je suis navré de cette réponse de normand, mais il me semble, à mesure que ce blog avance, que l'amour est sans nul doute le seul et unique domaine de l'existence pour lequel aucune réponse n'existe. L'amour est notre chemin, et nous tâchons de le suivre ; on se perd, on fait fausse route, on s'enfonce, mais au final, on essaie, et ce n'est déjà pas si mal.
Bon vent !
"Tout ce qui arrive à chacun est utile au tout." Marc-Aurèle.
Ce post est pour A.

mardi 17 février 2009

Vieillir

Je suis allé voir Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett. Honnêtement, le film, en soi, n'est pas un chef d'oeuvre : c'est mièvre, la mise en scène est sombre, et l'idéologie New Age qui s'en dégage est particulièrement gonflante. Mais un fait : deux nuits d'insomnies, et de repenser au film, aux conséquences et aux implications d'un scénario improbable : quid de l'homme qui ne vieillit pas ? quid de celui qui, à mesure que les années passent, s'embellit, devient désirable et attirant, et qui meurt enfant. J'espère ne pas devenir comme certains militants LGBT, à voir de la pédalerie partout, mais ce putain de film a curieusement produit un effet de malaise.
Nous vieillissons, tous, et il serait malhonnête d'affirmer que ça nous est totalement indifférent. Je vais avoir 36 ans, ce n'est rien du tout, pourtant, j'ai la sensation que la recherche amoureuse a maintenant pris un autre tour : le temps des expériences est terminé, arrive celui des accomplissements, des choix. Beaucoup de gens, dans mes âges, sont déjà en couple, depuis parfois plus de dix ans, ils ont su commencer plus tôt. Passés les trente ans, ce n'est pas forcément plus difficile de rencontrer quelqu'un, mais il me semble que les alternatives se réduisent. Il y a dix ans, il m'étais plus facile de tomber amoureux, les hommes étaient encore des inconnus, et de s'engouffrer, expérimentalement, dans des histoires qui, aujourd'hui, à raison, me feraient fuir. L'alternative est claire : rester seul ou s'installer, la seconde option est plus difficile, je ne suis pas persuadé qu'elle me conviendrait. Tout cela semble trop difficile, nos vies sont sur des rails, professionnels, familiaux, sociaux, immobiliers aussi. Je ne suis pas certain qu'il soit si facile de renoncer à une part de ce que nous avons construit pour entamer, avec un inconnu, une histoire d'amour dont nous soupçonnons d'emblée l'issue fatale, à mesure que les années ont porté leurs coups de griffe, parfois durablement, si ce n'est définitivement.
Voilà pourquoi l'histoire de cet homme né vieillard qui mourra enfant m'a finalement bouleversé : lui, également, n'a plus de choix. Il devient beau, il séduit à nouveau, mais l'expérience que lui a conférée son existence, ses névroses, ses angoisses, ne lui rendent pas la vie forcément plus facile. Sans dévoiler la fin du film, il ne finira pas ses jours seuls, mais à quel prix. Les Anglo-Saxons évoquent la Middle Age Crisis, cette période de l'existence, entre 35 et 45 ans, où des choix doivent être accomplis, où des craintes doivent être estompées, où des névroses doivent être, au moins partiellement, réglées. Beaucoup de mes amis célibataires vivent ces années charnières, sans rien attendre de grandiose de l'avenir, parce que nous avons compris qu'une histoire d'amour n'était pas grandiose, elle n'est, comme le disait je ne sais plus quelle psy, que "la rencontre de deux névroses". Nous savons tous que les histoires d'amour n'ont pas une issue écrite à l'avance, nous savons aussi qu'elles peuvent mal se terminer, nous savons enfin que nous en avons malgré tout encore envie, sinon s'installe l'aigreur, dont au passage il faudra que nous parlions un jour...
Benjamin Button nous montre que les rides intérieures sont finalement plus repoussantes, plus isolantes que celles de notre épiderme ; certaines pédales s'acharnent à être des Peter Pan, tandis que nous devenons, jour après jour, des Great Gatsby...

Bon vent !

"Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant... Et un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé."
Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique.
b button

dimanche 8 février 2009

L'amour à distance

Voilà une question qui revient assez souvent dans les discussions et les conversations : est-il possible de s'aimer à distance ? Oui et non : nous avons sans doute, dans nos entourages, les deux exemples. Je me rappelle d'un lien amoureux incroyable, à 1200 km de Paris, où chaque visite de l'un chez l'autre était un véritable moment de paradis. Tout cela a duré trois ou quatre ans, chacun faisait sa vie en parallèle et lorsque les deux se voyaient, c'était intense, magique, une forme en apparence accomplie de l'amour. Cette situation, où finalement on se voyait peu, était quelque peu artificielle, elle ralentissait même le processus amoureux. En trois ou quatre années, deux amoureux finissent en théorie par se connaître un peu mieux, finissent par se dompter, mais, s'ils se rencontrent épisodiquement, le travail de "mise en lien" est plus lent, et il engendre, à moyen terme, une frustration. Se voir trois ou quatre fois par an, c'est placer la relation entre mecs dans une dimension symbolique, c'est même se réfugier dans cette seule dimension symbolique : ce qui lie les êtres n'est alors qu'abstraction, une vague idée de l'amour, alors que ce qui devrait lier les deux partenaires, ce devrait être les deux partenaires eux-mêmes. Sans doute, la relation lointaine nous oblige-t-elle, très vite, à assumer : il faut se sentir capable très vite de dire : "je t'aime, je veux vivre auprès de toi, je vais faire ce qu'il faut pour que nous nous rapprochions, j'attends de toi qui tu en fasses autant."
Cette relation demande une grande maturité, elle demande aussi que nous nous aimions, que nous soyons certains de nos choix, que nous soyons suffisamment clairs avec nous-mêmes pour accepter de mettre en place des orientations dans sa vie qui permettront, un jour, de vivre avec celui qu'on aime et qu'on a choisi. Vivre avec lui ne signifie évidemment pas vivre sous le même toi, c'est simplement multiplier les situations et les moments où chacun des deux mecs s'observent dans des situations de tous les jours, pas forcément les plus reluisantes d'ailleurs : rentrer tard du travail et n'avoir envie de parler à personne, être anxieux, avoir des soucis familiaux, s'engueuler, aussi. Autant de petits événements certes peu glorieux qui n'existent pas lorsque nous aimons à plusieurs centaines de kilomètres de distance.
Il y a aussi une autre distance, tout aussi difficile à appréhender : Paris et sa banlieue. Je ne plaisante pas, même si aujourd'hui, il est assez simple de se déplacer en Ile de France, un garçon vivant dans le 20ème arrondissement ne verra pas tous les jours son amoureux s'il vit à Evry, par exemple. Très souvent, le chemin se fera dans la direction de Paris, et notre "quatre-vingt-onzien" pourra, lui aussi, connaître une vague frustration. J'ose imaginer que les liens amoureux feront que très rapidement, une solution sera trouvée. Je sais, à titre personnel, que je ne me suis pas barré de ma province froide et morne pour me retaper des dimanches soirs sur la ligne C du RER, dans le même temps, cette situation peut tout à fait se produire. M'est avis qu'il faut très vite en parler, s'organiser, permettre à chacun de vivre dans un univers qui ne lui soit pas trop hostile, il est vrai que ces histoires se terminent de deux manières : tout s'arrête, ou bien l'un des deux va vivre chez l'autre. Si tout cela peut en rassurer certains, voilà une belle histoire : un de mes vieux copains vit depuis 12 ans dans les Yvelines avec un type rencontré au Sauna, il habitait avant dans le 5ème arrondissement. Tout est possible, même être heureux dans le 78...
Bon vent !
"Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui ; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour, ils font anecdote ; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé."
Stendhal-De l'amour Qu'il me fut difficile de trouver des choses utiles à vous raconter, j'espère que ce ne fut pas trop long... Merci d'être toujours là en tous les cas ! Le roman avance, peut-être ceci explique cela...

samedi 17 janvier 2009

Lettre au nouveau mec de mon ex

Salut à toi,
On ne se connaît pas, je suppose même que tu n'existes pas, mais si tu le permets, je vais penser, l'espace de ces quelques lignes, que tu as une vague réalité. On ne se connaît pas et nous ne nous connaîtrons jamais, tu es un ectoplasme, une créature sans vie, une abstraction, une image, un fantôme. Mais tu es. Tu es un garçon que j'aurais peut-être pu rencontrer un jour. Tu ne me ressembleras pas, c'est évident, d'ailleurs, aucun homme ne se ressemble. Nous aurons sans doute des points communs, mais ils ne seront pas identiquement visibles, ils ne seront pas identifiables, ils t'appartiendront autant qu'ils m'appartiennent. Tu l'auras rencontré je ne sais où, chez des amis, dans un bordel ou en boîte, peut-être sur internet. Tu vivras avec lui depuis quelques jours seulement, tu ne le connaîtras pas encore très bien, comme moi, aujourd'hui, je ne puis le connaître, tant ce n'est pas le même, tant notre histoire nous a changés. Ce qui en a résulté, c'est toi qui le verras, c'est toi qui apprendras à l'aimer selon des normes et des principes qui n'appartiendront qu'à vous deux, ou c'est peut-être ce qui t'énervera. Longtemps, même si tu n'existes sans doute pas, j'ai pensé du mal de toi, de la jalousie, du mépris, et finalement, tu as l'air d'être un mec estimable, en réalité, nous le sommes tous. Toi, à ton tour, tu vas partager ta vie avec quelqu'un que j'ai aimé avant toi. Je n'en tire aucune gloire, c'est un autre temps, une autre époque, un autre âge. Tu l'aurais rencontré il y a quelques années, il ne t'aurait peut-être pas remarqué, parce qu'à cette époque, c'est moi qu'il avait vu. Et toi, autrefois, tu étais différent, comme je le suis, comme il l'est.
Cher inconnu, vous allez donc vivre une histoire d'amour nouvelle, dans celui que tu aimes, il y a une part de tous ceux qu'il a aimé, nous nous réveillons forcément différents après l'amour, et graduellement, ces lentes transformations nous accaparent et nous métamorphosent. Tu ne te poses peut-être aucune question sur l'avenir, et tu auras raison ; tu vas certainement t'interroger sur ce qu'il est, peut-être comprendras-tu mieux que moi quelques parcelles mystérieuses de son être, qui, sans doute, sont peut-être plus faciles à appréhender aujourd'hui.
Ainsi, tu es le prochain, et moi, je m'éloigne tant et plus de votre univers, pour en explorer de nouveaux, qui vous seront totalement étrangers, comme vous m'êtes étrangers. Je vous souhaite une bonne route !
Bon vent !
" Je ne peux pas effacer le garçon juste avant moi il faudra diviser certains sentiments par trois."
Vincent Delerm, Marine.

lundi 12 janvier 2009

Lettre à un jeune gay

J'avais écrit cette réponse il y a cinq ans à un blogueur qui, depuis, est devenu un copain. Je triche un peu, mais je trouve cette lettre cohérente, et sans doute sera-t-elle utile, ce qui me rassure, c'est qu'aujourd'hui, je n'en changerais pas une ligne, à l'époque, j'étais célibataire, pas encore SPI, pas franchement dans l'idée qu'un jour, j'aurais à me reprendre la tête sur le célibat, et à la veille, sans le savoir alors, d'une histoire cardinale aujourd'hui morte et enterrée. Time flies... (Les italiques sont de 2009...)

Marrant ton post, et nécessitant quelques réflexions, sur les jeunes, les pd, (je n’aime pas le mot gay perso), le marais, le cul, le dépôt, et l’amour…

Première chose, tu es gay, c’est clair, ça ne fait aucun doute, pour de multiples raisons assez évidentes à lire de prime abord : petit délires égocentrés, volonté de se démarquer, questionnements perpétuels sur soi, etc. En fait, tu vis un truc que tout PD vit un moment dans sa vie, la période de transition. D’une vie conforme à ce que la société attend de toi, conforme à la manière dont tu as été élevé depuis la petite enfance, tu passes à un autre truc. La plupart des PD ne savent pas ce qui les attend, dans cette autre vie, et ils se créent alors un truc totalement artificiel : le Marais, avec ses modes, ses codes, ses musiques, ses mots, ses gens, ses stars… Certains y restent, s’y enterrent et finissent par en crever, moralement ou même physiquement s’ils ne font pas gaffe : l’archétype, c’est la folle qui va traîner sur un sling au Keller en attendant de se faire jouir dans le fion sans capote et qui prendra ses antiprotéases en rentrant chez lui à 5h00 du matin, la gueule pleine de whisky, de poppers et d’idées noires.

Je ne caricature pas, des mecs comme ça, il y en a plein (et je ne les blâme pas, sauf pour le noCapote, mais pas pour la déprime), et puis il y a des sous-archétypes : la petite fofolle fashion victim arrogante et pétasse à souhait qui attend le mâle, et qui ne le trouve pas, parce qu’il ne convient jamais, le trentenaire blasé de s’en être trop pris dans la gueule (tiens, j'étais prophétique, là, rho, j'avais 30 ans...) et qui ne cherche plus, donc qui ne trouve plus, et qui finit par ne plus trop savoir ce que signifie être amoureux (ça c’est moi : on ne change pas, ma parole...), et puis il y a des mecs comme toi, suffisamment neutres encore pour juger ce monde à la fois diabolique et génial (pour rien au monde je ne voudrais être hétéro, même si j’avais le choix, et je ne me souviens pas une seule fois dans ma vie avoir ressenti un quelconque émoi pour une nana)…

En fait, je te conseillerais deux choses : la première, d’assumer vraiment, c’est à dire de te positionner en tant que gay, d’en parler, de faire de ce que tu es un truc normal, et surtout qu’on n’en parle plus après. Voilà, c’est la première chose, la deuxième, ne diabolise pas “la communauté”, les gens qui y vivent sont loin d’y être heureux mais ne te sens pas pour autant obligé de l’intégrer (c’est la raison pour laquelle lorsque je constate qu’un jeune de 20 ans (c’est ton cas je crois) commence une relation en allant au Dépôt, ça me fait bondir : mais putain, le cul est certes nécessaire, moi je ne pense pas pouvoir m’en passer , mais mettez-y un peu d’amour les mecs, couchez le soir même, ça oui, il faut (grande différence avec les hétéros) mais couchez par amour, c’est tellement mieux.

K..., ne change pas, n’essaie pas de te conformer à ce que tu vois ou entends : tu aimes le prog, alors n’achète pas un disque de M. Farmer pour faire genre, les mecs que tu rencontreras ne connaîtront pas, tu feras connaître, et ça se fera bien comme ça. Dans le même temps, respecte les autres folles, celles qui n’ont plus la liberté que tu as encore, mais aussi celles qui traînent, celles qui mettent des talons aiguilles, des robes et qui parlent d’elles au féminin.

Si tu fais tout ça, tu seras heureux.

Bon, K..., si tu passes par là, excuse-moi d'avoir cafté...

Bon vent !
"Formé à demi par les nécessités du temps, un FAIT est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi ; les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient autrement tourné, et le passent à d'autres main déjà un peu arrondi ; d'autres le polissent en le faisant circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour en statue impérissable"
Vigny, Cinq-Mars.

mercredi 7 janvier 2009

Le bordel : guide de survie

Un lecteur, que j'avais visiblement déçu, m'a un jour envoyé un courrier doux-amer où il me demandait ce que j'allais faire dans les bordels, et d'abord, qu'est-ce que c'était que ces choses ? Bon lui répondis-je, on peut lire Saint Augustin ou Chateaubriand et tout de même apprécier enfiler une jeune folle sur un sling ; là-dessus, aucune contradiction à mon avis...
Alors, commençons par le début : un bordel, ce n'est plus un lieu où l'on paie on ne sait qui pour lutiner on ne sait comment (c'est terminé depuis Marthe Richard, RIP) mais c'est désormais un joli endroit convivial où l'on paie un serveur en string pour baiser avec un inconnu qui a payé lui aussi. Ma philosophie du bordel est la suivante : si tu paies pour quoi que ce soit, il faut que ce "quoi que ce soit" soit, d'une manière ou d'une autre, fourni.
Cet axiome occasionne ainsi une perte considérable de temps. Je ne suis pas le seul à penser ainsi, ce qui explique la première observation que n'importe quel quidam pourra énoncer après avoir pénétré cette antre démoniaque : dans un bordel, les mecs tournent.
Même s'il n'y a que six personnes, on tourne. Il y a deux écoles : les tournants, et les assis. Je ne parle pas tout de suite des groupes, cela viendra en son temps.
Les qui tournent... tournent. Ils matent, regardent, vérifient si un sosie de M Pokora ne se cacherait pas au fond d'une cabine, en général, ils tombent plutôt sur Macha Béranger enrhumée, alors ils font demi-tour, et recommencent. Parfois, je m'amuse à compter les tours (je fais partie des intermédiaires, ceux qui s'assoient et tournent régulièrement, à heure fixe, en général au générique du porno...), c'est hallucinant, on dépasse la vingtaine en une heure. Tourner, c'est finalement assez attendrissant : le garçon, joli ou non, cherche quelqu'un qui lui convienne, rien que cela, ça cloue le bec à ceux qui disent qu'on baise avec n'importe qui dans "ce genre d'endroit", comme ils disent, ceusses qui trouvent ça mal. Le mec qui tourne, je l'aime bien, il vire, recule, vérifie, se retourne, suit. Parfois, une stratégie se met en place : je me balade, j'en remarque un qui me plaît, zut, il ne m'a pas vu, je repasse, et là, il me voit, j'avance vers le coin, recule pour vérifier qu'il suive, parfois il suit, parfois non. Cornegidouille, on recommence... Et même ! Même s'il ne suit pas, cela ne veut rien dire, il peut être timide, c'est peut-être la première fois qu'il vient, il préfère qu'on vienne l'aborder. Dans le cul, comme dans l'amour, si étroitement liés, quoiqu'en disent "ceusses qui trouvent ça mal", tout est indéfectiblement lié... Rien n'est simple dans l'humain, même "dans ce genre d'endroit"
Les assis, c'est plus difficile. Certains se donnent grâce à leur fessier des airs mystérieux, ou réservés, parfois, c'est seulement qu'ils ont mal aux pieds, que sais-je... Ce qu'ils attendent, ceux-là, c'est qu'on leur parle, sauf que parler au bordel, c'est limité à "tu viens souvent ici ?" (la réponse est en général non...), "tu fais quoi dans la vie ?", "c'est sympa le quinzième ?", éventuellement, une fois la chose accomplie, on peut demander le prénom, mais là, on entre dans l'intime...
Statistiquement, il y a autant de mecs valables dans ceux qui tournent que dans ceux qui sont assis, statistiquement, je me demande dans quelle mesure nous ne sommes pas tous des mecs valables.
Bon vent et bonne année 2009 !

"Ne refuse pas un bienfait à celui qui y a droit, Quand tu as le pouvoir de l'accorder. Ne dis pas à ton prochain: Va et reviens, Demain je donnerai! quand tu as de quoi donner. Ne médite pas le mal contre ton prochain, Lorsqu'il demeure tranquillement près de toi." Proverbes 3, 27-29

mercredi 31 décembre 2008

En guise de bilan

L'année s'achève, ce soir à minuit. La rotation de notre planète suscite toujours quelques réactions, réflexions et retour sur l'arrière. Un mot simple : merci ! Les pages écrites ici trouvent un écho que je ne soupçonnais guère, vous êtes environ 150 à visiter quotidiennement ces lieux, à parfois y laisser un commentaire, envoyer un courrier ou quelques encouragements. Ecrire est difficile, le format internet n'est guère propice à l'écriture et à l'introspection, parce que la plupart d'entre vous attendent une suite, la réclament parfois, et que de mon côté, je ne parle pas lorsque je n'ai rien à dire... Souvent, il a été question d'arrêter, parce que l'inspiration, l'envie, et le lent isolement que confère parfois l'acte de se livrer partiellement à des inconnus, étaient difficiles à trouver et à supporter. Voyez en ces pages une respiration, un moyen de se retourner sur soi, une confiance en l'avenir autant qu'une réconciliation avec le passé. Je me suis amusé à recenser quelques requêtes qui vous avaient permis d'atterrir ici. Je passerai rapidement sur "se branler au quotidien" ou "blog ou ont voix des hétéros qui se branles" (sic) ; non que ces questions ne m'intéressent pas, mais je n'ai guère que des photos de ma petite personne à fournir aux intéressés et je ne serai, Dieu merci, jamais hétérosexuel de ma vie... Arrêtons-nous plutôt à : "Comment sortir d'une déception amoureuse ?" (bizarrement, les fautes d'orthographe sont absentes, on en conclut ce qu'on en veut ; je déteste les fautes d'orthographe). J'imagine le lecteur, un soir apparemment, qui, dans cette lucarne interactive, cherchait une réponse. La Pythie cybernétique fonctionne finalement assez mal, elle donnera parfois des pistes, quelques éclaircissements, mais cela ne reste que des mots, et si les mots soignent parfois, peut-être, ils ne peuvent suffire à rendre la nécessaire confiance en soi, celle qui justement, permet de répondre à la question posée. Un ami m'a un jour confessé détester ce qui était écrit ici, il me disait en substance : "je n'aime pas cette manie de construire des pyramides par le sommet" ; cette remarque est venue à point. Oui, ces pages sont triturées, elles ne sont pas le signe d'un regard apaisé sur l'autre, elles détricotent ce qui, sans doute, ne suscite aucun mystère chez la plupart d'entre nous (vous). Elles cherchent à mettre du sens là où, par nature, l'incompréhensible de lasse jamais d'être. Nous cherchons des réponses à des questions qui ne se posent pas, parce que l'amour est une simple question de destin, de chance, et de regard sur soi un peu amélioré. Là est la simple ambition : nous cherchons du complexe là où les choses sont simples, nous voulons de l'aventure là où il ne subsistera que du quotidien, nous croyons devoir participer aux jeux Olympiques tandis qu'une simple promenade aux Buttes Chaumont est attendue. Je pense souvent à ce lecteur nocturne, à sa requête, et j'espère que là où il est, il a progressivement réussi à s'en sortir, et si ces pages l'ont un peu aidé, mes heures passées auprès de vous n'auront pas été vaines...
Bon vent !
"Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu qu'aux temps passés. Dans le XIVème, XVème, XVIème et XVIIème siècles, la civilisation imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et demi-barbares, mêlaient le roman partout : les caractères étaient forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des marchés, à l'orée des quartiers clos, dans les rues étroites et sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués, où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux, tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se livrer au désordre, il fallait aimer véritablement ; pour violer les moeurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Nous seulement il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des coutumes domestiques, l'opposition de la conscience... Toutes ces entraves doublaient l'énergie des passions."
FR de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Livre Quatrième.

vendredi 26 décembre 2008

On se rappelle ?

Nous n'avons pas toujours de chance de vivre au XXIème siècle, je ne parle pas de Nicolas Sarkozy, du réchauffement climatique ou de la crise des sub-primes, tous ces bibelots épiphénoménaux ne sont que des soubresauts ridicules au regard de la gigantesque lame de fond qu'est l'histoire qui range au rang de simple et ridicule anecdote ce qui occupe pourtant l'essentiel de nos préoccupations d'occidental. Non, je veux parler de notre effroyable palette en matière de communication : aujourd'hui, nous pouvons, à tous moments, communiquer avec quelqu'un, par l'écrit, par la voix, par les abréviations, par le smileys, dans la rue, au bureau, jusque dans les chiottes. Pas une minute n'existe où nous ne sommes pas la proie d'autrui, d'une manière ou d'une autre, nous envoyons des messages, nous en attendons, et se crée, lentement, une nouvelle norme sociale, d'inédits protocoles, où il nous devient parfois de plus en plus insupportable d'attendre une réponse à un message envoyé depuis au moins trente secondes.
A bien y réfléchir, en matière amoureuse, cela a occasionné de considérables dégâts. Nous n'attendons plus, il nous faut des réponses, des nouvelles, le répondeur téléphonique est devenu le seul refuge à nombre d'entre nous, et ne pas avoir de rappel crée chez nous lassitude, incompréhension, mécontentement le cas échéant. Il n'a pas rappelé, et pourquoi ? Et je réessaie, tu crois ? Attends, j'ai un texto, merde, c'est Orange qui me propose ses promos... Le dimanche soir, nous attendons des nouvelles, le soir, en lisant ses mails, nous sommes à l'affût, derrière nos écouteurs, nos écrans ; dans la relation amoureuse sont venus s'immiscer des pixels, des bip sonores, des fréquences, des réseaux, des modems. C'est trop. Le mec que l'on convoite n'a plus d'excuse, il doit rappeler, il n'a plus de vie, il a un téléphone, qu'aurait-il de mieux à faire que répondre à nos appels éplorés et forcément plus importants que tout le reste... ?
Quand on y songe, tout cela n'est pas vieux. Héloïse et Abélard, Hadrien et Antinoüs, nos grands-parents, Valmont et la Présidente, Châteaubriand et Lucille, sa soeur tant aimée, tous n'avaient que la lettre, la poste, les délais, les coursiers, les carrosses, parfois, l'Atlantique était à traverser, des massifs entiers, des provinces gigantesques devaient être franchies pour que la missive de l'être aimé arrive à bon port. Nous sommes effroyablement impatients, nous ne savons pas bien utiliser les outils que l'on nous a offert un peu trop rapidement ; je me demande même si nous sommes assez mûrs dans nos perceptions amoureuses pour que ce qui n'est que passion ne soit pas supplanté par l'impatience, pour que le sentiment ne soit pas remplacé par le tout et tout de suite. Trop de précipitation nuit à nos rencontres et à nos façons d'aimer, je me demande si c'est un progrès. Ce stress accumulé, ces attentes inutiles devant un combiné, ces questionnements vains qui envieillissent déjà les prémisses des amours débutantes. L'amour ne saurait se contenter de ces quelques gadgets, qui le rendraient pathétiquement à la merci de la première coupure EDF venue. Alors, oui, il faut faire avec, et le faire sereinement. Un conseil : appelez-le vite, mais pour avoir quelque chose à proposer, pas pour vérifier l'existence d'on se sait quelle chimère... Je vous laisse avec Swann, qui n'en finit pas de se torturer avec ces stratégies amoureuses, parfois si proches des nôtres, où la maîtrise du billard à trois bandes est requise, pour son grand malheur...
Bonnes fêtes à tous et bon vent !

"Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée de n'avoir reçu ni visite ni lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de se déshabituer à la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la refoulait grâce à toute la longueur interposée des trois semaines de séparation acceptée, c'était avec plaisir qu'il considérait l'idée qu'il reverrait Odette à son retour ; mais c'était aussi avec si peu d'impatience, qu'il commençait à se demander s'il ne doublerait pas volontiers la durée d'une abstinence si facile."
Marcel Proust, du côté de chez Swann.

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